«L'amour du prochain ne doit pas se limiter aux êtres humains»
Zurich: L’éthique face aux animaux, vue par le théologien Christoph Ammann
Zurich, 6 septembre 2014 (Apic) Les chrétiens peuvent-ils manger de la viande? L’expérimentation animale est-elle justifiable du point de vue chrétien? L’amour du prochain concerne-t-il aussi les animaux? Le théologien réformé Christoph Ammann s’est penché sur l’éthique animale d’un point de vue chrétien.
Christoph Ammann est membre du comité de «Action Eglise et animaux» (AEA). Cette organisation plaide pour un engagement renforcé en faveur des animaux dans l’Eglise. Elle fête ses 10 ans en septembre 2014.
Apic: Les mangeurs de viande seraient-ils de mauvais chrétiens?
Christoph Ammann: Non, on ne peut le dire ainsi. On ne peut pas directement déduire de la foi chrétienne qu’il ne faut pas manger de viande. Mais ce que l’on peut attendre, c’est une attitude respectueuse à l’égard des animaux et une sensibilité à leurs besoins. Mais que cela s’accorde avec l’élevage intensif des animaux me semble par contre très problématique.
Apic: Peut-on trouver un fondement théologique ou biblique à une telle sensibilité?
C.A.: Les animaux sont des créatures, tout comme nous. Ils sont, à leur manière, voulus par Dieu. En outre, selon l’Ancien-Testament, l’homme et l’animal sont ordonnés l’un à l’autre. Un peu comme une chaîne qui relie toutes les créatures l’une à l’autre.
L’appel de Dieu «Remplissez la terre et dominez-la» peut s’avérer ambivalent. Mais même là, il existe une certaine unité entre théologiens pour affirmer qu’il ne s’agit pas d’une carte blanche en vue de surexploiter la terre. L’homme reçoit plutôt la responsabilité de gérer le reste de la création. Il est en quelque sorte le délégué de Dieu. Dieu n’étant pas un despote sans égards, cette domination ne doit donc pas devenir une tyrannie à l’encontre des autres créatures.
Apic: Que dit le Nouveau-Testament à ce sujet?
C.A.: Justement, cette idée de domination doit également être analysée d’un point de vue christologique. Cela touche le pouvoir de l’amour, qui est difficilement compatible avec une attitude sans pitié de «pouvoir du plus fort». La domination exercée par l’homme doit être une domination de sollicitude à l’égard des autres créatures.
Apic: Dans le bouddhisme et l’hindouisme, la renonciation à la viande revêt une signification morale. Pourquoi pas dans le christianisme?
C.A.: Le christianisme a beaucoup contribué à promouvoir l’égalité entre les hommes. Cet accent est en même temps responsable de la séparation radicale entre humains et animaux. C’est pourquoi les animaux ont été exclus du cercle des êtres qui comptent au niveau moral. Cela fait partie de l’héritage ambivalent du christianisme. Tout comme la séparation entre création et créateur. D’un point de vue surtout réformé, seul Dieu est saint, et non la création. Ainsi, la nature ne peut pas faire l’objet d’une vénération. Cette «désacralisation du monde» a sans aucun doute favorisé une vision instrumentalisée du monde. Le monde, et par là même le monde animal, est ainsi considéré comme un «environnement» et une simple ressource au service des êtres humains.
Apic: Une éthique chrétienne des animaux apparaît donc comme une cause perdue?
C.A.: Non, je ne le vois pas ainsi. La préoccupation pour la création est une pensée fortement ancrée dans l’Eglise et la théologie. «La préservation de la création» est un thème que beaucoup mettent en lien avec le christianisme. Je trouve inquiétant que dans le domaine de l’engagement pour une éthique animale, l’impression selon laquelle cela n’a rien à voir avec le christianisme semble prépondérante.
Et pourtant il y a dans la tradition chrétienne de forts points d’attache en vue d’un engagement pour la dignité des animaux. Prenons la théologie de la libération et son «option préférentielle pour les pauvres». Elle prône une attention particulière à l’égard de ceux qui sont exploités et poussés dans les marges de la société. Il semblerait logique d’y intégrer les animaux, car ils sont également piétinés par le manque d’égards des êtres humains.
Apic: Avez-vous une explication à des réticences?
C.A.: Il semble que cela touche à une forte hiérarchisation des valeurs. On ne peut se préoccuper des animaux que lorsque tout va bien chez les êtres humains. L’homme dispose de ce statut particulier qui va de pair avec une énorme sensibilité pour la dignité humaine. Je trouve juste que la dignité humaine dispose de cette valeur absolue. Mais cela ne doit pas exclure une sensibilité à l’égard de la vulnérabilité des animaux.
Apic: Dans quel domaine voyez-vous un manque d’égard flagrant pour la vie animale?
C.A.: Prenons l’expérimentation animale. Le combat contre la maladie humaine est une cause noble. Mais en même temps, des animaux sont instrumentalisés de façon massive. Le seul but de leur vie est de devenir un «outil vivant» aux mains de l’homme. Lorsqu’il a accompli son but, il est tué. C’est difficilement compatible avec l’idée de valeur propre des animaux telle qu’elle est définie dans la loi suisse sur la protection des animaux.
Apic: A votre avis, devrait-on interdire l’expérimentation animale?
C.A.: Il serait utopique et également irresponsable de proposer maintenant un arrêt total. Mais il faut absolument porter davantage d’attention à ce problème et le mettre encore plus en évidence. Lors de nombreuses expérimentations animales, on ne sait même pas ce qui se passe dans les laboratoires. De cette façon, une discussion dans la société et un jugement éthique ne sont absolument pas possibles. Et pourtant ils seraient justement importants dans le domaine de l’expérimentation animale. Cette thématique concerne tout le monde, et non seulement les chercheurs et les commissions d’éthique.
Apic: Que propose «Action Eglise et animaux»?
C.A.: Action Eglise et animaux peut contribuer, à l’intérieur des Eglises, à une prise de conscience sur les injustices que nous faisons subir chaque jour aux animaux. Il ne s’agit cependant pas seulement de dénoncer les abus du point de vue éthique, mais également de procurer aux animaux une place dans la foi des chrétiens. Par exemple, qu’ils deviennent une composante normale de nos prières. Il me semble qu’un des buts principaux de «Action Eglise et animaux» est de combattre l’impression selon laquelle l’engagement en faveur des animaux n’a rien à voir avec la foi chrétienne.
Apic: Elargir l’amour du prochain aux animaux est-il également un des buts de «Action Eglise et animaux»?
C.A.: Oui, je le dirais aussi. L’amour chrétien porte en lui la tendance à faire éclater les frontières. Alors pourquoi pas les frontières des espèces? Ne serait-il pas dur de limiter l’amour uniquement aux êtres humains? Il est clair que la miséricorde à l’égard de ceux qui souffrent est d’une importance prépondérante. Mais le regard porté avec les yeux de l’amour ne s’arrête pas là. Il comprend également la souffrance de nos frères animaux.
Apic: L’euthanasie active n’est pas autorisée chez les êtres humains, mais elle l’est avec les animaux. Cette différence est-elle fondée d’un point de vue chrétien?
C.A.: Ce point de comparaison montre qu’il est fondamentalement important et juste de différencier l’homme et l’animal. Nous n’endormons pas les êtres humains. Par contre, endormir un animal peut constituer un acte de miséricorde. Chez les êtres humains, la problématique apparaît différemment. Il existe des situations limites où l’aide au suicide peut être considéré comme un acte de miséricorde à l’égard du prochain, mais évidemment jamais à l’encontre de sa volonté. Dans le cas des animaux, c’est l’homme qui porte la responsabilité de s’occuper d’eux. Cela comprend le fait que dans certaines circonstances, il peut abréger ses souffrances.
Encadré 1:
Le théologien réformé Christoph Ammann est directeur adjoint de l’Institut d’éthique sociale à l’Université de Zurich. Il est membre du comité de «Action Eglise et animaux» et de la commission pour les expériences sur animaux du canton de Zurich.
Encadré 2:
Action Eglise et animaux (AEA) affirme que la dignité de l’animal se trouve à l’origine de la tradition chrétienne. Elle cherche à donner une voix aux animaux dans les Eglises et à changer le regard humain et le comportement envers les animaux.
AEA met notamment à disposition des Eglises des documents sur les animaux pour la célébration, l’école et la formation dans les paroisses. L’organisation plaide notamment pour le renoncement à la viande lors d’événements dans les Eglises. Son président est le capucin et écrivain Anton Rotzetter.
AEA fête cette année son 10e anniversaire par une série de manifestations, à découvrir sur le site internet www.aktion-kirche-und-tiere.ch.
Note: Des photos de Christoph Ammann peuvent être commandées directement chez lui à l’adresse ammann@sozethik.uzh.ch
(apic/sy/bb)



