Suisse

Le jésuite Lucien Cattin, "l'un des plus illustres citoyens du Noirmont"

Le Père Lucien Cattin, né en 1851 au hameau des Barrières, dans une famille paysanne pauvre de dix enfants, et mort au Liban en 1929, est «l’un des plus illustres citoyens du Noirmont», lâche Philippe Bouille. L’arrière-petit-neveu du célèbre jésuite franc-montagnard va nous guider dans les combles de l’école primaire du Noirmont, rue des Collèges 2.

C’est là qu’une équipe de bénévoles motivés fignolent ces jours-ci les derniers préparatifs de l’exposition «Du Jura suisse au Liban – Un humaniste au tournant du siècle». L’œuvre du missionnaire jurassien, qui a consacré trois décennies de sa vie à l’éducation, au service du peuple libanais, a déjà été saluée au Liban en mai 2017, plus précisément lors d’une exposition intitulée «P. Lucien Cattin, un humaniste suisse au service du Liban».

Elle avait été mise sur pied par l’historien Christian Taoutel, de l’Université Saint-Joseph (USJ), avec le concours de Philippe Bouille, tombé amoureux du Liban, qu’il visita pour la première fois en 2016 et où il se rend désormais régulièrement.

De vagues souvenirs de famille

«Dans la famille, on parlait de temps en temps d’un arrière-grand-oncle qui avait été recteur de l’Université de Beyrouth, sans en savoir grand-chose. On avait bien quelques lettres, des photos, un crucifix… Je m’étais toujours promis un jour de me rendre au Liban, d’en savoir plus», confie l’horloger, par ailleurs féru d’histoire.

Après avoir écrit en mai 2015 à l’Association des Anciens de l’Université Saint-Joseph, une association d’alumni d’ailleurs fondée par le Père Cattin, Philippe Bouille fait la connaissance de Christian Taoutel, chef du Département d’Histoire de l’USJ. C’est lui qui l’a accueilli et guidé lors de sa première visite en 2016.

La grande famine

«Il venait de terminer une recherche sur la grande famine qu’a connue le Liban pendant la Première guerre mondiale, dans laquelle il parlait du Père Cattin». Cette famine durant la guerre avait été provoquée par une invasion de sauterelles qui avait anéanti les récoltes en 1915, mais également par le blocus maritime des Alliés, et surtout en raison du blocus terrestre imposé au Mont-Liban par le gouverneur ottoman Jamal Pacha.

Ces événements auraient fait au Mont-Liban, de 1915 à 1918, plus de 200’000 morts, soit un tiers de la population. Face au «cortège de squelettes» des affamés, le Père  Cattin, ses ressources épuisées, prendra la décision de vendre toutes les chaussures de cuir des frères pour nourrir les enfants mourant de faim.

Les frères jésuites présents au Liban, comme les autres missionnaires étrangers, sont soupçonnés par les autorités ottomanes d’être des espions. Le Père Cattin sera arrêté et devra quitter le pays durant la guerre.

Un rôle diplomatique de premier plan

Spécialiste de l’histoire du Liban contemporain, Christian Taoutel venait de publier, avec le jésuite Pierre Wittouck, son ouvrage Le peuple libanais dans la tourmente de la Grande Guerre (1914-1918), aux Presses de l’Université de Saint-Joseph. «C’était une histoire oubliée, dans laquelle le Père Cattin avait joué un rôle», note-t-il.

En effet, poursuit Philippe Bouille, en faisant le tour de la cinquantaine de panneaux de l’exposition, il faut savoir que le jésuite jurassien joua aussi un rôle diplomatique de premier plan entre la France et le Liban, pendant la période ottomane, mais également plus tard, sous le mandat français sur la Syrie et le Liban institué par la Société des Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale et la défaite de l’Empire ottoman.

Une figure complètement méconnue des Noirmontains

Cette figure a été complètement oubliée des Noirmontains, mais aussi de la plupart de nos contemporains, tant au Liban qu’en Suisse. La petite commune jurassienne du Noirmont (1860 habitants), au cœur des Franches-Montagnes, peut cependant s’enorgueillir d’être le lieu de naissance de cette personnalité qui fut chancelier de la Faculté de médecine de l’USJ (1895-1913, puis 1921-1923), institution qu’il a notablement développée, et plusieurs fois recteur de cette Université jésuite.

Il fut aussi en 1911 l’initiateur de la construction de l’hôpital universitaire Hôtel-Dieu de France, dont les travaux, commencés en 1914, furent interrompus par la Première guerre mondiale. «Les Ottomans avaient pillé le site et pris toutes les machines pour effectuer d’autres travaux pour eux», rappelle Philippe Bouille.

Le sanctuaire de Notre-Dame du Liban

La première pierre sera finalement posée en 1922 par le général français Henri Gouraud, Haut-Commissaire en Syrie et au Liban. Le Père Cattin sera également à l’origine de la construction de l’imposant sanctuaire de Notre-Dame du Liban, à Harissa. Il sera inauguré le 3 mai 1908 et deviendra un important lieu de pèlerinage au-dessus de Jounieh, à quelque 25 km de Beyrouth.

Les initiateurs de cette exposition, portée par la Société Jurassienne d’Emulation (SJE) et le président de sa section des Franches-Montagnes Paul Boillat, sont également Philippe Bouille, Jacques Bassang, ancien maire du Noirmont, Claude Kilcher, actuel maire, Christophe Koller et Jacqueline Boillat-Baumeler.

Par toute une série d’événements autour de la personnalité de Lucien Cattin, les organisateurs veulent faire connaître cette figure à la population du lieu. Une plaque commémorative offerte par l’Université Saint-Joseph, où existe une «Salle Lucien Cattin, sj», sera placée à l’entrée de l’ancienne église Saint-Hubert, lieu de baptême du Père Cattin. Cette église désaffectée est devenue un centre culturel, propriété de la «Fondation Sur-la-Velle».

Venue de l’ambassadrice du Liban en Suisse

La cérémonie du 18 août aura lieu en présence des autorités communales, du ministre Martial Courtet, chef du Département jurassien de la formation, de la culture et des sports, de représentants de l’USJ, dont son recteur, le Père Salim Daccache, le Dr Roland Tomb, doyen de la Faculté de médecine de l’USJ, et le professeur Christian Taoutel, mais également de l’ambassadrice du Liban en Suisse Rola Noureddine.

Grâce à l’engagement généreux des bénévoles

Le coût de cette exposition, malgré les innombrables heures de travail offertes par les bénévoles, s’élève tout de même à 25’000 francs, dont une partie est couverte par des contributions de l’Office de la culture de la République et Canton du Jura, de la Loterie Romande, de Loisirs Casino, de la commune du Noirmont, des paroisses du Noirmont et des Franches-Montagnes, de la corporation bourgeoise des Bois, d’industriels du Noirmont et des Breuleux, et de donateurs privés. «Ce n’est pas facile de trouver des sponsors à l’extérieur, l’événement étant considéré par d’aucuns comme d’importance locale. Dans ce cas, on ne peut compter que sur la région», constate Paul Boillat.

Notons encore que le dimanche 19 août, le Père Salim Daccache fera la prédication lors d’une messe commémorative à l’église du Noirmont. Le samedi 24 novembre se tiendra au Noirmont un colloque du Cercle d’Etudes historiques de la SJE sur «Les missionnaires jurassiens et leur rôle dans le monde, plus spécifiquement au Proche-Orient et en Afrique (19e – 20e siècles)». (cath.ch/be)

Père Lucien Cattin, un humaniste suisse au service du Liban | © USJ
17 août 2018 | 00:46
par Jacques Berset
Beyrouth (13) , Jésuite (16) , Liban (135) , Lucien Cattin (1) , Noirmont (1) , Ottomans (2) , Philippe Bouille (1) , Université Saint-Joseph (1) , USJ (2)
Partagez!