L’abstentionnisme arabe condamne Barak, estime le P. Jaeger
Israël: La tension monte avant l’élection du Premier ministre israélien
Jérusalem, 5 février 2001 (APIC) La tension monte au Proche-Orient à la veille de l’élection du Premier ministre israélien. Alors que l’armée israélienne a commencé à voter dans les bases militaires, 13 mouvements palestiniens ont appelé pour mardi un «jour de colère» qui risque d’être sanglant.
Le Premier ministre Ehoud Barak n’a pas eu besoin de deux ans pour décevoir totalement les Arabes israéliens et oublier toutes ses promesses à l’égard de cet électorat (13%) qui lui avait donné la victoire au premier tour en mai 1999. Le vote sanction tombera ce mardi, analyse de Jérusalem le Père David Jaeger. Pour ces élections, décisives pour le processus de paix entre Israël et les Palestiniens, la position des citoyens arabes israéliens pèsera d’un grand poids. Ils représentent un cinquième de la population et ils ont d’ores et déjà annoncé un abstentionnisme massif.
Les Arabes israéliens ont été incités – le mufti de Jérusalem a interdit aux musulmans de voter pour un candidat juif – à ne pas participer au vote pour départager le premier ministre sortant Ehoud Barak et le candidat du Likoud Ariel Sharon. Les Palestiniens d’Israël, comme ils s’appellent désormais, avaient voté comme un seul homme pour Ehoud Barak aux dernières élections (95%), mais ils ont été déçus par les promesses non tenues du leader de la gauche israélienne. Ce dernier a eu beau exprimer dimanche «en mon nom et au nom du gouvernement, ma tristesse concernant la mort de citoyens arabes» et s’excuser de la sévère répression d’octobre dernier, qui a causé la mort de 13 Arabes israéliens, notamment en Galilée, ces derniers devraient rester mardi à la maison. Cet abstentionnisme risque de condamner Ehoud Barak, estime à Jérusalem le Père franciscain David Jaeger.
Franciscain israélien, le Père David Jaeger, vit à Jérusalem, où il est membre de la Custodie de Terre Sainte. Il est également professeur de droit canon à l’Université pontificale «Antonianum» de Rome. Il répond aux questions de l’agence d’information vaticane FIDES.
FS: Ehoud Barak semble déjà avoir perdu, pourquoi ?
DJ: Ehoud Barak, dès son élection comme Premier ministre en mai 1999, a réussi à décevoir tous les secteurs de la population: tour à tour, il a déçu les religieux et les laïcs, la gauche et le centre, les Arabes et les Juifs des classes les moins privilégiées. Ses inversions fréquentes de tendance dans la politique intérieure, ont jeté la confusion chez tout le monde, à tel point que, à la veille des élections, même chez les partisans de Barak, on note peu d’enthousiasme. D’autre part, Barak espère que, au dernier moment, le «grand centre» se mobilisera et ira quand même voter, au moins pour éviter le pire, à leur avis, c’est-à-dire l’élection d’Ariel Sharon.
FS: Quelle est la position des électeurs modérés, du «grand centre» ?
DJ: Au centre et à gauche, il y a une inquiétude profonde pour la période qui suivra les élections. Les positions intransigeantes de Sharon et des partis qui l’appuient, pourraient détruire les progrès importants accomplis vers une paix définitive avec les Palestiniens, et aggraver le conflit en cours. Sharon promet de constituer un gouvernement d’union nationale, et de nommer Barak Ministre de la défense, hypothèse que rejette Barak. Les craintes s’étendent non seulement à la politique étrangère et à la défense, mais aussi à l’intérieur du pays. L’alternative à un gouvernement d’union nationale, en effet, serait une coalition qui regrouperait les partis d’extrême droite et les partis fondamentalistes juifs, avec la possibilité de peser sur les équilibres internes de la société juive israélienne.
La majorité de la population israélienne pense que la mission principale et la plus urgente du nouveau gouvernement, est de mener à son terme le processus de paix avec les Palestiniens, avant que le conflit actuel ne s’aggrave, et avec la menace de s’étendre aux pays voisins.
FS: Qu’est-ce qui a fait défaut dans les négociations de paix, depuis Camp David ?
DJ: Sur les questions substantielles, les parties sont plus proches que jamais: le manque le plus grand réside dans la méthodologie, dans la manière de présenter et de poser le problème. Du côté israélien, tous ne sont pas convaincus de mener des négociations entre parties ayant une dignité égale. Il ne s’agit pas «faire des concessions», mais de confronter des droits d’une partie et de l’autre, pour parvenir à une résolution juste.
Le «langage des concessions» a eu un effet négatif sur le ton des négociations que le gouvernement de Barak a menées avec les Palestiniens, ce qui a caché les progrès accomplis sur les contenus des négociations, dans lesquelles Barak est allé bien au-delà de ce qui aurait été imaginable à n’importe quelle époque précédente. Il faut reconnaître à Barak le mérite du courage, de l’engagement en faveur de la paix, d’avoir dépensé toutes ses énergies et d’avoir épuisé tout son capital politique dans la tentative d’arriver à un accord. Il lui a manqué ce dernier pas: transformer l’approche, en reconnaissant une dignité égale et une égalité de droits dans la contrepartie.
FS: Pensez-vous que ces élections auront malgré tout un poids décisif dans le pays ?
DJ: Je crois que oui: elles influeront profondément à la fois sur les rapports d’Israël avec ses voisins, et avec le reste du monde, et à la fois sur la vie intérieure du pays. Sur les élections, il y a la menace réelle de l’abstention de masse, déjà décidée d’ailleurs par les citoyens arabes d’Israël, ce qui fait 20% de la population, 13% de l’électorat, eux qui, dans les précédentes élections, ont soutenu M. Barak à 95%. L’abstention annoncée est une forme de protestation contre la répression pratiquée par la police au mois d’octobre, durant lequel furent tués 13 citoyens arabes israéliens.
Il y a actuellement en Israël une Commission spéciale d’enquête chargée de vérifier et d’établir les faits, mais les citoyens arabes israéliens attendaient une prise de position plus ferme de Barak pour condamner les responsables des meurtres. En outre, la population arabe israélienne, qui souffre d’une marginalisation dans le domaine de la politique et de l’urbanisme, déclare qu’elle n’a retiré aucun bénéfice politique du gouvernement de Barak, souligne l’échec de l’accord de paix et la répression du soulèvement palestinien. C’est pour cela qu’elle a décidé l’abstentionnisme.
FS: Que dire des déclarations d’Arafat à Davos et des polémiques qui ont suivi ?
DJ: On ne peut faire un procès pour chaque discours des dirigeants politique. Il y a eu des discours durs des deux côtés, et même des Israéliens contre Arafat, accusé de terrorisme. Mais on peut observer avec regret le caractère inopportun de l’intervention: au moment précisément où Barak cherchait à convaincre les électeurs qu’il pouvait mener à son terme le processus de paix, Arafat a tout ruiné. Les intellectuels de la gauche israélienne se sont indignés face au discours de Davos: tous les efforts faits à Taba risquent d’être réduits à néant.
FS: Les élections pourraient-elles avoir des conséquences sur les rapports bilatéraux entre Israël et le Saint-Siège ?
DJ: Malgré les différences entre les deux déploiements politiques sur le terrain, sur les rapports bilatéraux avec l’Eglise catholique, Israël a toujours été «bipartisan»: il n’y jamais eu de différence entre droite et gauche. La décision d’entreprendre des négociations fut prise par le gouvernement Shamir (droite). Le premier accord, l’Accord fondamental, a été signé par le gouvernement Rabin (centre gauche). Le deuxième accord, sur la personnalité juridique des biens ecclésiastiques, a été signé par le gouvernement de Netanyahou (droite). Le troisième étape des négociations, sur l’accord fiscal, a été entreprise par Netanyahou, et continuée par Barak (centre gauche).
Le nouveau gouvernement devra éliminer la menace la plus grave qui pèse sur les rapports avec le christianisme: la décision du gouvernement sortant de construire à Nazareth une mosquée aux portes de la Basilique de l’Annonciation, mettant cette dernière en état de siège. C’est cela que l’Eglise attend du nouveau gouvernement. (apic/fides/be)



