Fribourg: Les musulmanes «jihadistes» veulent s’émanciper de la société occidentale
Il ne s’agit pas de féminisme, plutôt d’un «féminislamisme», affirme la chercheuse Géraldine Casutt
Fribourg, 4 mai 2014 (Apic) Entre 1’500 et 2’000 jeunes Européens, venant principalement du Royaume-Uni, de France, d’Allemagne et de Belgique, et passant surtout par la Turquie, se sont rendus en Syrie faire le «jihad». Parmi ces militants, quelques dizaines de jeunes filles parties «combattre pour l’islam». Les musulmanes combattantes ne sont pas un phénomène nouveau dans l’histoire, à l’instar des «veuves noires», ces kamikazes tchétchènes commettant des attentats sanglants en Russie. Mais c’est à la présence des femmes menant le «djihad» sur les réseaux sociaux, «dans l’ombre de l’homme», que Géraldine Casutt consacre ses recherches.
L’assistante diplômée auprès de la Chaire de science des religions de l’Université de Fribourg présentait samedi 3 mai son concept de «féminislamisme» – qui n’a rien à voir avec le féminisme de type occidental – au cours du colloque «Femmes et islams», tenu durant trois jours à Fribourg dans le cadre du 9ème Forum des Religions. Géraldine Casutt a constaté, à partir de ce qu’elle analysé sur les sites islamistes francophones, en particulier français et belges, le rôle des femmes exprimant sur internet le désir «largement fantasmé» de s’engager pour la «guerre sainte» en Syrie.
Un désir «largement fantasmé» de s’engager pour la «guerre sainte» en Syrie
Ces militantes, actives sur les réseaux sociaux sous des pseudonymes, encouragent le «jihad» parfois plus que les hommes, également dans un désir d’émancipation. Elles ont un discours très engagé, visant l’Occident en général, et plus particulièrement les Etats-Unis, la France et Israël, fustigeant le «complot sioniste». Les attaques contre l’islam (la laïcité française est notamment dans le collimateur, par ex. l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, vécu comme une oppression) sont violemment dénoncées sur les sites des islamistes. Certains d’entre eux incitent à ne pas aller voter, «car il ne faut pas placer les lois des hommes au-dessus des lois d’Allah». Obéir aux lois des hommes, pour ces milieux jihadistes, est considéré comme un acte grave d’impiété.
Les internautes prônant le «jihad» déplorent également le manque de pudeur et la mécréance des sociétés occidentales, et incitent à la non-intégration, car les sociétés au sein de laquelle elles vivent sont considérées comme «corrompues». EIles expriment par conséquent la volonté de la quitter «pour une société islamique idéalisée». «Il ne s’agit pas seulement d’une mise en scène, mais bien de la volonté de s’intégrer dans une communauté imaginaire».
Sur ces sites internet, on peut voir des femmes en niqab portant un fusil AK 47 «kalachnikov». On y lit une phrase significative d’Abou Bakr, compagnon et premier calife de l’islam: «Recherche la mort, tu obtiendras la vie !», ou encore que «la société islamique doit naître et aucune naissance ne se fait sans la douleur».
Ce n’est pas à la femme d’aller chercher le martyre pour obtenir le paradis
Mais sur d’autres sites, on lit que ce n’est pas à la femme d’aller chercher le martyre pour obtenir le paradis, mais par contre qu’elle ne doit pas être un obstacle au «jihad».
Car si la femme est un pilier du «jihad», elle doit s’y engager selon le modèle du Prophète. En somme, elle doit rester une «femme dans l’ombre du combattant», comme épouse et mère de famille, à l’image de ce que l’on peut le voir sur certains réseaux sociaux illustrant la guerre en Syrie.
Géraldine Casutt insiste pour dire que ces «jihadistes» au féminin – une petite minorité non représentative des femmes musulmanes – ne revendiquent pas de pouvoir faire la même chose que les hommes au nom de l’égalité des sexes. Elles récusent ainsi le féminisme de type occidental et la notion de libération de la femme, car pour elles, c’est l’islam qui fournit toutes les réponses.
Le féminisme ne va pas apparaître dans les milieux jihadistes
Dans les milieux jihadistes, les rôles masculins et féminins sont différenciés, et s’il n’y a pas de «jihad» sans les femmes, «ce sont les hommes qui sont dans la lumière». Estimant que le féminisme ne va pas apparaître dans le milieu jihadiste, elle plaide pour la notion de «féminislamisme», car chez les femmes «jihadistes», il ne s’agit pas de l’émancipation de la femme, mais de la musulmane qui voudrait s’émanciper de l’«Occidentale».
Encadré
Cette édition du Forum des Religions, intitulée «Voir, lire, dire et vivre l’islam au féminin», était entièrement consacrée aux musulmanes et à leurs pratiques identitaires et religieuses. Leur mise en images souvent caricaturale dans les médias de Suisse romande a notamment été critiquée par Lorena Parini, maître d’enseignement et de recherche sur le genre à l’Université de Genève. Les trois jours d’exposés et de débats ont permis de confronter les points de vue de chercheur(e)s, de militant(e)s et d’artistes travaillant avec les femmes musulmanes et sur leurs problématiques.
Le Forum des Religions se propose de susciter et d’approfondir les discussions et les réflexions historiques, théologiques, sociales et culturelles sur des thèmes choisis touchant à la religion et à la culture, également en tant que contribution à la recherche sur les conflits ou sur la paix. Le Forum ne touche pas seulement un public académique. Il sensibilise par conséquent un cercle plus large par des discussions ouvertes sur la religion et la culture.
Durant ces dernières décennies, l’intérêt pour des thèmes abordant les aspects de la religion et de la société a sensiblement augmenté. Si, par le passé, la religion a souvent été vue comme une relique du passé, elle est aujourd’hui reconnue comme un facteur identitaire et un cadre d’orientation éthique dans une société complexe. La fondation d’un Forum international et interdisciplinaire à l’Université de Fribourg tient compte de cette évolution. (apic/com/be)



