Rencontre avec Mgr Louis Kébreau archevêque du Cap-Haïtien
Interview
Face à la misère du peuple haïtien, espérer contre toute espérance
Jacques Berset, agence Apic
Cap-Haïtien/Königstein, 17 février 2009 (Apic) «Je préfère les dents du requin à la misère d’Haïti… C’est ce que m’a confié un jeune qui avait pris la mer sur une embarcation de fortune pour tenter d’atteindre la Floride!» Mgr Louis Kébreau, archevêque métropolitain du Cap-Haïtien, au nord du pays, se veut certes optimiste, mais il a perdu beaucoup d’illusions. C’est que les grandes attentes mises dans le gouvernement de René Préval, élu à la tête de la coalition «l’Espwa» (L’Espoir) en mai 2006, ont été déçues. Mgr Kébreau s’est confié à l’Apic depuis le siège de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED), au centre international de Königstein, en Allemagne.
C’est après une période de deux ans de chaos et de violences, au cours de laquelle se déploie la mission de l’ONU pour la stabilisation en Haïti (Minustah), que l’élection présidentielle amène au pouvoir René Préval, qui fait beaucoup de promesses. Il revient à la tête d’un pays totalement désorganisé, où 80% des Haïtiens vivent avec moins de deux dollars par jour. Le nouveau président veut relancer l’agriculture, axer le développement sur la scolarisation des enfants, favoriser le retour des investisseurs étrangers, éradiquer les «zenglendos», ces bandes de malfaiteurs armés qui sèment la terreur dans la capitale Port-au-Prince.
L’ONU insiste sur la nécessité d’instaurer un climat de sécurité stable, de consolider les institutions démocratiques, de favoriser la réconciliation nationale, l’ouverture à tous et le dialogue politique, de promouvoir et de défendre les droits de l’homme et l’Etat de droit, et de renforcer les capacités des pouvoirs publics. L’ONU souligne également la nécessité de réformer et de renforcer la police et les institutions judiciaires et pénitentiaires haïtiennes.
Apic: Mgr Kébreau, lors du Te Deum chanté le dimanche 14 mai 2006 à la cathédrale de Port-au-Prince à l’occasion de l’installation du président René Préval, vous axiez votre message sur ces deux mots, «Avenir et Espérance»… Qu’en reste-t-il trois ans après ?
Mgr Kébreau: Pour être honnête, il y a comme un désenchantement chez les gens, même un certain désespoir. On nous promettait une réorientation du pays, une réorganisation du travail, le développement de petits projets pour aider les gens, la reconstruction des infrastructures, les routes, l’électricité… Nous sommes encore dans le tunnel, et tandis que les politiciens font encore et encore de belles promesses, l’on ne sait pas où l’on va. Les cerveaux partent chercher leur salut à l’étranger, au Canada ou ailleurs.
Nombreux sont ceux qui essaient clandestinement de fuir le pays par la mer, en payant de fortes sommes à des passeurs souvent sans scrupules. On repêche de nombreux «boat people», mais combien sont-ils à se noyer dans cette aventure ? Selon les médias, depuis le début de l’année, des centaines de ces «boat people» ont été interceptés par les garde-côtes américains et rapatriés de force en Haïti.
Apic: Vous semblez très critique à l’égard de la présence de l’ONU en Haïti…
Mgr Kébreau: La Minustah est présente en Haïti depuis 2004, et l’ONU depuis la fin des années 90. Notre pays n’a pas besoin de militaires, mais plutôt d’ingénieurs, de techniciens, car Haïti n’est pas en guerre! Le pays a seulement besoin de solutions stables pour son développement.
Apic: Des désastres naturels à répétition, comme cet automne les ouragans Fay, Gustav, Hanna puis Ike, ont fait des centaines de morts et ont mis à mal le pays qui peine chaque fois à se relever…
Mgr Kébreau: Les derniers cyclones et les inondations ont causé de terribles dégâts aux Gonaïves, causant de grandes pertes en vies humaines, détruisant les cultures. On ne voit pas les reboisements qui seraient si nécessaires dans les mornes (petite montagnes) devenues «chauves comme un dos d’éléphant», dans les bassins versants des rivières, qui arrachent tout sur le passage. Les gens coupent les arbres pour faire du charbon de bois, mais ils sont trop pauvres pour replanter, alors quand surviennent les pluies diluviennes, plus rien ne résiste.
C’est le malheur de ce pays de ne jamais pouvoir sortir de ces ruines nées dans les violences et le sang de l’indépendance, au début du XIXe siècle. Notre pays a besoin de retrouver son patriotisme, un vrai leadership politique, une personnalité au charisme fort, qui s’occupe vraiment des problèmes du peuple qui vit dans une misère séculaire. Dans les campagnes, il n’y a ni routes, ni eau potable, ni électricité, ni postes de santé. Les discours de Port-au-Prince n’ont aucun retentissement dans les campagnes chez nous!
Apic: Les gens n’ont plus d’espoir que les choses changent ?
Mgr Kébreau: Les gens effectivement sont devenus passifs, ils n’espèrent plus grand changement. Les gens s’habituent à ces conditions infrahumaines, ils se résignent en disant simplement: «Bon Dieu bon», le Bon Dieu est bon… Le peuple aurait de quoi se révolter, mais il ne le fait pas. On le veut résigné, pour pouvoir mieux l’exploiter. C’est un péché social de laisser ainsi ce peuple, pourtant très jeune et dynamique: 65% de la population a moins de 24 ans!
Que préparons-nous pour cette jeunesse ? Quand les gens ne peuvent pas se réaliser, on risque de basculer dans la violence. Pourtant le peuple haïtien n’est pas un peuple violent. Il nous faut agir: assez de discours, des actes! Cela suffit de voir des gens qui ont faim se contenter de sucer un bout de canne à sucre! Haïti vit des importations – le riz que nous consommons vient des Etats-Unis, pas de nos propres rizières – ou des aides du Programme alimentaire mondial (PAM). Sur une population de 8 millions d’habitants, combien de Haïtiens naissent-ils et meurent-ils sans jamais avoir eu l’occasion de pouvoir travailler?
Apic: Que peut faire l’Eglise dans ces circonstances ?
Mgr Kébreau: L’Eglise – si l’on excepte certains mouvements de la société civile – est souvent la seule à agir. Depuis le 8 décembre 2007, elle a lancé le mouvement «Eglise d’Haïti en état de mission». Elle travaille ainsi dans les écoles, les paroisses, dirige des projets de développement, d’éducation, de santé dans les campagnes, les quartiers populaires. S’il n’y avait pas les oeuvres d’Eglise, comme la Caritas, que deviendraient ces populations ?
L’élite haïtienne, qui pactise avec l’occupant, est depuis longtemps démissionnaire et le sens du patriotisme a largement disparu. Elle veut maintenir le peuple dans l’ignorance et la servilité, et cela aux portes de l’Amérique! On se considère comme des étrangers dans notre propre pays. Il nous faut retrouver l’audace de nos ancêtres qui luttaient pour l’indépendance, ne pas rester les bras croisés devant les immenses défis qui nous assaillent. C’est la passivité qui nous tue, alors il est bon de voir comment l’Evangile est mis en oeuvre, comment il casse l’individualisme. C’est au coeur de la misère qu’il faut chercher l’espérance. En Haïti, il nous faut espérer contre toute espérance! JB
Encadré
Mgr Louis Kébreau, premier évêque salésien d’Haïti
Mgr Louis Kébreau est né à Jérémie le 8 novembre 1938. Il a fait des études d’agronomie puis est entré au noviciat des Salésiens. Le 15 août 1963, il prononce ses voeux perpétuels dans la Congrégation des Salésiens de Don Bosco. Il poursuit ensuite des études de philosophie et de théologie au Séminaire salésien de Porto Rico puis de Sherbrooke, au Canada. Il est détenteur d’un baccalauréat en théologie et d’un master en «counseling pastoral» de l’Université Saint Paul à Ottawa, au Canada. Il est ordonné prêtre le 11 mai 1974.
De 1974 à 1986, il est directeur du Collège Dominique Savio et de la Communauté salésienne de Pétion-Ville. De 1983 à 1986, il est délégué provincial, avant d’être nommé par le pape Jean Paul II le 25 novembre 1986 évêque auxiliaire de Port-au-Prince. De 1987 à 1998, il est président de la Commission épiscopale d’Education catholique (CEEC), recteur du Petit séminaire Collège Saint Martial, recteur du Grand séminaire Notre-Dame. Le 30 juin, 1998 il est nommé évêque de Hinche par le pape Jean Paul II, puis nommé archevêque métropolitain du Cap-Haïtien le 1er mars 2008, il y a tout juste un an. Il est actuellement président de la Conférence épiscopale d’Haïti (CEH).
Fondés en 1864 par Jean Bosco, un Italien natif du Piémont, les Salésiens de Don Bosco (Société de Saint François de Sales) se dédient à l’éducation et à l’évangélisation des jeunes pauvres et abandonnés. Arrivés en Haïti en 1936, ils remplissent leur mission à travers l’enseignement dans des écoles professionnelles, secondaires et primaires, la pastorale paroissiale et dans les centres de jeunes JB
Encadré
L’archidiocèse du Cap-Haïtien Haïtien s’étend sur une superficie de 2’200 km2
Créé le 3 octobre 1861 par division du diocèse de Santo Domingo, puis divisé à son tour successivement les 20 avril 1972 et 31 janvier 1991 pour former les diocèses de Hinche et de Fort-Liberté, le diocèse du Cap-Haïtien, devenu archidiocèse le 7 avril 1988, couvre tout le département du Nord. Avec ses 43 paroisses, l’archidiocèse du Cap-Haïtien s’étend sur une superficie de 2’200 km2 desservant une population estimée à 1,5 million d’âmes. (apic/be)



