«Il faut se défaire d’une mentalité de lutte pour la survie»
Vietnam: Interview du cardinal Pham Minh Mân, cardinal archevêque de Saigon
Saigon, 25 février 2011 (Apic) Depuis 2007, le cardinal archevêque de Saigon, Mgr Pham Minh Mân n’a plus besoin d’autorisation étatique pour accueillir de nouveaux candidats au sacerdoce. Il se réjouit de la croissance des vocations, mais estime que le monde des religieux a tout d’abord besoin de se «défaire d’une mentalité d’auto-défense et de lutte pour la survie» pour avancer dans sa mission.
Mgr Pham Minh Mân, a répondu aux questions du journaliste américain Thomas Fox, rédacteur en chef du National Catholic Reporter. Le cardinal n’a pas évité certaines questions «sensibles» touchant l’ensemble de l’Eglise du Vietnam, comme celle du veto gouvernemental aux nominations d’évêques, d’une certaine désunion entre la hiérarchie du Nord et du Sud du Vietnam, ainsi que des rapports entre l’Eglise et l’Etat. L’interview, publiée le 18 février 2011 sur le site de la Conférence épiscopale du Vietnam ainsi que sur celui de l’archidiocèse de Saigon, a été traduite par Eglises d’Asie (EDA), l’agence des Missions étrangères de Paris (MEP). Extraits.
Question: Les prêtres doivent-ils toujours être approuvés par le gouvernement pour être ordonnés?
Mgr Pham Minh Mân: Depuis 2007, je n’ai plus à demander la permission d’accueillir de nouveaux candidats au sacerdoce, ni de déplacer mes prêtres dans l’archidiocèse. Autrefois, le séminaire avait le droit de recruter 20 nouveaux étudiants tous les deux ans. Aujourd’hui, 20 nouveaux candidats entrent au séminaire chaque année. Actuellement, pour la ville de Saigon, près de 300 jeunes gens sont inscrits sur la liste d’attente, dans l’espoir d’être acceptés un jour au grand séminaire. Pour les années à venir, on compte 140 jeunes se préparant au sacerdoce à Saigon et 240 pour les diocèses de Phu Cuong et My Tho. Au total, 280 séminaristes suivent une formation commune au grand séminaire de Saigon. Le nombre moyen des nouveaux prêtres s’élevait à 10, ces 12 dernières années. Dans 4 ans, nous espérons qu’il y en aura 20.
Q: Combien de religieuses ont-elles pu prononcer leurs vœux? Leur nombre a-t-il été limité par les autorités?
Mgr Pham Minh Mân: Depuis 4 ans, aucune autorisation étatique n’est nécessaire pour accueillir de nouvelles vocations. Depuis 1999, le nombre de prêtres est passé de 169 à 327. Le nombre de religieuses et de religieux a crû de 2’655 à 4’754. Et on ne prend pas ici en compte les jeunes entrés dans une cinquantaine de communautés religieuses vietnamiennes, présentes à l’étranger.
Q: Selon plusieurs sources, cette forte croissance aurait engendré d’autres problèmes, comme celui de la formation. Qu’en est-il?
Mgr Pham Minh Mân: Actuellement dans l’archidiocèse, dix institutions sont chargées de la formation des religieux et des religieuses. D’une façon générale, le monde des religieux, comme d’ailleurs celui des prêtres et des laïcs, a tout d’abord besoin de se défaire d’une mentalité d’auto-défense, de lutte pour la survie. Ensuite seulement, ils pourront avancer ensemble, à la suite du Christ, sur le chemin de l’incarnation et de l’engagement, au service de l’Evangile et de la vie humaine. Ceci dans l’amour et l’offrande de soi, pour une vie nouvelle et l’unité de la famille humaine, dans l’univers mondialisé qui est le nôtre aujourd’hui.
Q: Comment se déroule le processus de nomination des évêques?
Mgr Pham Minh Mân: D’habitude, les évêques établissent une liste de candidats envoyée au Vatican. Le Vatican fait son choix et soumet le nom du candidat à l’Etat. Ensuite, le Saint-Siège fait connaître la nomination. Cela se passe en général sans accroc. Parfois, certains cas créent des difficultés. Mais le Vatican les surmonte…
Q: Vous avez déclaré que la formation des laïcs était primordiale. Comment cela se passe-t-il aujourd’hui?
Mgr Pham Minh Mân: De 1975 à 2004, les laïcs n’ont pas eu l’occasion d’élargir et d’élever le niveau de leurs connaissances en matière de foi et de pastorale. Le centre pastoral, ainsi qu’un institut de pastorale, ont vu le jour dans le diocèse en 2004. Il s’agissait de répondre aux besoins particuliers des membres des organisations pastorales laïques, à savoir les 5’000 membres des conseils paroissiaux, les 5’000 catéchistes, les très nombreux membres des 900 chorales appartenant aux 200 paroisses du diocèse et des 25 associations apostoliques diocésaines. Chaque année, le centre pastoral accueille plus de 6’000 personnes qui participent à diverses sessions et à des classes de formation. Elles y développent les capacités qu’elles pourront utiliser à l’édification de l’Eglise et au renouvellement de la vie religieuse. En outre, 15 associations pastorales diocésaines se sont spécialisées dans le domaine de l’enfance, la jeunesse, les familles, les migrants, l’instruction religieuse, les vocations, la liturgie, la musique sacrée, la mission Caritas, la tradition culturelle catholique, l’éducation catholique, le dialogue interreligieux et le comité «Justice et Paix».
Q: Comment définiriez-vous les relations entre l’Eglise et l’Etat? Ont-elles évolué? Y a-t-il une différence, entre le Nord et le Sud du Vietnam?
Mgr Pham Minh Mân: Lors des deux dernières visites ad limina des évêques vietnamiens à Rome, Jean-Paul II et Benoît XVI leur ont rappelé que l’Eglise devait se tenir avec fermeté sur le chemin du dialogue et de la collaboration avec toutes les composantes de la société, y compris avec l’Etat, au service de l’Evangile, de la vie humaine et du développement durable du pays. Les contextes culturels, historiques, économiques et politiques n’étant pas pareils au Nord et au Sud du pays, il existe entre les deux régions une différence qui touche à la façon de penser et aux comportements. Nous espérons que, grâce au renforcement de la communion au sein de l’Eglise, ces différences s’estomperont peu à peu.
Q: Existe-t-il une réelle possibilité que le pape se rende au Vietnam d’ici deux ou trois ans?
Mgr Pham Minh Mân: J’ai exprimé cet espoir au moins deux fois. La première fois, j’ai dit au pape Jean-Paul II que le peuple du Vietnam serait très heureux d’accueillir le souverain pontife dans son pays. Celui-ci m’a demandé quelle était l’opinion des communistes et de la Chine à ce sujet. La seconde fois, j’ai dit au pape Benoît XVI que sa visite au Vietnam apporterait un surcroît de stabilité et d’espérance à de nombreux peuples de l’Asie du Sud-Est, comme cela avait été le cas pour le Moyen-Orient. Il a levé ses deux bras au ciel et m’a invité à prier, afin de connaître le dessein de la Providence. Je n’ai pas compris s’il faisait allusion à sa santé ou à la situation mondiale actuelle… Peut-être aux deux? (apic/eda/nd)



