Fribourg: Bilan de l’abbé Fernand Emonet, 80 ans, official sortant du diocèse

Interview

256 causes matrimoniales traitées en 20 ans

Fribourg, 5 décembre 2007 (Apic) Le 1er janvier prochain, l’abbé Fernand Emonet, âgé de 80 ans, quitte sa fonction d’official du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Il sera remplacé par Nicolas Betticher, qui a été ordonné prêtre le 2 décembre à Fribourg.

Fernand Emonet a collaboré durant 20 ans avec l’officialité, période durant laquelle il a travaillé sur 256 causes de nullité de mariage. Il considère son travail comme un «service d’accueil, d’écoute, d’accompagnement» dans cette démarche «délicate». Il a répondu aux questions du service de l’information de l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg.

Q. Quel bilan tirez-vous de vos 4 ans d’activité en tant qu’official diocésain ?

Fernand Emonet: J’ai été nommé vice-official en 1987, et official à fin 2003, c’est-à-dire il y a 4 ans. J’ai travaillé pendant un temps assez bref avec M. l’abbé Jean-Claude Périsset, puis avec Mgr Lamas jusqu’à son départ.

Quand j’ai quitté le Vicariat épiscopal (ndr: de Genève), c’est moi qui avais demandé à Mgr Mamie de pouvoir, tout en assumant la paroisse de la Ste-Famille au Grand-Lancy, travailler pour l’Officialité, car j’avais constaté un grave manque dans ce domaine pour Genève.

Dès la fin 2003, tout en continuant de vivre à Genève, j’ai régulièrement fait le trajet chaque semaine pour Fribourg, où se trouve le siège de l’Officialité, en allant aussi, quand il le fallait, à Lausanne et à Neuchâtel, et occasionnellement ailleurs lorsque des personnes ne pouvaient pas se déplacer. L’Officialité est un service diocésain, et il me paraît normal de permettre aux personnes concernées, soit environ les deux tiers des requérants ou témoins, d’être entendues à proximité de leur domicile. Je suis heureux d’avoir découvert, à côté du travail en paroisse et des autres et indispensables lieux pastoraux, ce service d’accueil, d’écoute, d’accompagnement dans la démarche délicate et importante que font les personnes désireuses d’accorder pleinement leurs convictions de foi et leur situation personnelle et ecclésiale. Il me paraît également heureux que l’Eglise, qui a une parole claire et forte concernant le mariage, se montre aussi, de façon maternelle et bienveillante, à l’écoute de ceux et celles qui ont connu l’échec de leur vie commune.

L’Officialité a aussi à être à l’écoute des prêtres qui, ayant quitté le ministère, désirent régulariser leur situation ecclésiale. Je me demandais au départ si le travail de l’Officialité n’était pas trop de style juridique et administratif. En fait, ces questions-là ne concernent finalement que le personnel de l’Officialité, et non les personnes qui ont recours à elle.

Q: Combien de cas avez-vous traités ? Les nullités de mariage sont-elles en augmentation ?

F.E: En vérifiant les données de mon ordinateur, j’ai recensé, pour mes 20 ans d’activité à l’Officialité, 256 causes matrimoniales dans lesquelles j’ai été impliqué, soit comme juge instructeur (chargé du suivi de la cause jusqu’à sa conclusion), soit comme juge (chargé uniquement, – avec deux autres juges- , de se prononcer sur la reconnaissance ou non de la nullité du mariage). Mais ce chiffre de 256 ne correspond pas au nombre de causes traitées pendant ces 20 années par l’Officialité, car les officiaux qui m’ont précédé ne m’ont pas impliqué dans toutes les causes qu’ils traitaient.

Il faudrait ajouter aux causes de notre Officialité les commissions rogatoires par lesquelles nous entendons les dépositions de témoins résidant dans notre diocèse, mais pour des causes qui sont gérées par des Officialités étrangères.

Le nombre des demandes est en nette progression, partout dans le monde; des statistiques parues dans la presse spécialisée montrent une croissance très rapide des demandes. Cela tient à différents facteurs: la prudence plus grande des prêtres lorsque des fiancés dont l’un est divorcé demandent une célébration, le bouche à oreille des personnes qui ont fait examiner leur situation par une Officialité, les documents présents sur Internet; il faut ajouter à ces raisons l’ignorance religieuse croissante de ceux qui se sont mariés à l’église pour des raisons secondaires, et aussi le fait qu’en Eglise on prend mieux en compte des problèmes d’ordre médical qui étaient moins connus dans le passé.

Q: Les personnes que vous avez rencontrées avaient-elles connaissance de ce Tribunal de l’Eglise? Comment réagissent-elles durant les audiences? Les contacts sont-ils faciles?

F.E: A la première des trois questions posées, on a déjà répondu ci-dessus. Pour la deuxième, la réaction des personnes durant les audiences, on peut dire qu’il y a habituellement de l’admiration pour le sérieux de l’enquête, assez souvent de la souffrance à évoquer un passé douloureux, mais suivie généralement d’un apaisement d’avoir pu le faire dans un tout autre contexte que celui du divorce, de la simplicité et de l’humilité pour évoquer ce qui est perçu comme un échec, de la reconnaissance d’être écouté avec attention et bienveillance.

Une fois ou l’autre, on a rencontré des «défendeurs» (on appelle défendeur le conjoint qui n’a pas introduit la demande à l’Officialité) agressifs à l’égard de leur ex-conjoint, confondant la démarche à l’Officialité avec celle qu’ils ont vécue pendant un divorce difficile.

Il faut également expliquer certains termes du langage canonique: quand nous parlons par exemple de «défaut grave du discernement requis», nous ne voulons pas dire qu’une personne est inintelligente, mais qu’elle n’a pas mesuré tout ce qu’implique le mariage, ou a mal apprécié la capacité qu’elle, ou son conjoint, ou tous les deux, avaient d’assumer les droits et devoirs du mariage (engagement conscient, libre et définitif à une vie de couple dans l’affection, le respect et le soutien mutuels, dans la maîtrise de soi, dans la concertation pour les décisions importantes, dans le dialogue, le désir de rendre l’autre heureux, épanoui, dans la fidélité, dans l’ouverture à la procréation et à l’éducation des enfants.).

Nous expliquons à nos interlocuteurs que notre rôle ne consiste pas à juger les personnes: notre enquête porte sur la validité du mariage, non sur la culpabilité des ex-conjoints dans la rupture (des comportements violents par exemple, objectivement répréhensibles, peuvent être dus à des causes externes à la volonté de celui qui est violent: carences affectives graves, enfance malheureuse, maladies psychiques.).

Q: Quel est le meilleur souvenir que vous garderez de ces années passées à l’Officialité? Et le pire?

F.E: Je garde un souvenir marqué d’émotion de dépositions où des personnes nous ont confié des événements personnels très heureux ou au contraire particulièrement douloureux, comme d’avoir dû accepter un avortement.

Tout le personnel de l’Officialité se sent également gratifié lorsque les personnes nous disent leur gratitude. Enfin ce qui me restera comme le meilleur souvenir, c’est l’esprit d’amitié, de transparence et de collaboration souriante entre les personnes travaillant à l’Officialité, ainsi qu’avec celles de la seconde instance et des autres Officialités suisses. Je tiens aussi à dire ma reconnaissance à Mgr Genoud pour la confiance et l’amitié qu’il n’a cessé de manifester à tout le personnel de l’Officialité, et à exprimer mes voeux très cordiaux à l’Abbé Nicolas Betticher qui prendra la charge d’Official dès janvier prochain.

Les mauvais souvenirs sont attachés, eux, à la découverte de causes non conduites à leur conclusion, et retrouvées parfois après des années.

Q: Quels défis pour l’Officialité dans les années à venir ?

F.E: a) trouver dans chaque canton du diocèse des collaborateurs efficaces comme juges auditeurs, juges, notaires, psychologues .

b) se préoccuper du recrutement et de la formation de personnes en droit canonique;

c) se tenir au courant des développements de la jurisprudence canonique, qui s’élargit avec les nouveaux phénomènes de société (ignorance religieuse, familles recomposées, brassage des cultures et religions, addictions (= esclavages) à la drogue, aux jeux d’argent, meilleure connaissance des maladies d’ordre psychique .).

Q:Vous allez prendre une retraite bien méritée. Quels sont vos projets ?

F.E: Je ne participerai plus à l’instruction de causes à l’Officialité, mais je pourrais, si besoin est, être une fois ou l’autre juge dans des causes dont l’instruction est terminée. Bien des confrères sollicitent des renseignements. S’il s’agit seulement de renseignements, je répondrai volontiers aux appels qui pourraient encore m’arriver. Je rends parfois des services pour des offices à célébrer dans l’Unité pastorale où je réside.

L’aumônerie de l’Hôpital cantonal, avec laquelle j’ai déjà collaboré dans le passé, m’a demandé si je reprendrais du service. A part cela, je prendrai plus de temps pour rencontrer mes proches et mes amis, pour voyager un peu tant que j’en ai la capacité, et surtout pour lire et pour prier. (apic/com/bb)

5 décembre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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