L’objection de conscience doit être reconnue comme un droit
Italie: Le théologien de la Maison pontificale analyse le référendum italien
Propos recueillis à Rome par Ariane Rollier
Rome, 15 juin 2005 (Apic) L’objection de conscience, dans certains cas, devrait être reconnue comme un droit, estime le cardinal suisse Georges Cottier, après le référendum italien invalidé faute de quorum.
Le référendum sur la loi de procréation médicalement assistée des 12 et 13 juin 2005 a été invalidé par la non participation de 74,1% des électeurs italiens. Le cardinal Camillo Ruini, président de la Conférence épiscopale italienne, qui avait appelé à l’abstention, s’est réjoui de ce résultat, «saluant la maturité du peuple italien». I.media, l’Agence partenaire de l’Apic à Rome, a interrogé le cardinal Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale, pour faire le point sur les résultats du vote.
Q.: Comment interprétez-vous les résultats de ce référendum? Pensez-vous que l’appel du cardinal Ruini ait eu un fort retentissement chez les Italiens?
Cardinal Cottier: 25,9% de participation, c’est très peu. Il semble que plusieurs facteurs ont joué. D’abord, il y a un désintérêt progressif des Italiens pour les référendums en général. Il y a toujours un pourcentage assez considérable d’abstention, surtout lors d’une belle journée où les gens en ont probablement profité pour aller à la mer ou à la montagne. Ensuite, il semble que les questions aient effectivement été trop compliquées. On a entendu dire que les gens trouvaient que ces questions les dépassaient. Enfin, cela montre que l’appel de l’Eglise a joué un rôle. Certainement, l’appel du cardinal Ruini n’y est pas pour rien. Mais il faut attendre que les spécialistes analysent les résultats. Ils ont des instruments de sondage qui permettront de nous dire dans quelle proportion ces facteurs ont joué.
Q.: Peut-on voir dans ces résultats un premier succès de Benoît XVI qui, en appuyant le cardinal Ruini, s’est prononcé sur un sujet politique aux enjeux moraux ?
Cardinal Cottier: Ce résultat pose un grand problème de conscience aux catholiques. Les catholiques engagés doivent vraiment travailler dans plusieurs directions. Le premier, c’est d’éclairer les personnes. Dans tous les pays d’Europe, les gens ont de la peine à voir comment un embryon est déjà un être humain. Il y a aussi un prestige de la science, avec certains spécialistes qui font beaucoup de promesses sur des possibilités qui n’ont pas encore été testées et prouvées. Tout cela doit être longuement expliqué aux gens. Ce sont les fondements de nos civilisations qui sont touchés à travers ces problèmes colossaux. Deuxièmement, il faut que les catholiques engagés dans la politique reprennent le problème, voient exactement les raisons des objections des autres. Les lois peuvent toujours être améliorées ou précisées. Ce travail législatif doit être d’autant plus fait que nous sommes dans un champ où les choses évoluent très vite. Il faut que les hommes politiques et les hommes engagés dans tout ce qui touche au bien commun de l’Etat soient des gens formés. On ne peut pas abandonner les problèmes à certains scientifiques ou à certaines personnes qui travaillent par exemple pour les maisons pharmaceutiques.
Q.: L’éclairage catholique et l’implication de l’Eglise dans ces questions qui touchent à la morale et à la vie seraient donc à encourager, malgré l’anticléricalisme qui pourrait en découler ?
Cardinal Cottier: Le rôle de l’Eglise est d’éclairer les consciences. Notamment quand il y a des problèmes nouveaux, il faut que la lumière de l’Evangile transmise par l’Eglise et par la réflexion séculaire des théologiens et du magistère les éclairent. C’est un service que l’on rend à l’humanité. Ce n’est pas un problème confessionnel. C’est un problème vraiment humain. Et l’Eglise a son mot à dire sur l’humain.
Q.: L’Eglise catholique est-elle toujours intervenue de cette façon ?
Cardinal Cottier: Pour reprendre la formule de Jean XXIII, l’Eglise est «Mater et Magistra». L’Eglise nous enseigne. Plus il y a d’ignorance – une ignorance qui ne touche pas seulement le contenu de la foi mais qui touche ses présupposés anthropologiques -, plus elle doit faire cet effort pédagogique considérable. Comment intervenir, c’est une question très circonstancielle. Cela dépend du pays, de sa mentalité, de la réceptivité des gens, de l’éducation démocratique. Mais que l’Eglise soit ferme et forte dans ses affirmations, c’est une nécessité pour tous.
Q.: Considérez-vous cet échec du référendum comme un signe d’encouragement pour l’Eglise, un cas d’école qui serait à développer ?
Cardinal Cottier: Il s’agit là d’un cas particulier puisque la constitution italienne prévoit le référendum, ce que ne font pas toutes les constitutions même démocratiques, et qu’elle le prévoit avec la clause spécifique des 50% plus une voix. Ailleurs, le problème est techniquement différent. L’essentiel, c’est que l’Eglise ait une parole claire mais aussi qu’il y ait un grand effort pédagogique. Dans un moment d’urgence, il faut fermement affirmer ses positions, mais il faut aussi expliquer pourquoi. L’objection de conscience est une chose intéressante. Parce que dans certains cas, pratiquer l’objection de conscience est un devoir pour la conscience catholique. Or, il y a des cas où pratiquer l’objection de conscience demande beaucoup de courage et coûte très cher. Cela signifie renoncer à un poste ou à une responsabilité sous la pression d’une opinion publique dominante. On peut se demander si, dans certains domaines, elle ne devrait pas être reconnue comme un droit dans les constitutions. Selon moi, c’est un domaine qui devrait beaucoup être travaillé.
Q.: Pensez-vous que cet échec du référendum puisse être le signe d’un changement dans la conscience des électeurs ?
Cardinal Cottier: Il faut analyser les motivations des votes. Cela peut être un progrès dans la conscience de la responsabilité politique des citoyens comme une régression de cette conscience. Si certains ont écouté la voix de l’Eglise – dans ce cas pour la défense de l’homme – c’est un progrès de la conscience. Mais si certains ont pensé que la question les dépassait et ont préféré laisser cette question à d’autres, cela peut être un signe de désintérêt et la manifestation de quelque chose d’anti- démocratique.
Q.: Benoît XVI, évêque de Rome, est intervenu dans ce débat italien, pourrait-il intervenir dans d’autres pays de la même façon ?
Cardinal Cottier: Il est normal que l’évêque de Rome ait parlé. Normalement, ce sont les évêques du pays concerné qui doivent parler des problèmes parce qu’ils sont plus au courant de la situation et de la mentalité de ses citoyens. Mais le pape pourrait parfaitement soutenir l’épiscopat d’un autre pays. La question est de savoir si cela est opportun. Parce que cela relève du domaine de la pastorale et peut-être que, dans certains pays, un complexe anti-romain ferait l’effet contraire. Il faut aussi éviter de tout mettre sur le «Siège de Pierre», sur la responsabilité de Pierre. Le pape soutient ses frères dans l’épiscopat. Mais c’est à chaque épiscopat de voir comment réagir. Ce qui est triste c’est que finalement, sur toutes ces questions, la pensée de l’Eglise est très claire, mais ses textes ne sont pas lus ou mal transmis. Un des grands ennemis actuels est l’ignorance du peuple chrétien sur sa propre foi. Les gens réagissent de manière affective ou immédiate et manquent de réflexion et de cohérence intellectuelle. Il y a donc un travail pastoral considérable à faire. (apic/imedia/ar/pr)



