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SERIE SPECIALE «JUBILE DE L’AN 2000»
Rencontre avec le pasteur Konrad Raiser, secrétaire général du COE (161096)
Pour un Jubilé «vraiment oecuménique»
Jacques Berset, Agence APIC
Genève,16octobre(APIC) Le Conseil oecuménique des Eglises (COE) en tant
que tel ne lancera aucune grande manifestation pour le Jubilé de l’an 2000.
Le Conseil encouragera cependant la participation de ses Eglises membres
aux célébrations du Jubilé, confie le secrétaire général du COE, le pasteur
Konrad Raiser. Il évoque dans une interview à l’APIC quelques enjeux du
troisième millénaire et l’état des relations avec l’Eglise catholique.
Le pasteur Raiser déclarait cet été: le Conseil oecuménique des Eglises
«refuse d’avance une invitation» de l’Eglise catholique romaine. Le COE
estimait alors que toute initiative oecuménique devait être «pensée ensemble». Aujourd’hui, les «agacements» du début sont pour beaucoup oubliés.
Le COE regrette tout de même que le Jubilé de l’an 2000 soit davantage
axé sur la commémoration du passé que sur les défis d’un christianisme incarné dans le 21e siècle. Un christianisme qui, au seuil de l’an 2000, ne
pourra être que pluriel et diversifié dans sa spiritualité, sa théologie et
ses structures.
APIC:L’initiative du Jubilé de l’an 2000 aurait dû être «pensée ensemble»,
ce qui n’a pas été le cas à vos yeux avec l’offre du Vatican. Est-ce que le
COE participera tout de même aux célébrations du Jubilé?
K.Raiser:Le Conseil en tant qu’organisation a décidé de ne pas se présenter comme initiateur d’un quelconque grand événement, mais plutôt d’encourager les Eglises membres à trouver, dans leur contexte, la façon appropriée de marquer le Jubilé ensemble, de façon vraiment oecuménique.
Rappelons qu’il n’y a jamais eu une invitation formelle adressée par
l’Eglise catholique au COE pour participer à la célébration du Grand Jubilé. Le Jubilé est d’ailleurs une définition catholique et romaine, présentée publiquement par la lettre apostolique «Tertio millenio adveniente» (A
l’aube du troisième millénaire) en novembre 1994. Cette lettre apostolique
contenait une invitation aux autres Eglises – pas au COE en tant que tel de s’associer à l’Eglise catholique pour cet événement.
Le COE participe aux travaux du Comité central du Jubilé
Le cadre défini par la lettre de Jean Paul II a été développé depuis par
le Comité central pour l’organisation du Jubilé. Au sein de ce Comité, le
COE a été invité à nommer un délégué dans la sous-commission pour les relations oecuméniques afin qu’y soient représentés les intérêts du COE et des
Eglises membres.
La communication existe aussi dans le cadre du Groupe mixte de travail
entre le COE et l’Eglise catholique, où l’on a commencé à traiter de la
question d’une célébration vraiment oecuménique. Si j’insiste sur cette
formulation «vraiment oecuménique», c’est parce que la majorité des Eglises
membres du COE, même si elles ont reçu avec gratitude l’invitation du pape,
ne considèrent pas cette commémoration comme suffisamment oecuménique,
étant donné qu’il ne leur resterait qu’à participer à une célébration organisée par l’Eglise de Rome. Elle serait vraiment oecuménique si elle avait
été lancée dès le départ par les Eglises ensemble.
APIC:Vous n’aviez donc pas été consultés avant le lancement de ce Jubilé?
K.Raiser:Nous ne sommes jamais consultés avant que le pape publie une
lettre apostolique ou une encyclique qui auraient peut-être des répercussions oecuméniques. Certes, il y a des consultations ou l’offre de faire
des communications, à l’occasion des Synodes des évêques. Dans ce cas, les
«lineamenta» sont envoyés au COE comme ils sont envoyés aux Conférences des
évêques; l’on peut alors faire des commentaires.
Le Vatican ne considère pas le COE sur un pied d’égalité
Mais voici un autre exemple: quelques semaines après ma visite officielle au Vatican paraissait l’encyclique «Ut unum sint» sur l’unité des chrétiens, publiée le 30 mai 1995. Je n’en avais pas été averti et cela n’a pas
été un thème de conversation avec le pape. Je constate ce fait, tout simplement. Je considère qu’il représente bien une facette du caractère de nos
relations. Le COE n’a jamais été considéré par le Vatican comme un partenaire situé sur un pied d’égalité.
De par sa structure même, le COE et le Vatican sont à l’évidence des organismes de caractère tout à fait différent. Le Vatican a donné très clairement sa préférence pour le dialogue bilatéral avec les Eglises partenaires, plutôt qu’avec une association d’Eglises. Le Vatican a reconnu le COE
dans le cadre du Groupe mixte de travail comme un partenaire pour certains
domaines de collaboration, comme l’étude théologique sur les questions de
l’unité de l’Eglise, l’ecclésiologie, etc.
Dans la Commission «Foi et Constitution», la participation de Rome est
très intense. Un professeur catholique, dont la présence est assurée par le
biais du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens,
enseigne à l’Institut oecuménique de Bossey. Troisième domaine de participation catholique:la réflexion sur la mission et l’évangélisation.
APIC:On peut donc en déduire que les relations avec le Vatican sont bonnes
et que le courant passe tout de même…
K.Raiser:Oui, on échange des informations et on examine régulièrement les
projets de collaboration. Mais nous avons aussi le sens du réalisme. Il est
clair qu’après de longues années de coopération, il y a des domaines où il
est actuellement difficile d’arriver à une coopération active. Je parle ici
par exemple du domaine de l’action et de la réflexion sociales ou le travail dans le secteur de la responsabilité publique et politique, en matière
de droits de l’homme…
APIC:Il s’agit là pourtant de secteurs qui ne représentent pas des enjeux
théologiques majeurs!
K.Raiser:Non, mais le Vatican, par le biais de la Secrétairerie d’Etat, a
développé un style d’action qui est différent de celui du COE. Le Conseil
travaille d’une façon beaucoup plus ouverte que le Vatican. Nous n’avons
pas de représentation diplomatique auprès des gouvernements et n’entretrenons pas de relations officielles comme le fait le Saint-Siège. De par sa
structure juridique, le COE est une organisation non-gouvernementale, tandis que le Vatican, par le biais du Saint-Siège, est reconnu au niveau des
gouvernements. Pour cette raison, il peut aussi traiter avec des instances
internationales d’une façon différente du COE.
L’incompatibilité des structures limite la coopération
Il y a là incompatibilité des structures, ce qui limite les possibilités
de coopération. Cela a évidemment des conséquences concrètes, comme dans le
cas de l’ex-Yougoslavie. Il aurait été hautement souhaitable d’arriver à
davantage de concertation. A propos de l’avenir de Jérusalem, nous devons
absolument arriver à une coordination beaucoup plus étroite. Il en est de
même pour le Timor oriental, où l’Eglise catholique est largement majoritaire. Dans ce cas, une prise de position conjointe aurait permis d’augmenter le poids des Eglises face à la politique du gouvernement indonésien.
Lors de la Conférence de l’ONU sur la population et le développement en
septembre 1994 au Caire, le Vatican a poursuivi une diplomatie très publique. Il n’était pas possible que le Vatican et le COE se mettent d’accord
sur une ligne commune. Le COE n’avait pas arrêté une position officielle,
parce que la discussion reste ouverte entre les Eglises membres. Etant donné que le COE ne peut pas parler à la place des Eglises, nous avons déçu
l’attente des médias en refusant d’agir comme contreproids face à la position vaticane. De toute façon, dans le cadre de ces conférences, nous ne
pouvons qu’agir en tant qu’ONG, de l’extérieur, alors que le représentant
du Saint-Siège se trouve au coeur des négociations gouvernementales.
APIC:Pour en revenir au Jubilé, on a tout de même pu constater un certain
«agacement» du côté du COE…
K.Raiser:A l’heure actuelle, agacements, suspicions et malentendus sont
derrière nous. On est entré dans une phase constructive. Le COE a pris en
juin dernier l’initiative – qui a eu un écho très positif – d’inviter à Genève toutes les familles confessionnelles et grandes Eglises qui avaient
des projets pour l’an 2000. Les participants se sont rendu compte de la nécessité d’arriver à une coordination beaucoup plus étroite de tous les projets en gestation. Ils ont souhaité la mise sur pied d’un événement panchrétien, une rencontre de haut niveau qui soit vraiment oecuménique, en
Terre Sainte. De préférence à Jérusalem, sinon à Bethléem ou Nazareth.
Le COE a été chargé d’explorer avec les Eglises locales – orthodoxes,
catholiques et protestantes – la possibilité d’organiser un événement à Jérusalem. Ces dernières ont salué le fait qu’on les consulte et qu’on ne décide pas simplement de l’extérieur. Il y a dans la ville sainte des Eglises
locales très anciennes qu’il faut respecter. Aucun résultat concret et définitif n’a encore été obtenu. Outre les questions politiques et interecclésiales, il faut aussi résoudre des problèmes interreligieux.
APIC:Face aux gigantesques défis du 21e siècle, les «laïcs de base» ont
souvent l’impression que les querelles interecclésiales sont des «guerres
d’appareil» menées pour le contrôle de parcelles de pouvoir… alors que la
substance des Eglises, dans les pays occidentaux, est en train de s’amenuiser. Les hiérarchies sont là face à une grande responsabilité! Quelles réponses donner aux vertiges millénaristes et aux prédictions apocalyptiques?
K.Raiser:En ce qui concerne la responsabilité des Eglises, je crois que
vous avez raison. C’est une fausse approche de mettre tout l’intérêt sur
l’organisation des grands événements au niveau global. Ce qui se passe à la
base parmi le peuple chrétien est bien plus décisif. Notre tâche est de
profiter au maximum de l’occasion de l’an 2000 pour aller au-delà du stade
actuel des relations entre nous. Pour que nous prenions conscience que nous
sommes en effet beaucoup plus loin dans le rétablissement de la communion
entre les Eglises que c’est parfois suggéré au niveau officiel.
A propos de la progression des sectes qui profitent du vide spirituel
qui caractérise la société contemporaine, la responsabilité des Eglises,
surtout des communautés chrétiennes locales, à la base, sera d’abord d’exprimer une espérance pour le nouveau siècle qui approche. Une espérance qui
se traduit dans la façon de vivre, de faire face aux défis qui nous attendent après l’an 2000.
Une vision pas assez prospective
Je suis un peu insatisfait de la façon avec laquelle on a discuté de
l’an 2000. J’ai ressenti que ce qui dominait, c’était une perspective avant
tout rétrospective et pas suffisamment prospective. Pour moi, ce Jubilé
n’est pas seulement la célébration de 2000 ans de christianisme ou de l’anniversaire de l’incarnation. C’est aussi le seuil d’un nouveau millénaire
qui sera probablement très différent de ce que l’on a connu au 20e siècle,
un siècle marqué notamment par le mouvement oecuménique qui a commencé tout
au début. Quel sera le profil et le caractère du mouvement oecuménique?
Comment les Eglises entendent-elles répondre aux changements culturels, sociaux, politiques qui sont déjà en gestation?
Ce sont de telles questions qui nous sont adressées. J’ai l’impression
qu’on y répond avec des recettes d’une autre génération, des recettes purement défensives. On veut maintenir autant que faire se peut les structures
classiques, les normes qui sont l’héritage de la tradition chrétienne. Mais
il faut tenir compte de la révolution des valeurs et des normes morales.
Relever le défi du «New Age»
Les gens ont de grandes attentes à l’adresse des Eglises afin qu’elles
aident à reconstruire le sens d’une moralité et d’une éthique commune, collective. Je pense que l’initiative du théologien Hans Küng et de ses amis
d’identifier les éléments d’une éthique globale va dans la bonne direction.
Les risques du «New Age» inhérents à une telle démarche? Ils existent bien
plus si l’on refuse de reconnaître les questions et les défis auxquels ce
mouvement tente de répondre. Les réponses de l’Eglise, à la base de notre
foi chrétienne, seront certainement différentes du «New Age».
Quant au besoin de chaleur, de contacts, de communauté fraternelle – des
éléments qui manquent souvent dans nos Eglises et que certains retrouvent
dans les nouveaux mouvements religieux et sectes – nous devons en tenir
compte. On doit reconnaître que les gens ont toujours davantage besoin de
de diversité et de pluralité en matière de spiritualité. Certains ont besoin d’une spiritualité beaucoup plus chaleureuse, qui touche les émotions,
la corporalité de notre existence. Le pentecôtisme est l’une de ces réponses; la croissance de ces communautés est une indication que ce type d’approche est une nécessité profonde, notamment en Amérique latine.
Le temps d’une hégémonie spirituelle et ecclésiale est terminé
Mais on rencontre aussi le besoin d’une spiritualité beaucoup plus
stricte, d’une discipline spirituelle, formée dans la tradition orthodoxe
ou catholique, dans la tradition monastique. Je crois cependant que subsistera une spiritualité spécifiquement protestante qui ne refuse pas de
poursuivre l’héritage des Lumières et de considérer la réflexion critique
comme un élément du témoignage responsable dans notre monde d’aujourd’hui.
Je suis pour le pluralisme, car je pense que le temps d’une hégémonie spirituelle, théologique et ecclésiale est passé. (apic/be)
Encadré
La rencontre au Sinaï, une chimère?
Le pasteur Konrad Raiser relève que Jean Paul II a rêvé d’une rencontre interreligieuse au Sinaï. Mais depuis son lancement, cette idée est l’un des
aspects de la préparation du Jubilé qui a été le moins développé. «Je crois
que le pape et ses représentants se sont rendu compte que pour réaliser un
événement de cette envergure, il faut au moins deux autres partenaires. Or
le judaïsme et l’islam, les deux autres religions abrahamiques, se trouvent
en ce moment dans une situation très difficile».
D’autre part, il n’est pas évident pour les partenaires musulmans et
juifs de concélébrer l’an 2000 avec les chrétiens. Ce jubilé – qui se concentre sur la personne du Christ – n’a pas pour eux la même signification
que pour les chrétiens, souligne le secrétaire général du COE: il pose problème tant aux juifs qu’aux musulmans. (apic/be)
Encadré
Pour une autre conception de la papauté
Ceux qui ont considéré que l’unité de l’Eglise devait conduire à l’établissement d’une seule forme de spiritualité, de théologie et de structure ecclésiale, sont actuellement dans de grandes difficultés, estime le pasteur
Konrad Raiser.
«Ainsi la papauté dans la forme qu’elle a prise au cours des siècles notamment après le Concile Vatican I – représente une conception de l’unité
de l’Eglise centralisatrice et uniformisée qui, je crois, ne sera jamais
reçue d’une façon oecuménique, que ce soit par les Eglises issues de la Réforme ou par les Eglises orthodoxes».
«La question est de savoir si la conception de la papauté peut être
transformée de façon suffisante pour en faire l’expression d’un ministère
de l’unité au niveau international qui puisse être reconnu et reçu par les
autres Eglises, dans un sens qui reprenne la tradition de l’ancienne Eglise
pendant le 1er millénaire». (apic/be)
Encadré
Pasteur de l’EKD, l’Eglise évangélique (luthérienne) d’Allemagne, Konrad
Raiser est né en Allemagne en 1938. Marié, père de quatre enfants, il est
docteur en théologie de l’Université de Tübingen, après des études de théologie dans diverses Universités allemandes, ainsi qu’à Zurich. Il a également étudié la sociologie et la psychologie à Harvard, aux Etats-Unis. Dans
les années 60, Konrad Raiser a exercé des activités pastorales de terrain,
notamment comme aumônier d’industrie à Berlin et Stuttgart. Dans les années
70, il est appelé au COE où il est durant 4 ans secrétaire de la Commission
«Foi et Constitution». Il est depuis janvier 1993 secrétaire général du
COE. Son premier mandat de 5 ans se termine fin 1997, mais il a déjà été
confirmé pour un nouveau mandat qui expirera fin 2002. (apic/be)
Note aux rédactions
Le prochain invité de notre série spéciale «Jubilé de l’an 2000» est le Père Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale et membre désigné
par Jean Paul II du Comité central pour le Jubilé.




