«Je m’élève contre la culture de la mort et la recherche du profit»
Paraguay: Mgr Medina critique la collusion des partis conservateurs avec l’agrobusiness
Asuncion, 20 avril 2013 (Apic) Mgr Melanio Medina, l’évêque catholique de San Juan Bautista de las Misiones, au sud du Paraguay, dénonce la proximité des deux principaux partis conservateurs du pays avec les très influents groupes de l’agrobusiness, grands producteurs de cultures génétiquement modifiées. Le Parti libéral ou le parti Colorado seront probablement les grands vainqueurs des élections présidentielles et parlementaires du 21 avril 2013. Le scrutin survient huit mois après la destitution très controversée de Fernando Lugo Mendez, ancien évêque élu président en 2008.
La scène se passe le 6 septembre 2012. Célébrant son homélie, Mgr Melanio Medina, l’évêque de San Juan Bautista de las Misiones, une ville située à 200 km au sud d’Asunción, la capitale du Paraguay, se lance dans une vive critique des organismes génétiquement modifiés (OGM), dont le Paraguay est déjà l’un des plus gros utilisateurs mondiaux. Le prélat est un véritable symbole national de la lutte contre la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989). L’ancien président de la Commission «Vérité et justice» du pays est redouté pour son franc-parler. Il reproche notamment aux dirigeants du pays de se mettre du côté de l’oligarchie et de n’avoir aucun scrupule quant à la destruction de l’environnement.
Dans l’assistance se trouve justement Frederico Franco, le président en exercice, qui a remplacé Fernando Lugo Mendez -dont il était le vice président- après sa destitution, le 22 juin 2012. Dès le lendemain de ce qui avait été dénoncé par de nombreux paraguayens et la grande majorité des gouvernements étrangers comme un coup d’Etat parlementaire, Frederico Franco avait en effet autorisé la culture de variétés transgéniques de coton, jusque-là interdites par Lugo Mendez. Il avait également prôné une libéralisation encore plus importante de ces cultures.
Un regard critique
Face aux critiques du prélat, le 1er magistrat du pays se lève et l’interrompt. «Si vous pouvez me présenter un document prouvant que les semences génétiquement modifiées sont dangereuses pour la santé et l’environnement, je retirerai tout de suite son autorisation. Dieu et la science ont permis que les semences modifiées deviennent plus résistantes contre les mauvaises herbes et les fléaux», déclare-t-il à l’adresse de l’évêque.
Huit mois plus tard, l’évêque a des souvenirs précis de cette joute verbale. Dans l’interview à suivre, il réaffirme son opposition aux OGM. A la veille du scrutin, il porte également un regard critique sur l’état de la démocratie au Paraguay.
Apic: Pourquoi êtes-vous si fermement opposé aux cultures transgéniques ?
Mgr Melanio Medina: J’ai eu l’occasion de participer à de très nombreuses réunions, séminaires et ateliers sur ce thème. J’ai constaté que les semences transgéniques méritaient vraiment d’être davantage étudiées, notamment en termes de conséquences sur l’environnement et sur la santé. Mais pire encore que les transgéniques, sont les agro-toxiques utilisés avec ces cultures. Ils empoisonnent notre écosystème et les personnes. Je m’élève donc, comme évêque, contre la culture de la mort que les entreprises nationales et multinationales diffusent, uniquement pour des raisons de profit. Sans tenir compte du bien commun et quitte à s’associer aux autorités locales et nationales. Lorsque le président Frederico Franco m’a répondu, il a défendu une position qui était de «produire plus pour gagner plus». Le problème c’est que ce sont les grandes entreprises et le gouvernement qui gagnent davantage. Le peuple et l’environnement, eux, sont perdants sur toute la ligne.
Q:Huit mois après la destitution de Fernando Lugo Mendez, les paraguayens vont élire un nouveau président. Est-ce un bon signe pour la démocratie ?
MM: Pas vraiment, car notre démocratie est purement formelle. Nous sommes en théorie un pays doté d’un régime parlementaire, dont les élus sont supposés représenter le peuple. Or, ce parlement est et sera de nouveau, le 22 avril, totalement lié aux intérêts de groupes économiques ou de personnes influentes. Notre démocratie n’est donc ni participative, ni inclusive. En fait, avec ces élections, la démocratie ne va pas évoluer, car la lutte opposera de nouveau deux partis traditionnels (le Parti Libéral et le Parti Colorado) soumis à des intérêts économiques supérieurs.
Q: Vous avez été président de la Commission «Vérité et Justice» chargée d’enquêter sur les trente cinq années de dictature d’Alfredo Stroessner. Que reste t-il aujourd’hui de ces investigations ?
MM: Lors de notre enquête, nous avons mis à jour de très nombreux cas de disparitions et de tortures. Nous avons également découvert une quantité incroyable de terres acquises illégalement. Et ces biens mal acquis ont perduré après la période de dictature. Les choses se sont un peu améliorées avec le gouvernement de Fernando Lugo Mendez, en termes de reconnaissance de quelques crimes et d’indemnisations de victimes. Et ce, alors même que le président a rencontré d’énormes difficultés à avancer sur ces dossiers, notamment à cause des freins mis par le Parlement. Concrètement, la Commission «Vérité et Justice» a, dans ses conclusions, fait 270 recommandations. Mais la majeure partie n’a jamais été concrétisée.
Q: Dans ce moment de transition démocratique, quel doit être le rôle de l’Eglise ?
MM: Plus que jamais nous devons donner une éducation au peuple. Nous travaillons évidemment à cela depuis longtemps à travers notre pastorale sociale, avec un soin tout particulier donné au respect des droits humains. Mais nous travaillons avec des gens pauvres. Ces personnes sont parfois dans des situations de domination si fortes qu’elles peuvent être attirées par l’achat de leurs votes. Pour ces élections, plus que jamais, l’Eglise a appelé à un vote conscient, responsable et libre. En rappelant que c’est un devoir du citoyen, qui permet d’élire mais aussi de contrôler notre gouvernement. (apic/jcg/rz)



