Que fais-tu à invoquer Dieu avant d’envoyer tes bombardiers ?
Irak: Le Père Benjamin témoigne à Fribourg des conséquences de la guerre de G. W. Bush
Jacques Berset, APIC
Fribourg/Assise, 6 janvier 2003 (APIC) «Hey, Mister Président, comment fais- tu pour invoquer Dieu et après envoyer tes bombardiers ?.» Le video clip, bientôt disponible en anglais, fait un tabac en ce moment en Italie. Plus efficace pour fustiger la guerre annoncée contre l’Irak que tous les livres et les conférence du très médiatique abbé Jean-Marie Benjamin. Invité par l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT), l’ecclésiastique français témoignait lundi à l’Université de Fribourg du calvaire du peuple irakien.
L’auteur de «Mister Président» n’est pas un naïf pacifiste à longs cheveux ou un soixante-huitard attardé, mais un prêtre catholique de 56 ans, qui porte volontiers le col romain. Admirateur de Padre Pio, Jean- Marie Benjamin, originaire de Salon-de-Provence, est aujourd’hui prêtre rattaché au diocèse romain de Porto-Santa Rufina. Depuis 1997, il s’est déjà rendu des dizaines de fois en Irak, une fois en risquant sa vie à bord d’un petit avion, en violation de la zone d’interdiction de vol imposée unilatéralement par les Etats-Unis au Nord et au Sud de l’Irak.
Dans l’indifférence générale, dénonce le prêtre qui vit à Assise, les incessants bombardements anglo-américains «tiers-mondisent» toujours davantage l’Irak, le pays jadis le plus développé de tout le Moyen-Orient, qui risque un jour de tomber aux mains d’islamistes radicaux si les attaques se poursuivent. Une religieuse chrétienne a été égorgée – alors que le gouvernement laïc protège les chrétiens – , et des militants distribuent des tracts au sortir des églises, invitant sous la menace les chrétiens à se convertir à l’islam.
La situation se dégrade rapidement au vu et au su de la communauté internationale, qui documente cyniquement l’hécatombe: des dizaines de milliers d’enfants meurent chaque année de faim et de maladie, des dizaines de milliers d’autres ne vont plus à l’école et en sont réduits à la mendicité en raison de l’embargo imposé depuis 12 ans. Des professeurs d’Université, qui avaient avant la guerre des salaires de niveau européen, doivent désormais survivre avec 20 dollars par mois. Sur le million de chrétiens irakiens, plus de 200’000 ont déjà émigré.
1,5 million de morts en 12 ans d’embargo
«C’est un crime contre l’humanité, l’ONU le sait – ses organisations parlent de plus de 1,5 millions de victimes de l’embargo – et le monde occidental se targue de défendre les droits de l’homme.» Le Père Benjamin n’a pas de mots assez forts pour dénoncer le martyre du peuple irakien. L’ancien fonctionnaire de l’ONU (Jean-Marie Benjamin à travaillé plusieurs années à Genève pour le compte de l’UNICEF) a déjà écrit plusieurs livres, notamment «Irak: l’apocalypse» (Editions Favre), où il dénonce les conséquences de la radioactivité sur la population irakienne, provoquée par les armes à l’uranium appauvri utilisées contre l’Irak durant la guerre du Golfe. Son dernier ouvrage, paru cet été, «Objectif Irak, dans le collimateur de Washington» (Editori Riuniti), en est déjà à sa première réédition.
Avec une équipe italienne, il a réalisé deux films: «Irak: la Genèse du temps» et «Irak: voyage au royaume interdit». Mais, déplorant la conspiration du silence médiatique, il affirme que «peu de télévision ont bien voulu retransmettre les troublants témoignages de ces images.»
Une énorme machine de désinformation
Tenté par le découragement – «difficile de se faire entendre face à l’énorme machine de désinformation mise en route par Washington» -, il s’est parfois demandé s’il ne devait pas tout abandonner. Pour simplement exercer un ministère dans une paroisse. Mais l’indignation face aux souffrances du peuple irakien, «qu’il ne faut jamais confondre avec le régime de Saddam Hussein, qui, soit dit en passant, n’est pas plus dictatorial que les régimes arabes voisins soutenus par les Etats-Unis», ne le quitte plus depuis cinq ans. A tel point qu’il a investi tous ses droits d’auteurs et sa fortune personnelle dans le combat qu’il mène à la tête de l’association qu’il a fondée, le «Benjamin Committee for Iraq».
Dans ses studios d’enregistrement d’Assise, le prêtre musicien (*) a mixé lui-même son disque, la nuit, et concocté ces quelques paroles qui font mouche: «Hey, Mister Président, comment fais-tu pour parler de paix, de liberté, de démocratie, et de droits de l’homme.» alors que des milliers d’enfants meurent de famine, «une famine organisée par la volonté des hommes.» Le CD est vendu avec son dernier ouvrage, et une partie des bénéfices va à Médecins sans frontières, qui soutient son combat. De son côté, l’ACAT-Fribourg soutient financièrement 19 familles de Bagdad, par le biais de la nonciature apostolique à Berne et du Vatican.
«Des missiles intelligents» qui rendent bêtes
Infatigable militant contre l’embargo imposé à l’Irak et premier dénonciateur des ravages sur les populations civiles de l’uranium appauvri utilisé par les avions américains, le Père Benjamin avait accompagné dans des missions diplomatiques le cardinal Casaroli, alors qu’il était secrétaire d’Etat du Vatican. Il dit bénéficier de l’appui du Saint-Siège et le pape vient de lui renouveler son soutien, en l’encourageant à poursuivre son action. Alors, il rigole doucement quand on l’accuse d’être un «agent de Saddam».
Son action, il l’a veut avant tout comme une prise de conscience du public face à la désinformation dominante: témoin en décembre 1998 des bombardements anglo-américains sur l’Irak, il a filmé avec le cameraman Francesco Bistocchi les effets des «missiles intelligents» au service de la «guerre propre». Officiellement, à son retour, il apprendra qu’il n’y avait pas eu plus de 66 morts de civils, «alors qu’en réalité ils furent plus de 1’800, victimes de regrettables effets collatéraux».
La prise de conscience des enjeux de la guerre contre l’Irak est pour lui tout aussi importante que l’aide humanitaire: «Il est évident que les Irakiens ont aujourd’hui besoin d’aide en nourriture et en médicaments, mais il est quand même incroyable de devoir mobiliser la communauté internationale pour nourrir un peuple affamé alors qu’il suffirait de lever l’embargo pour qu’il redevienne rapidement autosuffisant!». JB
(*) Le Père Benjamin vit en Italie depuis une trentaine d’année et il est prêtre depuis 1991, suite à une vocation mûrie après une rencontre avec Padre Pio, le capucin stigmatisé de San Giovanni Rotondo, dont il a retracé la vie dans son film «Padre Pio: la nuit du prophète». Chef d’orchestre symphonique à Paris et à la télévision italienne RAI, il fut également compositeur (parmi une centaine de composition, il est l’auteur de l’hymne officiel de l’UNICEF). (apic/be)



