Un allié pour une solution humaine et politique au Kosovo?

Kosovo: Sava Janjic, moine orthodoxe internaute, plaide pour une demande de pardon

Gracanica, 16 avril 2000 (APIC) Pendant les bombardements de l’OTAN,Sava Janjic, le «cybermoine», a raconté au monde par «e-mails» les atrocités commises sur les Albanais. Aujourd’hui numéro deux de l’Eglise orthodoxe serbe au Kosovo, le Père Sava Janjic lance des appels au dialogue et à la paix. Traître et ennemi pour les extrémistes de tous bords, il pourrait être un allié de poids pour la communauté internationale qui cherche une solution humaine et politique pour le Kosovo.

Ce reportage a été réalisée par Cyril Dépraz durant la visite, le mois dernier, d’un groupe de journalistes au Kosovo. Une visite organisée par le Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève.

Gracanica à 10 kilomètres de Pristina. C’est là que vivent aujourd’hui près de 10’000 Serbes sous haute protection de la force de paix de l’ONU, la KFOR. Au coeur de l’enclave, un monastère gardé par des militaires suédois. Gracanica est aujourd’hui le quartier général de l’Eglise orthodoxe serbe du Kosovo.

Un colosse roux de 33 ans

Au premier étage de l’antique bâtiment, le Père Sava Janjic, un colosse roux de 33 ans, accueille visiteurs et journalistes. Aux murs, des photos des églises détruites par les «extrémistes albanais». Au fond de la salle commune, des ordinateurs, des imprimantes, des modems. Après avoir raconté pendant des mois au monde les horreurs de la persécution contre les Albanais, Sava Janjic témoigne aujourd’hui de la souffrance des Serbes du Kosovo, sans toutefois ménager ses critiques au régime de Slobodan Milosevic.

«Il y a ici aujourd’hui 50’000 soldats des meilleures armées du monde, explique le Père Sava, des centaines d’organisations humanitaires et les Nations Unies. La communauté internationale met en jeu toute son autorité et sa crédibilité dans ce projet de paix. Et pourtant les choses vont mal !»

Et le jeune moine de rappeler la destruction de plus de 80 églises orthodoxes, la fuite de dizaines de milliers de Serbes, de Tziganes et d’autres minorités non albanaises. «Les extrémistes albanais pensent que plus ils détruiront d’églises et de maisons serbes, moins ces derniers auront une raison de réclamer le Kosovo comme étant une partie de leur pays et le berceau de leur religion.» Un raisonnement simpliste, que le Père Sava renvoie dos-à-dos avec celui du gouvernement de Belgrade. «Slobodan Milosevic, le président yougoslave, n’a aucun programme précis pour l’avenir du Kosovo. Tout ce qu’il cherche à faire est de rendre la situation encore plus insupportable qu’elle ne l’est aujourd’hui pour pouvoir ensuite accuser la communauté internationale de ne rien faire. «Tout acte de violence contre les Serbes est du pain bénit pour Slobodan Milosevic», soupire le Père Sava.

L’information, combat permanent du «cybermoine»

Le combat du «cybermoine» a été et reste aujourd’hui celui de l’information. Au Kosovo, les médias extrémistes ont un énorme impact sur les populations et la voix de modérés comme celle du Père Sava est quasi inaudible. A Gracanica par exemple, seules quelques dizaines de personnes suivent les offices religieux où elles ont la possibilité d’entendre le discours modéré du jeune moine. La radio locale par contre, une des six ou sept que Slobodan Milosevic a fait installer dans les régions serbes du Kosovo, abreuve de sa propagande des milliers de personnes. «Les modérés, tant serbes qu’albanais, qui peuvent trouver les moyens de cohabiter et qui ont compris que l’avenir du Kosovo passe par la construction d’institutions démocratiques, ces gens-là sont complètement isolés, analyse le moine internaute. «Nous devons agir très vite sous peine de perdre toute crédibilité auprès des populations», ajoute encore le Père Sava qui demande un soutien accru de la communauté internationale.

«Savez-vous que Radio Gracanica affirme que l’évêque Artemije, chef de l’Eglise orthodoxe serbe, doit être démis de ses fonctions et Draskovic, chef de l’opposition à Milosevic, pendu? Je ne sais pas le sort qu’ils me réservent. Quelque chose de similaire sans doute… «, dit le jeune moine avec un rire nerveux.

Le 3 avril dernier, les délégués du Conseil national serbe du Kosovo ont décidé d’envoyer des représentants aux organes intérimaires du gouvernement mis en place par l’administration internationale au Kosovo. Une victoire pour l’évêque Artemije et son bras droit le Père Sava, qui tentent ainsi de trouver une légitimité aux yeux du peuple serbe du Kosovo. Mais l’instauration d’un Etat multiethnique semble encore loin aux yeux de Sava Janjic.

«On ne peut pas forcer les gens à vivre ensemble»

«Quand il est arrivé au Kosovo, Bernard Kouchner, administrateur civil de l’ONU au Kosovo, rêvait de voir les enfants serbes et albanais jouer ensemble, déclare le moine. Il doit aujourd’hui déchanter. On ne peut pas forcer des gens à vivre ensemble. Coexister pacifiquement serait déjà un grand pas.» Et le Père Sava d’évoquer ce qui lui semble le plus important pour l’avenir de son pays: «Nous avons tous besoin de repentir. Arrêtons de rendre les autres toujours responsables de notre propre malheur. Il faut aussi chercher les causes de ce malheur en chacun de nous». Dans ce sens, une demande de pardon constituerait un acte symbolique très important. Les responsables musulmans ont demandé à l’Eglise orthodoxe de faire le premier pas. (apic/protestInfo/cd/ba)

16 avril 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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