L’Université islamique de Djakarta conteste la notion de djihad

Indonésie: les Oulémas doivent lutter contre l’intégrisme islamique

Djakarta, 19 mars 2006 (Apic) Le recteur de l’Université islamique d’Etat de Djakarta appelle les responsables religieux musulmans à reformuler le concept de djihad ou «guerre sainte». Les oulémas doivent être présents sur un front «idéologique», pour combattre les islamistes.

Depuis quelques mois, le gouvernement indonésien est engagé dans la lutte contre le terrorisme. Si, selon les responsables gouvernementaux, c’est bien la police qui est chargée de la lutte physique contre les terroristes, les oulémas doivent être présents sur un autre front, «idéologique», pour combattre les islamistes.

En septembre dernier, une Fondation pour la prévention du crime en Indonésie a ainsi été fondée. Les 27 et 28 février, cet organisme officiel a réuni trois cents personnes, venues de 43 pays, pour un colloque intitulé : «Bâtir une coopération internationale contre le terrorisme : se concentrer sur les attentats-suicide comme symptômes du terrorisme». Les débats ont été introduits par le président de la république, Susilo Bambang Yudhoyono.

Parmi les principaux intervenants figurait le recteur de l’Université islamique d’Etat de Djakarta, Azyumardi Azra. Ce dernier, historien de formation, a développé l’idée qu’il était «nécessaire pour les oulémas et les autres responsables musulmans de reformuler, en une version plus actuelle, le concept de djihad». Si cela n’est pas fait, a-t-il expliqué, le djihad «sera et pourra, comme c’est la tendance aujourd’hui, être confondu avec le terrorisme». Il est urgent d’affirmer et de réaffirmer que le terme ’djihad’ est riche d’une grande variété de sens et qu’il y a beaucoup de manipulation et d’abus quant à son vrai sens, a-t-il poursuivi.

A la base, a rappelé le professeur, le djihad désigne cette conduite de l’individu qui le mène à faire de son mieux pour parvenir à une vie meilleure, que ce soit en son for intérieur ou dans sa vie sociale. Il s’agit d’une démarche spirituelle et matérielle, dans ce monde et dans l’autre monde. D’un point de vue doctrinal, certaines interprétations du djihad peuvent être détournées pour justifier des actions terroristes, et certains groupes musulmans ont utilisé le djihad comme appel à la guerre sainte. Et ce, contre ce qu’ils définissent comme leurs ennemis, qu’ils soient musulmans ou non, a poursuivi Azyumardi Azra.

Repenser la lecture médiévale du djihad

Dans ce contexte, «il y a urgence», pour les penseurs de l’islam, «à repenser, réinterpréter et reformuler» une certaine compréhension du djihad, portée par une lecture médiévale et classique du Coran. Quant aux exemples de détournement du concept de djihad depuis l’indépendance de l’Indonésie, Azyumardi Azra a cité les rébellions qu’ont connu, dès la fin des années 1950, des régions comme Java-Ouest, Célèbes-Sud et Aceh, où l’objectif était de transformer la République unitaire d’Indonésie en République islamique.

Puis, à la fin du règne de Suharto et sous la présidence d’Abdurrahman Wahid, le djihad est revenu sur le devant de la scène, divers groupes s’en réclamant à un titre ou à un autre.

Le professeur a cité à ce propos les Laskar Jihad, actifs aux Moluques contre la communauté chrétienne, ou encore le Front des défenseurs de l’islam (FPI, Front Pembela Islam), connu pour ses descentes contre les bars, discothèques et autres lieux publics où, selon son chef, Habib Riziq Shihab, la police ne fait pas respecter la loi. Face à ces groupes, Azyumardi Azra a souligné que les grandes organisations musulmanes de masse, telles la Nahdlatul Ulama et la Muhammadiyah, faisaient tout un travail en s’inscrivant en faux contre de telles interprétations de la notion de djihad et que ce travail portait des fruits. Ainsi, les dirigeants des grandes organisations musulmanes ont conseillé aux Indonésiens désireux de partir pour le djihad en Afghanistan, en Palestine ou en Irak, de ne pas aller se battre, mais plutôt d’organiser des envois de médicaments et de denrées alimentaires au profit des populations de ces zones de conflit. «L’appel semble avoir porté et le nombre des musulmans indonésiens impliqués dans ces guerres meurtrières s’est réduit», a observé le professeur.

La désorientation des jeunes nourrit le terrorisme

Néanmoins, la situation est telle aujourd’hui que bon nombre de musulmans indonésiens perçoivent les Etats-Unis comme un pays chrétien nourrissant le dessein de détruire l’islam et soutenant l’occupation par Israël de la Palestine. Dans ce contexte, «il est clair que les groupes radicaux terroristes ont beau jeu de manipuler la doctrine (islamique) pour justifier les attentats-suicide», même si un bon nombre de personnes innocentes, y compris des musulmans, meurent dans ces actions, a poursuivi Azyumardi Azra.

A propos des attentats-suicide, le professeur a précisé que ce phénomène était complexe et ne pouvait pas être relié uniquement à une compréhension erronée du djihad. D’autres éléments jouent, notamment «la désorientation et la dislocation croissantes des segments les plus vulnérables de la société, en particulier les jeunes». Pour l’inspecteur général de la police Gories Mere, de religion catholique, la seule application de la loi ne peut suffire à éradiquer le phénomène des attentats-suicide. Tous les responsables religieux du pays doivent s’impliquer dans cette question, afin d’empêcher que des personnes passent à l’action. (apic/eda/vb)

19 mars 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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