Irak: «Clinton nous bombarde pour faire diversion», dénonce l’évêque Emmanuel-Karim Delly
«C’est une attaque immorale, la loi du plus fort»
Bagdad/Mossoul/Rome, 17 décembre 1998 (APIC) «Clinton nous bombarde pour faire diversion sur ses problèmes internes, peu lui importe que ce soient les civils irakiens qui meurent», dénonce l’évêque Emmanuel-Karim Delly, au milieu du bruit des sirènes. Dans une interview accordée jeudi à l’APIC, le bras droit du patriarche des chaldéens Raphaël Ier Bidawid se déclare pour sa part indigné par les frappes américaines qui ont fait dans la nuit plusieurs dizaines de morts à Bagdad et de nombreux blessés.
A Rome, où il se trouve depuis quelques jours, le patriarche Bidawid a qualifié jeudi avec amertume le président américain de «moraliste sans morale, qui n’a pour morale que la loi du plus fort». Le prélat irakien, pas du tout surpris de l’attaque étant donné le calendrier de politique intérieure américaine, pense également que le président Clinton a voulu détourner l’attention. Il a effectué les raids avant Noël, mais aussi juste avant le Ramadan, pour éviter les violentes réactions du monde musulman. «Le paradoxe, déclare-t-il, c’est qu’il a déclenché l’attaque à la veille de l’»impeachment» qu’il risque pour avoir menti dans l’affaire du «Monicagate», sous prétexte que Saddam a menti lui-même à plus d’une reprise».
L’embargo tue 20’000 enfants par mois
Raphaël Ier Bidawid qualifie le prétexte de l’attaque de «spécieux»: «Ils cherchent des armes de destruction massive depuis 8 ans, et n’ont obtenu quasiment aucun résultat, sinon de continuer à humilier le peuple irakien et de l’affamer avec l’embargo. Depuis 1991, la misère a causé la mort de plus d’un million d’enfants par manque de nourriture et des médicaments nécessaires. Actuellement, l’embargo tue 20’000 enfants par mois à la maison ou dans les hôpitaux qui manquent de tout». Et de souligner que la population, victime d’une dévaluation monétaire de 5000% et d’un taux de chômage extrêmement élevé, s’appauvrit chaque jour davantage, alors que le coût de la vie grimpe constamment.
«Richard Butler ne travaille pas sous les ordres de l’ONU, mais de la Maison Blanche»
Le patriarche de Bagdad des Chaldéens – à la tête de la plus importante Eglise chrétienne du pays (sur un million de chrétiens vivant au milieu de 20 millions de musulmans, les catholiques forment le 80%) – considère que l’attaque américaine était un coup prémédité. «La décision du chef de l’UNSCOM de retirer les inspecteurs à l’improviste sans avertir l’ONU démontre qu’il s’agit d’un plan préparé à l’avance. Butler est un agent des Américains, il n’exécute pas les ordres de l’ONU, mais ceux de la Maison Blanche!».
Si l’objectif du président Clinton est d’éliminer Saddam Hussein, installer un nouveau gouvernement et après lever l’embargo, «il ne peut pas penser réussir avec des missiles», souligne Mgr Bidawid. «Sans une armée sur le terrain, prête à combattre maison par maison, dans un bain de sang, ils ne pourront pas éliminer Saddam.» Et de relever que cette attaque montre à l’évidence la division du monde arabe, qui réagit en ordre dispersé, «suivant leurs propres intérêts et en obéissant au bon vouloir du plus fort. Si les pays arabes s’étaient montrés unis, les Etats-Unis ne se seraient pas permis cette attaque».
A Bagdad, au siège du patriarcat, Mgr Emmanuel-Karim Delly et ses collaborateurs n’ont pas voulu quitter la maison durant les bombardements: «Les abris antiaériens ne servent à rien, au début du conflit, les Américains ont visé l’abri d’Amryeh, non loin d’ici, brûlant des centaines de civils… Nous ne savons pas d’où viennent les missiles Tomahawks, nous ne pouvons rien faire, sinon prier et implorer la miséricorde de Dieu». L’évêque précise qu’il y a déjà plusieurs dizaines de mort, plus de blessés encore. Non seulement le palais présidentiel a été touché, mais également le quartier populaire central de Qarada, où il n’y a plus d’eau, car les missiles ont détruit des collecteurs et des stations de pompage.
«La population est furieuse, indignée, elle sait qu’elle n’est qu’un prétexte. Nous ne pouvons que prier dans toutes les villes, dans nos paroisses, afin que le Seigneur nous sauve et éclaire l’esprit de ceux qui se croient grands. Et il n’y a grand que le Bon Dieu!» Mgr Delly rappelle que l’embargo a des conséquences de plus en plus dures pour les habitants: «L’Eglise, grâce à la Caritas, essaye d’aider les pauvres – dépourvus de soins médicaux -, sans distinction entre chrétiens et musulmans. Nombre de gens ont faim et sont dépourvus de soins médicaux, beaucoup cherchent à partir à l’étranger, pas seulement les chrétiens». (apic/fs/be)



