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Kiev: l'assemblée "d'unification" de l'Eglise orthodoxe ukrainienne défie Moscou

14.12.2018 par Jacques Berset, cath.ch

L’assemblée “d’unification” de l’Eglise orthodoxe ukrainienne, qui doit se tenir  le 15 décembre 2018 à Kiev, défie Moscou, mais crée également des tensions avec le”Patriarcat de Kiev”, une entité autoproclamée qualifiée de schismatique par une grande partie des orthodoxes.

Dans le monde orthodoxe, tous attendent avec espoir ou inquiétude la réunion du concile d’unification qui se tiendra samedi 15 décembre à Kiev.

Si Constantinople n’accepte pas ses conditions, Philarète Denisenko, chef du “Patriarcat de Kiev”, a averti que lui et les hiérarques de son Eglise pourraient perturber “l’assemblée d’unification” le 15 décembre 2018. Cette assemblée  convoquée à Kiev a pour but de mettre sur pied une Eglise orthodoxe indépendante du Patriarcat de Moscou.

“Le Patriarcat de Kiev est la plus grande Eglise [en Ukraine, ndlr], et cela dépend de nous que nous acceptions ou non ce qu’ils nous offrent. Si cela nous est utile, nous l’accepterons, et si cela est inutile pour nous, l’Etat et l’Eglise ukrainienne, nous rejetterons” la procédure voulue par le patriarche Bartholomée de Constantinople, a déclaré Philarète Denisenko le 10 décembre 2018 à la chaîne de télévision ukrainienne TSN.

Une Eglise indépendante du Patriarcat de Moscou

Les évêques du “Patriarcat de Kiev” ne sont pas d’accord avec la procédure prévue pour l’assemblée d’unification proposée par Constantinople. Philarète veut que seuls les évêques ukrainiens assistent à l’assemblée, tandis que le Patriarche Bartholomée insiste pour que les laïcs, les moines et les prêtres ordinaires y participent également. Philarète estime que l’élection du chef de la nouvelle Eglise doit être ouverte, tandis que Constantinople veut un vote secret. En ce qui concerne ces deux points, Philarète a indiqué qu’il n’y aurait aucune concession de sa part.

De nombreux observateurs pensent que le Patriarcat œcuménique ne souhaite pas que le concile d’unification soit dominé par l’Eglise de Philarète. Constantinople  et qu’il est plutôt en faveur de l’élection d’un Primat qui ne soit pas un évêque issu de l’Eglise orthodoxe ukrainienne-Patriarcat de Kiev. Les autres Églises orthodoxes locales seraient sans doute plus disposées à reconnaître et à fréquenter un Primat qui n’a pas été membre d’une Église schismatique.

Le but de l’assemblée d’unification est d’établir un Eglise ukrainienne indépendante du Patriarcat de Moscou, à laquelle Constantinople devrait accorder un décret [tomos] d’autocéphalie. Il était initialement prévu que l’assemblée aurait lieu début octobre, puis les 21 et 22 novembre. Elle a été ensuite reportée au 15 décembre, étant donné les divergences de vue. Constantinople ne souhaite pas, par exemple, que Philarète Denisenko porte le titre de “patriarche honoraire”. Ce dernier s’est notamment octroyé le titre de “Sa Sainteté et Béatitude l’archevêque et métropolite de Kiev, mère des terres russes, archimandrite sacré des laures des Grottes de Kiev et de Potchaïev”. Il a également déclaré récemment: “Je serai patriarche jusqu’à la mort”.

Aucune valeur canonique ou juridique

L’Eglise orthodoxe canonique ukrainienne  – relevant du Patriarcat de Moscou – a refusé de participer à ce projet depuis le tout début. En outre, le Synode de cette Eglise a déclaré lors d’une session le 7 décembre 2018 que le Patriarche Bartholomée n’a pas le droit de convoquer des assemblées en Ukraine et que les décisions adoptées par cette “assemblée” n’auront aucune valeur canonique ou juridique.

L’Eglise canonique relève que la pression s’est intensifiée après que ses évêques aient refusé de participer à l'”assemblée d’unification” prévue le 15 décembre à Kiev. Cette Eglise affirme, tout comme le “Patriarcat de Kiev”,  être la plus grande Eglise en Ukraine. Elle dit regrouper 13’000 paroisses, plus de 200 monastères et des millions de fidèles. Elle devrait être remplacée, selon les voeux de Kiev et de Constantinople, par une nouvelle organisation religieuse créée par le président ukrainien Petro Porochenko en accord le patriarche œcuménique Bartholomée, dénonce le patriarche Cyrille de Moscou. Il estime que cette tentative “d’unification” relève uniquement de motifs politiques et nationalistes.

Le pape et les chefs des autres Eglises interpellés

A la veille de cette assemblée historique, qui a aiguisé les tensions entre Kiev et Moscou et provoqué la rupture de la communion eucharistique avec le Patriarcat œcuménique de la part de l’Eglise orthodoxe russe, la plus importante Eglise orthodoxe dans le monde, le patriarche Cyrille de Moscou a lancé des appels tous azimuts. Il a alerté tous les chefs des Eglises orthodoxes, le pape François, le chef de l’Eglise anglicane, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemand Angela Merkel et d’autres dirigeants, dénonçant les pressions exercées par les autorités ukrainiennes sur l’Eglise orthodoxe ukrainienne et l’ingérence de Kiev dans la vie religieuse en Ukraine.

Selon le site internet du Patriarcat de Moscou, le Patriarche Cyrille a appelé les responsables d’Eglises, les hommes politiques et les dirigeants des organisations internationales à tout mettre en œuvre pour protéger les évêques, les prêtres et les fidèles de l’Eglise orthodoxe ukrainienne et défendre en Ukraine la liberté de conscience et de religion garantie par le droit international.

“Haute trahison”

Moscou affirme qu’il y a eu des tentatives de la part de Kiev de poursuivre en justice des évêques et des prêtres orthodoxes sur la base d’accusations non fondées de “haute trahison” et d'”incitation à l’hostilité religieuse”. Des perquisitions ont été effectuées dans des administrations diocésaines, des églises et des maisons de prêtres, dénonce le patriarche Cyrille.

Bartholomée déplore la rupture de la communion avec Moscou

Le patriarche Bartholomée, le 13 décembre 2018,  a  qualifié de “décision extrême” la rupture de la communion eucharistique avec le Patriarcat œcuménique, “l’Eglise-Mère”, décidée par Moscou.

Le patriarche, lors d’une liturgie au monastère de Vatopédi à Constantinople, qui dessert les orthodoxes russophones, a dit sa profonde inquiétude. Une inquiétude et un dilemme qui dominent dans la paroisse russe de Constantinople et en général en Turquie. Ils sont causés par “la décision extrême de la très sainte Eglise de Russie, du Patriarcat-frère de Moscou, de rompre la Communion eucharistique avec le Patriarcat œcuménique, c’est-à-dire avec son Eglise-Mère”.

Bartholomée a rappelé que “nos frères orthodoxes russes ont reçu le baptême et la foi chrétienne de Constantinople et que l’Eglise de Russie a reçu, au XVIème siècle, l’autocéphalie et la dignité patriarcale, du Patriarcat œcuménique”.

Le patriarche Bartholomée de Constantinople | © Jacques Berset

Moscou appelé à “faire pénitence”

“Il est possible que nous ayons des vues différentes concernant les différents problèmes qui préoccupent l’Eglise orthodoxe entière, cela est humain et démocratique, mais rompre la communion eucharistique comme un levier de pression et un moyen de contrainte pour que les autres s’accordent avec nos vues, cela est inacceptable”, a-t-il insisté

Il appelle “l’Eglise sœur de Russie” à “faire pénitence pour sa décision extrême”. Le patriarche a affirmé que “lorsque l’Eglise sœur de Russie vous dit de ne pas fréquenter l’église, de ne pas vous confesser, de ne pas communier dans les églises du Patriarcat de Constantinople, cela vous crée un problème de conscience. N’écoutez pas, ne ressentez pas d’inquiétude, car votre pasteur, votre Père spirituel, ici en Turquie, est le patriarche de Constantinople, c’est le patriarche œcuménique !”

“Situations affligeantes”

Bartholomée qualifie de “situations affligeantes” le fait que dans ces querelles juridictionnelles, dans les affaires purement ecclésiologiques et canoniques de l’Eglise, se mêlent les facteurs nationaux et phylétiste. Il a souligné que l’ethno-phylétisme [que l’on pourrait qualifier de ‘racisme ecclésiastique‘, ndlr] a été condamné comme hérésie au Synode de 1872 qui eut lieu à Constantinople.

“Les canons de l’Eglise orthodoxe nous disent que dans chaque ville, il ne doit y avoir qu’un évêque, lequel est le père spirituel de tous les fidèles, de tous les orthodoxes qui vivent dans la ville, indépendamment du fait qu’ils soient grecs, russes, roumains, ukrainiens. (…) Tous sont enfants du Patriarcat œcuménique !” (cath.ch/interfax/orthodoxie.com/be)


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