Quel changement pour un sous-continent colorié de rose-rouge?
L’Amérique latine s’interroge après la victoire de Barack Obama
Par Pierre Rottet, Apic
Fribourg, 10 novembre 2008 (Apic) Après le triomphe de Barack Obama, la semaine passée aux Etats-Unis, l’Amérique latine s’interroge sur ce qu’elle peut attendre de ce changement, dans un sous-continent à prédominance rose-rouge.
Une chose est certaine: le «yankee» Obama, qui n’a jamais mis les pieds en Amérique latine selon le quotidien péruvien «El Comercio», devra s’employer à reconstruire des liens avec les pays latinos, passablement mis à mal par l’administration Bush, à l’exception de la Colombie. La crédibilité de Washington est aujourd’hui proche du chiffre O; sa sphère d’influence s’est réduite comme peau de chagrin; et sa politique alimente depuis des années les leaders anti-américains. Dont certains ne manquent pas d’humour: «Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde: en Bolivie, un Indien est président. Et maintenant, aux Etats-Unis, un Noir» a été élu, s’est exclamé, mercredi 5 novembre, Evo Morales, cité par «le Monde». Le président bolivien n’est pas le seul à avoir comparé l’élection de Barack Obama à celle de figures représentatives des minorités ou des secteurs émergents d’Amérique latine.
La «révolution» après les «révoluciones»: Terre d’accueil et d’immigration, mosaïque des races – voir le Japonais Fujimori élu dans les années 2000 à la présidence péruvienne -, l’Amérique latine est sans doute moins surprise que l’Europe et le reste du monde de «la révolution» du peuple américain, qui a consisté à placer un Noir à sa tête, 40 ans après l’assassinat de Martin Luher King. Mais aussi une quarantaine d’années après l’échec des mouvements de guérilla en Amérique latine, qui voient néanmoins aujourd’hui s’accomplir par la démocratie une partie des changements qu’ils se proposaient de faire par les armes. Avec l’arrivée de l’Indio» Morales, du «Negro» Obama, et de la rouge colorisation de la carte de l’Amérique latine, le continent pourrait bien opérer un changement de cap, après des années radicalement néo-libérales, en direction d’une intégration – et plus si affinités – de ces minorités, amorcée ces dernières années. Sur laquelle l’Europe ferait bien de méditer, estiment les observateurs.
Diplomatie: Les dirigeants latino-américains, accommodés du désengagement de Washington à l’égard de la région, ont exprimé des attentes modestes. Tous, cependant, à l’exception du Pérou de Garcia et de la Colombie de Uribe, principal allié de Bush en Amérique latine, expriment l’espoir de voir abandonner, par le nouvel élu, l’unilatéralisme de l’administration Bush. Autres points de convergences: la suppression de l’embargo contre Cuba et la disparition du camp de Guantanamo. «Beaucoup de personnes attendaient ce moment depuis longtemps… Il faut maintenant abattre cette honte : le camp de concentration et de torture de Guantanamo et mettre immédiatement fin à l’embargo de Cuba, par lequel on a inutilement tenté de faire plier la volonté des Cubains», a dit le Prix Nobel de littérature uruguayen José Saramago.
Cuba, Venezuela et Bolivie: Dans plusieurs de ses discours, Obama s’est dit favorable à lever certaines restrictions contre l’île. Des mesures comme celles prises par l’administration Bush de défendre l’envoi d’argent à Cuba et d’empêcher une fois toutes les trois ans les Cubains résidant aux Etats-Unis de se rendre sur l’île pourraient tomber. En attendant l’embargo? Lors de sa campagne électorale, Obama s’était d’ailleurs dit prêt à dialoguer avec Raul Castro, frère de Fidel, mais aussi avec Chavez, président du Venezuela. «Je veux voir le Nègre» – expression familière en Amérique latine -, n’a du reste pas hésité a lancer le leader de la révolution bolivarienne.
A Caracas, Hugo Chavez a estimé que «l’élection historique d’un descendant africain à la tête du pays le plus puissant du monde est le symptôme du changement d’ère qui est né en Amérique du Sud et pourrait avoir également frappé aux portes des États-Unis». Ajoutant: «Je voudrais parler avec lui de la misère dans le monde…» Même souhait pour Evo Morales, en Bolivie: «C’est une élection historique», assure Morales, qui s’est déclaré prêt à collaborer avec Obama «pour améliorer nos relations bilatérales», après la récente expulsion de l’ambassadeur de Washington en Bolivie, accusé d’ingérence dans les affaires politiques et de conspiration avec l’opposition.
Immigration: Autre point sur lequel est attendu le «Noir Barack Obama»: la politique américaine en matière d’immigration. De l’avis des observateurs, la priorité devrait être d’obtenir la suspension des mesures draconiennes prises par les autorités américaines contre les immigrants illégaux, puis de convaincre Obama de faire adopter par le Congrès une réforme radicale sur l’immigration. Y compris sur le «mur de la honte», construit à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique pour empêcher l’accès des latinos sur territoire des Etats-Unis. Le président mexicain, Felipe Calderón, a du reste immédiatement invité Obama à visiter son pays «pour consolider nos relations bilatérales sur la base de la coresponsabilité», allusion aux questions de l’immigration des Mexicains aux Etats-Unis, des plus sensibles avec le trafic de drogue.
Colombie: le gouvernement du président Uribe est sans doute le moins rassuré par l’élection d’Obama, principalement en raison de sa politique en matière des droits de l’homme, de plus en plus contestée. Le gouvernement redoute de voir fondre l’aide américaine à l’armée colombienne, tout en espérant la continuité du programme financier nord-américain dans la lutte contre les narcotrafiquants et la guérilla. La Colombie redoute également de voir traîner davantage encore les pieds de la majorité démocrate pour ratifier le traité de libre commerce (TLC) signé avec la Colombie. Un traité du reste de plus en plus mal accueilli en Amérique latine, et qui pourrait bien passer à la trappe sous sa forme actuelle. Obama a d’ores et déjà déclaré son opposition à ce traité avec la Colombie, arguant précisément de la faillite de la politique des droits de l’homme et de la violence exercée contre les leaders syndicaux. Obama entend opter en faveur d’un traité plus juste en matière de commerce, et pour un renforcement des alliances avec les voisins: Canada et Mexique.
Les attentes, d’un président sud-américain à l’autre: Pour le Brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, «l’élection du premier Noir à la présidence des États-Unis est un fait extraordinaire. J’espère – a-t-il ajouté – que Barack Obama bâtira un rapport renforcé avec l’Amérique latine et que l’embargo contre Cuba sera levé, car il est infondé. Avec la victoire de Barack Obama, «c’est un cycle inédit qui commence : la grande victoire d’une des épopées les plus passionnantes de l’histoire, la lutte contre la discrimination et pour l’égalité des chances», a affirmé pour sa part la présidente argentine, Cristina Fernández de Kirchner, avant d’ajouter à l’adresse du nouveau président des États-Unis : «Toutes les minorités du monde attendent avec beaucoup d’espoir que vous marchiez à leurs côtés, tel que le monde le fit avec Martin Luther King». La présidente du Chili, Michelle Bachelet, a à son tour parlé de «moment historique» : «Je sais que vos principales préoccupations concernent la justice sociale et l’égalité, des questions que vous avez résumées dans les concepts de changement et d’espoir et ceux-là mêmes qui nous inspirent au Chili». Selon le président du parlement de transition de l’Équateur, Fernando Cordero, «Bush n’a pas fait preuve d’assez de volonté politique pour comprendre les diversités du monde. Le nouveau président semble une personne beaucoup plus encline à comprendre ce que toute l’humanité vit actuellement».
En revanche, l’enthousiasme du Pérou et de la Colombie, les alliés les plus solides de l’administration Bush en Amérique latine, s’est avéré plus modéré: les deux gouvernements se sont en effet contentés d’espérer que les politiques bilatérales se poursuivront, notamment en matière d’accords commerciaux, de sécurité et de lutte contre le trafic de drogue. La Colombie est plus soucieuse encore de voir le robinet du gouffre à milliards que représente le «plan Colombia» se tarir. L’échec en la matière est total, aux dires des observateurs, pour les administrations Bush et Uribe.
Les médias: La presse écrite sud-américaine n’a de loin pas emboîté le pas aux journaux européens au lendemain de la victoire d’Obama. Des titres, certes, discrets, comme le nombre de photos. Parmi d’autres raisons: la retenue d’une presse méfiante, proche de pouvoirs hostiles ou méfiants à l’égard de Washington; la distance d’une autre presse, dans les mains des puissants milieux économiques, plus proches de McCain que du président élu. Qui est loin de rassurer les fidèles de l’administration Bush. A Caracas, «El Mundo», qui a caricaturé Obama avec le chapeau de l’oncle Sam, met dans la bouche du président élu cette phrase: «Qui a vu un Nègre comme moi». A Cuba, la discrétion est également de mise. La presse officielle, qui ne se fait guère d’illusion, préfère rappeler que le pays maintient des relations commerciales avec 176 pays. Histoire de dédramatiser un refus de la nouvelle administration américaine de lever l’embargo.
Un sondage: Dans une étude citée par «Le Monde», réalisée dans 18 pays d’Amérique latine, à la veille du scrutin du 4 novembre, on apprend que les Latino-américains étaient trois fois plus nombreux à préférer Obama plutôt que McCain, mais ils étaient une minorité à avoir une opinion sur le sujet. «L’identification massive des plus démunis» avec le candidat démocrate n’est pas avérée, souligne «Latinobarometro», en commentaire. A noter qu’une majorité des personnes consultées ignorait tout des élections américaines et les deux tiers pensaient que le résultat était indifférent. «Signe d’une distance qui s’est creusée entre les Etats-Unis et le sous-continent». (apic/pr)




