Vaud : 50e anniversaire de la Fédération ecclésiastique catholique du canton de Vaud (FEDEC)

L’analyse de René Knüsel : «De la discrimination à l’intégration» des catholiques vaudois

Lausanne, 19 mai 2014 (Apic) ›Le catholique est devenu un Vaudois comme les autres’ c’est par cet aphorisme que René Knüsel caractérise l’évolution de la présence catholique dans le Pays de Vaud. En une cinquantaine d’années, les catholiques sont passés d’une discrimination certaine à une intégration quasi complète. Ils ne se distinguent quasiment plus du reste de la société.

Rencontre avec le professeur de sciences sociales de l’Université de Lausanne qui s’est penché sur ce phénomène à l’occasion du 50e anniversaire de la Fédération ecclésiastique catholique-romaine du canton de Vaud. (FEDEC)

Apic : Vous utilisez le terme de discrimination pour qualifier la situation des catholiques dans le canton de Vaud jusqu’à la moitié du XXe siècle. Comment le justifiez-vous ?

René Knüsel : La discrimination à l’égard des catholiques était d’abord fiscale et financière. L’Etat de Vaud entretenait une Eglise nationale protestante mais ne contribuait en rien au culte catholique. Or les catholiques, qui constituent le cinquième de la population en 1950, sont des contribuables comme les autres. Ils dénoncent une discrimination fiscale car, à travers l’impôt général, ils sont contraints de financer l’Eglise protestante nationale à laquelle ils n’appartiennent pas. D’où une longue lutte pour aboutir à la reconnaissance d’un statut ecclésiastique en 1970.

Apic : Le Pays de Vaud, passé à la Réforme en 1536, a fait du protestantisme une part de son identité nationale. Quelle place peuvent y trouver les catholiques ?

R. K. : Il existait une discrimination plus subtile envers les élites catholiques. Pendant longtemps le gouvernement vaudois est radical, national, masculin et protestant. La symbiose permanente entre ces éléments écarte de fait les catholiques qui ne correspondent pas à ce modèle. Sans être ouvertement anti-catholique, cette politique les exclut des rouages de l’administration et de l’Etat. C’est typique par exemple dans le département de l’instruction publique et des cultes.

Apic : Cette discrimination touche-t-elle aussi les simples fidèles ?

Il est plus difficile de parler de discrimination entre les communautés. Certes les catholiques qui, dès la fin du XIXe siècle, débarquent de l’extérieur, avec leurs familles souvent nombreuses, ne sont pas toujours bien vus. Mais je n’ai pas de témoignages d’un ›racisme anti-catholique’ systématique. On a même une sorte d’œcuménisme avant la lettre. Prêtres et pasteurs se fréquentent, les paroissiens se côtoient. S’il n’y a pas de mélange, il existe un respect mutuel. Pas mal de pasteurs et de mouvements protestants appuient d’ailleurs les demandes de reconnaissance des catholiques. La porte est entre-ouverte. La nomination, en 1920, d’un évêque de ›nationalité vaudoise’ en la personne de Mgr Marius Besson renforce l’idée que l’on peut être vaudois et catholique.

Apic : La reconnaissance des catholiques a toutefois été lente à se dessiner et à se mettre en place.

R.K. : Pour revenir aux origines, l’imposition de la Réforme dans le pays de Vaud ne s’est pas faite sans résistance. Après l’interdiction du culte catholique en 1536, la séquestration des biens ecclésiastiques et la fuite de l’évêque de Lausanne, des fidèles catholiques ont continué durant assez longtemps à vouloir pratiquer leur culte. Ils se rendaient dans le canton de Fribourg et en Savoie pour y célébrer la messe et recevoir les sacrements. Les registres des baillis bernois attestent des amendes imposées à ces récalcitrants. Au fil des siècles, le pays de Vaud est devenu quasiment exclusivement protestant. Au début du XIXe siècle, il ne comptait que 2% de catholiques dont ceux du district d’Echallens resté catholique en tant que bailliage commun entre Fribourg et Berne.

Dans le courant du XIXe siècle, sous les pressions étrangères, le culte catholique fut peu à peu rétabli d’abord dans des lieux privés, puis dans l’espace public. L’immigration de confédérés en provenance des cantons catholiques, due à un développement économique plus précoce, fait passer la part des catholiques dans le canton à 13% en 1900 et à 20% en 1950.

Apic : Cette minorité qui se développe fait alors entendre ses revendications.

R. K. : A partir du moment où la proportion des catholiques augmente, la règle de la simple tolérance ne suffit plus. Il y a peu de tensions religieuses, mais les catholiques ne supportent plus le carcan politique et administratif qui repose sur eux. Ils demandent une reconnaissance de la part de l’Etat. Les revendications catholiques s’expriment dans un premier mémorandum adressé au Conseil d’Etat en 1951 qui répond par la négative en 1955 tout en proposant une contribution financière annuelle de 200’000 francs destinée aux oeuvres caritatives. L’évêque, Mgr Charrière, accepte, mais cela ne suffit pas. Un second mémorandum est déposé en 1959. Le Conseil d’Etat nomme une commission qui propose de ristourner aux catholiques qui en feraient la demande la part des impôts destinée au culte et de la verser aux paroisses. Mais en contre-partie les communes ne pourraient plus financer les écoles catholiques. Les représentants des paroisses refusent cette solution et fondent en 1964 la Fdération des paroisses qui devient un acteur politique et obtient en 1970, après d’assez vifs débats au Grand Conseil, un premier statut qui reconnaît formellement les droits des catholiques et leur attribue une contribution financière.

Apic : Le processus d’intégration est alors en route.

R.K. : La déchristianisation et la déconfessionnalisation survenues dans les 50 dernières années y contribuent de manière évidente. L’appartenance religieuse n’est plus un critère identitaire majeur. L’élite d’origine catholique devient plus visible, elle accède à la fonction publique et à partir des années 1990 conquiert même le Conseil d’Etat.

Apic : La sociologie catholique se modifie aussi fortement avec l’arrivée de nombreux migrants des pays du Sud dès les années 1960.

R.K. : Cette immigration renforce le poids des catholiques mais elle fait aussi éclater la communauté qui devient beaucoup plus diverse. Les Italiens, les Espagnols ou les Portugais sont bien catholiques, mais ils ne sont pas Vaudois. Ces communautés parfois ›résistent’ à l’intégration dans l’Eglise ordinaire locale. Certaines paroisses forment les forces vives, mais ont une dominante culturelle étrangère. C’est un trait un peu paradoxal. Les catholiques issus de l’immigration peinent à comprendre et à admettre la spécificité du ›système catholique vaudois’ et sa relation complexe avec l’Etat.

Apic : L’intégration des catholiques franchit une dernière étape avec l’adoption de la Constitution cantonale vaudoise en 2003.

R.K. : La nouvelle Constitution établit l’égalité entre les Eglises réformée et catholique. Ce qui n’était pas forcément facile à admettre pour les protestants ›nationaux’. Mais par confort et par tradition, les constituants renoncent à envisager la séparation Eglises-Etat à laquelle protestants et catholiques sont opposés. Ils maintiennent le financement direct des Eglises par l’Etat sans instaurer un système d’impôt ecclésiastique tel que le connaissent la majorité des cantons suisses. On peut y voir une survivance de l’idée d’Eglise nationale. Le maintien de cette spécificité vaudoise ne va pas toutefois sans poser de nombreuses questions. Que fait-on de la liberté d’appartenance ou non à une Eglise ? Si les Eglises sont reconnues comme des éléments constituants de la société, est-il légitime que l’Etat reste en quelque sorte leur ›gardien’ ? Quel est le poids institutionnel des Eglises, y compris dans leurs activités sociales, scolaires ou caritatives ? Comment les Eglises assument-elles leur rôle d’encadrement religieux et spirituel ? Et enfin quelle place accorder aux autres confessions et religions ? Autant de questions qui montrent que le débat n’est pas clos.

Notre-Dame du Valentin emblème du catholicisme vaudois

La construction de la basilique de Notre-Dame du Valentin en ville de Lausanne est emblématique de l’évolution de la présence catholique dans le canton de Vaud. Elle marque la présence catholique par son intégration dans le bâti urbain relève René Knüsel.

Tout commence par l’achat d’un terrain en 1828. Après diverses déconvenues, une église dédiée à l’Assomption de la Vierge est inaugurée en 1835 sur la colline du Valentin, en face de la cathédrale devenue protestante. Ses frais de construction dépassent les moyens des 500 paroissiens de l’époque. Pour la financer on organise des quêtes en Suisse, en France, en Angleterre et en Belgique. En 1848, l’église est franche de dettes. En 1873 on rénove le chœur et on y installe un orgue. En 1894, on construit une salle paroissiale et des commerces en annexe de l’église.

Vastes travaux de 1931 à 1935

De 1931 à 1935 de vastes travaux sont entrepris donnant l’image d’une vaste ›cité paroissiale’ : construction d’immeuble locatifs, de magasins, de salles et surtout d’un haut clocher dus à l’architecte fribourgeois Fernand Dumas. L’église est également transformée par une tribune, un nouvel orgue et une grande fresque murale. Ce vaste chantier, financé par des fonds privés, se fait sous l’égide et la bénédiction de l’évêque vaudois Mgr Marius Besson, ancien curé à Lausanne.

Il faut attendre cependant jusqu’en 1948 pour que les cinq cloches, offertes par un particulier, soient transportées en grandes pompes de la gare et installées dans le clocher. En 1946 on rapatrie à Notre-Dame une statue de la Vierge du XVe siècle, conservée depuis la Réforme dans une ferme du Gros-de-Vaud.

En 2002 c’est à Notre-Dame du Valentin qu’on célèbre le deuxième centenaire du rétablissement du culte catholique à Lausanne. En 2003 l’Etat classe la basilique comme monument historique. En 2005, le canton et la ville de Lausanne octroient des subventions pour la rénovation de l’édifice qui sera achevée en 2011.

Souvenirs en images

A l’occasion du 50e anniversaire de sa fondation, la Fédération ecclésiastique catholique-romaine du canton de Vaud (FEDEC) édite une plaquette de photos retraçant les principales étapes de de son développement et de ses engagement. Préfacé par la Conseillère d’Etat Béatrice Metraux, l’ouvrage présente en sept chapitres et 86 pages les personnes et les visages, mais aussi les églises, œuvres d’art et monuments, ainsi que les événements majeurs vécus depuis 50 ans par l’Eglise en Pays de Vaud.

(apic/mp)

20 mai 2014 | 14:24
par webmaster@kath.ch
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