Boire à plusieurs puits: vers une multiple appartenance?
: IIe Assises pastorales européennes sur les voies de l’Orient
Bruxelles, 19 novembre 1999 (APIC) Pour la seconde fois, des Assises pastorales européennes ont rassemblé à Bruxelles, du 11 au 14 novembre, une soixantaine de chrétiens venus de divers pays où ils sont engagés dans le dialogue avec les traditions spirituelles d’origine asiatique. Trois ans après les premières Assises du genre, celles-ci invitaient les participants à s’interroger sur une «multiple appartenance».
Sans être inédite, l’expérience est en effet nouvelle par son ampleur: les diverses traditions spirituelles de l’humanité cohabitent dans le monde et jusqu’en chacun. Ce phénomène, amplifié en cette fin de XXe siècle par la rapidité des communications et par les rencontres plus fréquentes entre les cultures, interroge la foi chrétienne. C’est pourquoi il avait été retenu comme thème des nouvelles Assises pastorales européennes qui se sont tenues à Bruxelles. Cette rencontre était organisée par l’équipe des Voies de l’Orient, un espace d’inspiration chrétienne fondé en 1980 à Bruxelles et ouvert à tous ceux qui s’intéressent aux traditions spirituelles asiatiques, de l’Inde au Japon.
Des puits… pour plusieurs fois?
«Aux carrefours de la culture européenne, de la foi chrétienne et des traditions spirituelles venues de l’Asie (hindouisme, bouddhisme, taoïsme…), les options sont de plus en plus ouvertes, individuelles et imprévisibles», constataient les organisateurs avant la rencontre. «Il n’est pas rare que, dans le cours de sa vie, une même personne s’attache successivement à plusieurs traditions philosophiques et religieuses. Mais un phénomène nouveau prend de l’ampleur sous nos yeux: un nombre croissant de nos contemporains refusent des choix porteurs d’exclusion: être chrétien et hindou. Ne voulant pas perdre ce qu’ils ont découvert en chemin, ils souhaitent être bouddhiste et chrétien. Les itinéraires et les perspectives varient: tantôt, c’est à partir d’un ancrage ferme et délibééré dans la foi chrétienne que se découvre et que s’opère le recours à une autre tradition; tantôt, c’est l’inverse; tantôt encore, l’on associe des éléments majeurs de deux patrimoines spirituels, sans que l’un d’eux soit privilégié ou déterminant».
«Boire à plus d’un puits, vivre plusieurs «fois», suivre plusieurs guides: est-ce possible? est-ce souhaitable? Si oui, à quelles conditions?» Telle est la problématique qui était en toile de fond de ces deuxièmes Assises pastorales européennes. Elles ont réuni des catholiques, des anglicans et des réformés d’une quinzaine de pays. Beaucoup avaient longuement séjourné en Asie. Tous avaient une expérience de la rencontre, en Orient ou en Occident, avec des bouddhistes, des hindous, des taoïstes. La plupart avaient une connaissance personnelle des enseignements de ces traditions et souvent une pratique de méthodes asiatiques de méditation.
Itinéraires singuliers
En proposant une lecture de leur propre itinéraire, une dizaine de participants ont illustré la riche cmplexité des situations et des expériences. D’autres exposés ont fait entendre les points de vue du sociologue ou du philosophe, du théologien ou du pasteur. Ainsi, l’adhésion au bouddhisme peut osciller entre hétérodoxie et orthodoxie, a montré en sociologue Lionel Obadia (Lille). Catherine Cornille et Jeffrey Bloechl (Leuven) se sont demandés en philosophes si l’on pouvait vraiment être «bilingue» voire «polyglotte» sur le plan spirituel. Sur quoi le pasteur Jean-Claude Basset (Genève-Lausanne) devait relancer la question provoquante, telle qu’on peut la trouver chez certains croyants: «Je suis chrétien et je crois à la réincarnation». Ce qui, pour le Père Claude Geffré, qui enseigne depuis plusieurs années la Théologie des religions à l’Institut Catholique de Paris, met directement en cause l’originalité du christianisme comme religion. Mais venu de Delhi, le Père jésuite Michael Amaladoss, a rappelé que sa foi chrétienne était indissociable de la tradition hindoue qui la façonne. Alors, double appartenance?
Pèlerin et mendiant
Les échanges et les débats de ces journées ont d’abord montré que le vocabulaire de «l’appartenance» est imprécis et inadéquat. Trop tranché d’un point de vue sociologique, il méconnaît d’ailleurs le soin jaloux que beaucoup de contemporains mettent à préserver l’autonomie de leur démarche. Faut-il alors parler de «syncrétisme», de «bricolage»? Ce serait laisser dans l’ombre le fait que de nouvelles identités se construisent, à la satisfaction des personnes qui y trouvent, dans une mesure certes variable, harmonie et plénitude.
A y regarder de plus près, on s’est même demandé si la «double appartenance» était humainement possible. Les participants des Assises n’ont pas pu imaginer comment quelqu’un, par exemple, pourrait mener une vie «chrétienne et bouddhiste», dans une sorte d’équilibre statique entre deux traditions parallèles comme s’il s’agissait de marcher en s’arc-boutant sur deux rails maintenus au même niveau.
A tous, il est apparu comme plus fécond de mettre en évidence une dynamique spirituelle, dans laquelle, sans quitter sa tradition propre, on s’expose à une autre tradition, acceptant de se laisser tout entier mettre en cause par elle. Dans une telle rencontre, au-delà d’une curiosité de surface, perce l’aveu d’un besoin, d’une soif que le pèlerin ne peut ignorer. Pèlerin de sa propre tradition, chacun reste un «mendiant dans le temple d’un autre» selon l’expression d’une participante qui a longuement vécu au cœur de l’Inde hindoue. Il y a là comme un va-et-vient, transformé par l’expérience de la rencontre. Le chrétien, lui aussi, se trouve renvoyé vers sa tradition, vers sa communauté d’origine… Même si c’est pour connaître bientôt de nouveaux départs!
Inculturations
Un itinéraire exposé à d’autres traditions: un chrétien asiatique vit volontiers l’expérience sous l’angle de «l’inculturation» de l’Evangile dans sa propre culture, qu’elle soit indienne, chinoise ou encore coréenne… Pour un chrétien d’Occident, l’expérience présente davantage les allures d’une plongée dans un monde radicalement mobile et pluriel. Beaucoup connaissent l’immersion dans de telles expériences sans l’avoir recherchée. Quelques-uns s’y découvrent une vocation de «passeurs».
A un certain niveau de profondeur et d’intensité, toutefois, l’aventure peut se révéler secouante, voire «déstabilisante». Tel avait, par exemple, commencé par découvrir l’hindouisme avec les yeux d’un chrétien et voici qu’il se surprend, un jour, à porter sur le christianisme un regard hindou…
En quête de repères
Entre l’un et l’autre pôles, l’illusion serait de vouloir vivre en «apesanteur». Plusieurs l’ont souligné lors des assises: le risque augmente si, tout à la découverte d’un monde nouveau, l’on néglige d’approfondir et de vivifier sa propre tradition de départ.
Par la nature des choses, l’entreprise est souvent solitaire… et cette solitude est accentuée par le fait que beaucoup, surtout en Occident, sont en réaction contre ce qu’ils ressentent comme un embrigadement par les Eglises et les religions.
Dès lors, quels repères se donner? Le Père jésuite Jacques Scheuer, docteur en Sciences indiennes et professeur à la Faculté de Théologie de l’Université de Louvain (UCL) répond que: «Sous peine de se perdre dans un jeu de miroirs, le rapport à une communauté croyante est vital». La conviction était déjà présente durant les premières Assises. Elle a été réaffirmée cette année.
A creuser l’expérience possible de «boire à plusieurs puits», les Assises ont pu dégager quelques questions fondamentales, que J. Scheuer résume: y a-t-il des lieux où vivre l’ouverture sans quitter sa propre tradition, sans faire une «sortie de route»? Où trouver l’accompagnement ou la guidance indispensable? Dans quel langage, avec quelle symbolique rendre compte des étapes du chemin? (apic/cip/tg/pr)



