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APIC – reportage
En Chine, seuls les ecclésiatiques portent encore le costume mao
Dans la cité de minière de Datong, les chrétiens vont aussi au charbon
«Nous sommes revenus de la mort», confie Mgr Guo Ying Gong (281295)
Maurice Page, agence APIC
«Nous sommes revenus de la mort». L’évêque de Datong, à 400 km à l’ouest de
Pékin n’en dira pas plus sur la Révolution culturelle chinoise ni sur les
persécutions endurées par les chrétiens de la région de 1966 aux années 80.
Sa mise très simple, il ne porte aucun signe distinctif à part un anneau
épiscopal, correspond à sa modestie naturelle. A 80 ans, il a vécu tous les
soubresauts de la Chine contemporaine. Depuis cinq ans, Mgr Guo Ying Gong
est l’évêque catholique officiel de la cité minière.
Depuis une heure nous croisons à intervalles réguliers de lourds trains
de charbon qui descendent vers la plaine. Le voyage de nuit au départ de
Pékin dans un train à «couchettes molles» a été assez confortable. Peu à
peu le train s’est élevé dans la montagne, au-delà de la grande muraille de
Chine. Nous approchons de Datong à travers un paysage de ’Western’ désolé,
déchiré par les profonds effondrements si typiques du plateau de loess dans
cette région de la Chine. Partis dans la moiteur de la nuit pékinoise, les
voyageurs sont maintenant saisis par le froid qui règne ici à 1’200 mètres
d’altitude, à la frontière de la Mongolie intérieure. La brume ou plutôt le
smog plane sur cette ville d’un million et demi d’habitants qui s’étend sur
un vaste plateau entouré de montagnes.
Ancienne cité impériale, Datong n’a conservé que peu de vestiges de cette époque glorieuse. Le fameux mur des neufs dragons, dont les guides font
mention, est caché dans un quartier ancien, au milieu d’une zone en chantier. Une fièvre de construction comme partout en Chine a saisi la ville.
C’est à qui édifiera la façade la plus grandiose à coup de revêtements
clinquants.
l’église du Coeur immaculé de Marie
De la rue, la cathédrale n’est pas visible. Il faut emprunter une venelle en terre, envahie par les étals d’un marché coloré et odorant offrant
pêle-mêle de grosses carpes vivantes, des épices, des légumes ou de grands
quartiers de porc encore sanguinolents. On tourne ensuite à gauche entre
deux murs pour pénétrer dans la cour à travers une porte et découvrir la
façade de l’église.
Les deux campaniles aujourd’hui sans cloches encadrent le portail. Ils
sont le souvenir tangible des franciscains italiens qui fondèrent la mission et le diocèse de Datong en 1891 avant de passer la relève aux Scheutistes belges en 1923. L’odeur âcre et la poussière de charbon assèchent la
gorge. L’intérieur est propre et soigné; les bancs ont reçu récemment une
nouvelle couche de peinture rouge. Au-dessus de l’autel garni d’une guirlande lumineuse semblable à celles qui ornent nos sapins de Noël, une madone montre son coeur couronné d’épines dans sa poitrine ouverte. L’église
est dédiée au Coeur immaculée de Marie. Le visiteur se retrouve plongé dans
l’ambiance surannée des églises st-sulpiciennes du XIXe siècle européen.
Devant la maison basse qui ferme la cour, un gros tas de charbon attend
l’hiver. La salle de réception de l’évêché est dépourvue de tout apparat.
Le canapé et les fauteuils ne suffisent pas pour accueillir tout le groupe
de visiteurs. Il a fallu dénicher quelques chaises en métal garnies de skai
rouge. Sur la table basse le thé vert infuse lentement dans de grandes tasses de porcelaine munies d’un couvercle. Un Sacré-Coeur, une tapisserie représentant la Cène de Léonard de Vinci, et quelques photos jaunies rappelant l’époque florissante des missionnaires, constituent le décor. Par une
porte entrouverte, on devine une chambre avec un lit, un poêle à charbon,
une table, une chaise, quelques livres et le téléphone.
Le plus petit diocèse de Chine
L’évêché est modeste, à l’image de la présence catholique dans cette
province du Shanxi. Mgr Guo Ying Gong vêtu d’un vieux costume mao noir les ecclésiastiques sont désormais presque les seuls à le porter encore nous reçoit avec déférence. Les visites d’étrangers sont ici plutôt rares.
Avec ses 8’000 fidèles, Datong est le plus petit diocèse de Chine. Les
prêtres se comptent sur les doigts de la main. Dix séminaristes et huit religieuses se préparent à la relève. L’évêque est aujourd’hui le seul prêtre
ordonné avant la Révolution chinoise de 1949 et les chrétiens qui ont connu
l’époque missionnaire ont presque tous disparu.
Les croyants sont surtout des nouveaux chrétiens, en majorité des femmes
d’âge moyen. Beaucoup de gens sont intéressés par la foi chrétienne, mais
les conversions ne sont pas massives. Lors d’une demande de baptême, le
conjoint doit être d’accord. «Les maris sont en général tolérants, ils
laissent faire, même si je connais un cas où le mari a déchiré la Bible de
sa femme», explique l’évêque.
Les enfants et les jeunes sont rares, la conversion n’est pas permise
avant l’âge de 18 ans. Si le baptême des enfants est possible dans les familles chrétiennes, les autorisations et les structures manquent pour assurer l’instruction religieuse.
Nous avons été ’inactifs’ durant très longtemps
«Nous en sommes vraiment encore au début. Les prêtres ont été ’inactifs’
durant très longtemps». La prudence du langage cache les terribles persécutions, en particulier sous la Révolution culturelle entre 1966 et 76. «Les
jeunes prêtres qui n’ont pas vécu cela ne peuvent pas le comprendre.» Et
Mgr Guo Yin Gong d’expliquer sobrement qu’il a été envoyé durant 15 ans «à
la campagne» avant de connaître près de 10 ans de résidence surveillée.
Jusqu’au moment où il a été désigné recteur du séminaire de Taiyuan qui
venait de rouvrir ses portes en 1987.
Lorsque l’église – la seule catholique de la ville – a été rendue en
1982, on ne comptait plus qu’un seul prêtre, décédé depuis. On était loin
des années 40 lorsque le diocèse en comptait une centaine comme l’attestent
les photos de promotion jaunies encadrées au mur.
Aujourd’hui, la peur n’a pas totalement disparu. La crainte de nouvelles
persécutions, malgré l’actuelle liberté de culte, hante encore les esprits.
Ce qui, pour l’évêque, explique aussi la prudence des engagements.
En Chine, la vie de l’Eglise catholique repose encore presque exclusivement sur les prêtres et l’aide de quelques religieuses, admet en outre
l’évêque. Un prêtre doit s’occuper de plusieurs paroisses et lieux de culte. Souvent l’Eucharistie est célébrée dans les maisons où l’on dresse un
autel pour la circonstance.
Les protestants n’ont pas cet handicap du cléricalisme. Chaque fidèle
lit la Bible et se sent apôtre, appelé lui-même à propager l’Evangile. La
progression des protestants est sensiblement plus rapide. «Le pasteur de la
ville vient d’une famille catholique, remarque l’évêque un brin amusé. Il
voulait entrer au séminaire. Mais devant l’exigence du célibat, la longueur
et la difficulté des études, la famille a pensé qu’il pourrait aussi bien
devenir pasteur protestant.»
Trois prêtres vivent ici avec l’évêque. Les loyers que l’Eglise tire de
quelques batiments restitués par l’Etat, les offrandes de messes, les dons
en nature des chrétiens, ainsi que l’aide de la famille leur permettent de
mener la vie très simple de la majorité des habitants de cette ville du
bout du monde.
Datong la cité du charbon
Malgré sa pauvreté bien visible, ses infrastructures sommaires, Datong
est très active et fière de sa tradition industrielle. N’y a-t-on pas construit jusqu’en 1985 les dernières locomotives à vapeur du monde? Charettes
à bras, carrioles tirés par des ânes, tri-porteurs, tracteurs agricoles,
camions, tout ce qui roule sert au transport du précieux charbon tiré de la
mine dans la montagne proche. Cet anthracite, qui reste la principale ressource énergétique du pays, s’en va par train jusqu’à Shanghai, 2’000 kilomètres plus au sud.
A Datong, les mineurs comme souvent ailleurs forment l’élite des ouvriers. Ils travaillent en équipes de 4 X 6 heures et peuvent gagner avec
les primes jusqu’à 1’500 yuans par mois, trois fois plus qu’un instituteur
primaire, ou l’équivalent de 200 francs suisses.
C’est dans ce milieu des mineurs que se recrutent, aux dires de
l’évêque, les catholiques non-officiels. Ils se refusent à fréquenter les
églises reconnues mais recevraient des visites sporadiques de prêtres
clandestins venus des diocèses ou des provinces voisines. Il n’est pas
question de divergences quant à la foi, ni même d’obéissance au pape. Pour
l’évêque, il s’agit en fait de tendance politique.
Entre «clandestins» et «officiels»: un conflit politique
Les «clandestins» fidèles à l’héritage du pape Pie XII refusent l’idée
d’une soumission quelconque à un gouvernement communiste athée. Le pouvoir
fidèle, lui à la tradition chinoise, réclame une adhésion loyale de ses
’sujets’ et refuse toute intervention étrangère. Le conflit est inévitable
et il serait trop simple de prendre définitivement parti pour l’un ou l’autre camp, notent les observateurs de la réalité religieuse chinoise.
A la question de sa propre succession, l’évêque préfère ne pas répondre
et avoue ne pouvoir en parler ouvertement. Il avance l’argument officiel de
la reconnaissance de la Chine par le Saint-Siège et de l’établissement de
relations diplomatiques qu’on espère prochain.
La véritable raison est autre. Le gouvernement chinois et l’Eglise officielle refusent non pas l’autorité doctrinale et magistérielle du pape,
mais son pouvoir juridictionnel direct en particulier pour la nomination
des évêques. De fait, estiment les observateurs avertis, au moins 30 des
des 70 évêques officiels ont reçu l’aval secret du Vatican.
Dans l’Eglise officielle chinoise l’évêque est généralement élu par le
clergé et doit recevoir l’approbation du Bureau des Affaires religieuses.
Actuellement beaucoup ont plus de 80 ans, pour une raison très simple: pendant près de 40 ans aucune ordination sacerdotale officielle n’a eu lieu.
La Chine ne rêve plus au socialisme
La musiquette électronique de l’horloge qui sonne 17h marque la fin de
l’entretien mais la discussion se poursuit en petits groupes. Les jeunes
prêtres parlent quelques mots d’anglais. L’occasion de confier quelques
soucis à l’écart des oreilles du délégué de l’Association patriotique l’organisation qui chapeaute l’Eglise officielle – et du guide dont l’insigne à la boutonnière atteste l’allégeance au Parti communiste.
Les deux garçonnets qui jouent dans la cour tout heureux de voir des
«longs nez», sobriquet que les Chinois donnent aux blancs, nous apostrophent d’un joyeux «Hello! How do you do?» et posent avec fierté devant nos
objectifs, avant de retourner à leurs petites voitures dont les roues tracent des sillons dans la poussière noire.
La nuit est tombée sur Datong. Comme partout en Chine, des gens mangent
dans la rue, assis sur les bancs de bois de restaurants improvisés. Les
cuisiniers s’activent devant des foyers rougeoyants, à griller brochettes
de viandes, poissons ou légumes. La froidure nous pousse à chercher refuge
dans un minuscule estaminet fait de quatre planches et de quelques tôles.
Seuls clients assis autour d’une table recouverte d’une toile cirée
douteuse, nous sirotons une bière tandis qu’un téléviseur noir et blanc
diffuse une émission vantant les mérites de la consommation, des saucisses
aux manteaux de fourrure, en passant par les jouets et les appareils
électroniques. La paroi de la cabane est entièrement tapissée d’un poster
panoramique représentant la mer turquoise d’un atoll du Pacifique. La bière
coûte 2 yuans contre 20 au bar de l’hôtel. La Chine ne rêve plus au
socialisme.(apic/mp)
Des photos (diapositives couleurs) de ce reportage sont disponibles à
l’agence APIC.
Ce reportage est le premier d’une série qui permettra de découvrir les diverses chrétientés et régions de Chine.



