L’Association suisse de Terre Sainte, fondée en 1901 à Zurich sous le nom d’»Association des pèlerins suisses de Jérusalem», a fêté ses 100 ans dimanche 9 septembre à Lucerne. L’hôte d’honneur des festivités était le nouveau patriarche grec-catholique d’A
APIC Interview
Rencontre avec Grégoire III Laham, nouveau patriarche grec-catholique d’Antioche à Damas
Pas de sécurité mondiale sans création d’un Etat palestinien
Jacques Berset, APIC
Lucerne/Damas, 12 septembre 2001 (APIC) La clef de la stabilité régionale au Moyen-Orient et finalement du monde dépend de l’établissement d’un Etat palestinien avec Jérusalem pour capitale, analyse Grégoire III Laham, nouveau patriarche grec-catholique d’Antioche et de tout l’Orient. «Les Israéliens ont peur de la paix, ils préfèrent maintenir indéfiniment une situation de ni guerre ni paix».
Résidant à Damas, le chef de l’Eglise melkite fut durant 26 ans vicaire patriarcal à Jérusalem. «Quoi qu’on en dise, toute la stabilité de la région et finalement la sécurité du monde, sont conditionnées par la résolution du conflit israélo-palestinien», déclare-t-il dans une interview accordée à l’APIC. Mgr Loutfi Laham affirme que la paix israélo-palestinienne provoquerait un boom économique dans toute la région. De nombreux conflits trouvant leur source et leur justification dans le sort réservé aux Palestiniens s’apaiseraient.
APIC: Pourquoi les Israéliens auraient-ils peur de la paix ?
Grégoire III: Les Israéliens préfèrent une situation de ni guerre ni paix, car ils ne voient pas comment ils pourraient vivre en paix au milieu de ce grand monde arabe qui les entoure. Ils ne sont pas sûrs de ce qu’ils veulent vraiment. Ils ont encore plus peur de l’avenir que les Palestiniens, car ces derniers ne peuvent plus perdre grand-chose. Originaires de toutes les parties du globe – d’Europe, d’Amérique, d’ex-URSS, d’Ethiopie, des pays maghrébins et arabes – ils ont de graves problèmes d’identité et de cohésion sociale encore renforcés par la division entre laïcs et religieux, entre «faucons» et «colombes». Le conflit permet d’éviter l’éclatement de la société, mais combien de temps cela pourra-t-il encore durer ?
Que ce soit la gauche ou la droite qui soit aux affaires, on n’a pas l’impression que le pouvoir israélien ait une véritable politique concernant les Palestiniens. L’existence des colonies juives en plein cœur des territoires palestiniens est un véritable poison qui complique toute solution. Les Palestiniens sont confinés à de petits îlots isolés les uns des autres. Les accords d’Oslo sont de plus en plus vidés de leur substance. Mais il faut reconnaître qu’il y a désormais une entité palestinienne, avec son drapeau, son passeport, ses plaques de voiture… Au départ, il y avait beaucoup d’espoir et de volonté de dialogue. Aujourd’hui, les gens sont désenchantés, ils ont l’impression d’avoir été roulés.
APIC: Vous prétendez que l’intifada actuelle était inéluctable.
Grégoire III: Comme les grandes attentes d’Oslo ont été frustrées par la persistance de l’occupation israélienne, il n’y a pas même eu besoin de la provocation d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées pour mettre le feu aux poudres. Les gens, désespérés par le manque de perspectives, n’ont pas vu d’autres solutions que l’intifada, qui est devenu un but en soi. Il n’y a que la résistance pour faire cesser l’occupation.
Personnellement, je n’ai jamais prêché la violence, même pas celle des pierres. Par contre, j’ai toujours dit que si l’on ôte tout sens de vie à un peuple, il va se révolter. Après un mois et demi de soulèvement, on a commencé à tirer du côté palestinien. J’ai écrit en octobre dernier au président Arafat en lui demandant de ne pas à utiliser les armes; il m’a répondu et donné plusieurs fois l’ordre de cessez-le-feu. Mais maintenant c’est fini, c’est une intifada armée. Arafat a-t-il encore la possibilité aujourd’hui de faire taire les armes ? A-t-il tant de pouvoir sur la rue ? Ce n’est pas un magicien.
APIC: Que pensez-vous des bombes-humaines de ces derniers jours ? Quel est leur sens et leur logique ? Ne creusent-elles pas un fossé désormais infranchissable entre Israéliens et Palestiniens ?
Grégoire III: C’est le désespoir total chez les jeunes, qui ont perdu le sens de la vie. De la leur et de celles qu’ils anéantissent. Que peut-on donner quand on n’a plus rien, sinon sa vie, que l’on offre en sacrifice pour l’avenir de son peuple. C’est la logique d’une population qui a perdu sa terre, qui n’a plus de travail, d’avenir, qui vit sous occupation depuis des décennies. La vie est maison, eau, travail… tout cela. Nombre de jeunes Palestiniens n’ont plus aucun de ces éléments de vie. Leur quotidien est fait de confiscations de terres, de destructions d’habitations, de discriminations de toutes sortes, de misère économique, de bouclages des territoires, d’emprisonnements, voire de mort.
Certes, le suicide ne fait partie ni de la théologie chrétienne, ni de ma vision. Mais je peux en comprendre les raisons: le suicide exprime le paroxysme du désespoir. On peut bien critiquer la violence et le suicide, mais si on ne veut pas en analyser les origines, on n’est guère plus avancé.
APIC: Faysal Husseini, qui était chargé du dossier de Jérusalem au sein de l’Autorité palestinienne, est mort; Ariel Sharon a fait fermer la Maison d’Orient. Que signifient ces deux événements pour vous ?
Grégoire III: Faysal Husseini était un grand ami et une grande personnalité palestinienne modérée, très équilibrée. En charge du portefeuille de Jérusalem, il menait les choses avec une extrême dextérité et ses rapports avec les Israéliens étaient empreints d’une grande malléabilité. Sa disparition est une grande perte. C’était une personnalité d’une grande envergure, très ouverte. Il considérait sincèrement les chrétiens comme une partie intégrante et nécessaire du peuple palestinien.
Quant à la fermeture de l’Orient House, c’est un parfait non-sens et les Israéliens le savent. Ils devront tôt ou tard la rouvrir, mais la violence est telle actuellement de part et d’autre que l’on ne pense plus pour le moment à l’Orient House. Mais cette présence palestinienne au cœur de la Jérusalem arabe était l’espoir d’une démocratie et permettait un certain pragmatisme entre Juifs et Palestiniens. C’était un lieu de rencontre et de dialogue, tant au niveau local qu’international, un symbole de modération. Les Israéliens ont détruit ce symbole. Il n’y a pour le moment plus aucun lieu où se rencontrer, il ne reste que la violence.
APIC: Comme président de l’Association interreligieuse, avez-vous eu l’occasion d’expliquer ce point de vue aux rabbins israéliens qui participent à ce dialogue ?
Grégoire III: Je l’ai fait quand j’étais à Jérusalem, avant que je sois élu patriarche. Nous avons fondé cette association un an avant le début de l’intifada Al-Aqsa, qui a éclaté il y a un an déjà. Dans le Centre de rencontre Al-Liqa, fondé avec des amis chrétiens et musulmans, nous avons pu organiser un congrès auquel ont participé des juifs membres de l’Association interreligieuse que nous avons mise sur pied. Mais tout cela tourne au ralenti, en raison de la violence et de la méfiance: c’est la guerre !
La volonté est là, je peux parler ouvertement avec les Juifs, sans haine dans le cœur. Je les aborde en toute franchise sur les questions de justice. Je leur dis: c’est la vérité, c’est pour vous, pour votre salut, car vous allez droit dans le mur; il faut changer de politique. Beaucoup de Juifs me sont reconnaissants de leur parler ainsi, de me montrer conciliant. D’autres Juifs m’attaquent, car ils ne conçoivent pas que l’on puisse être pour la justice pour les Palestiniens. Ils veulent que l’on soit inconditionnellement avec eux !
APIC: Les responsables chrétiens de Terre Sainte sont-ils solidaires de l’intifada?
Grégoire III: C’est un fait: les chefs des Eglises chrétiennes de Jérusalem n’ont jamais autant fait de réunions que depuis le début de l’intifada Al-Aqsa. On n’est pas des spectateurs, mais des acteurs. N’oubliez pas qu’il y a de nombreux chrétiens parmi les cadres de l’Autorité palestinienne et les conseillers d’Arafat. Les chrétiens palestiniens sont aussi engagés politiquement, parce qu’ils font partie intégrante de ce peuple. Comme patriarche, en Terre Sainte, en Syrie, au Liban, je suis en quelque sorte, moi aussi, le porte-parole de la cause palestinienne. J’ai tout de même été 26 ans à Jérusalem. Tout le monde dans l’Eglise grecque-catholique, tous les évêques au sein de la hiérarchie, sont en faveur de cette cause. Nous interpellons le monde occidental «chrétien».
APIC: Vous dites que le pape Jean Paul II est tout à fait conscient de l’injustice faite au peuple palestinien…
Grégoire III: Souvenez-vous de la récente visite du Saint-Père en Syrie, où il a parlé de paix et de justice. En mai dernier, il s’est rendu sur le Golan, à Al-Quneitra, une ville détruite par les Israéliens. C’est un symbole fort, comme en mars 2000 sa visite au camp de réfugiés palestiniens de Deiheishe, près de Bethléem, où il a parlé d’un droit des Palestiniens à une patrie. Jean Paul II n’emploie jamais des termes purement politiques, mais le contenu de ce qu’il a dit est très politique: il réclame la reconnaissance du droit des Palestiniens, de leur dignité, de leur patrie. La politique la plus constante en faveur des Palestiniens est celle du Vatican, qui a également toujours maintenu la même position sur la question de Jérusalem, refusant l’annexion israélienne.
APIC: N’y a-t-il pas de contradiction entre cette volonté de justice envers les Palestiniens et celle de solder le contentieux entre le monde chrétien et le monde juif, notamment l’anti-judaïsme chrétien qui, dans l’histoire, a alimenté l’antisémitisme qui a culminé dans la tragédie d’Auschwitz ?
Grégoire III: Ce n’est pas une contradiction, mais la difficulté de conserver l’équilibre existe. Le contentieux entre le Vatican et l’Etat hébreu aujourd’hui est plutôt religieux, et pas essentiellement politique. En effet, le Vatican a signé un accord avec Israël tout comme il l’a fait avec l’Autorité palestinienne. Au yeux des Arabes, la position du Vatican dans la question du contentieux religieux se reflète sur l’aspect politique, ce qui leur fait parfois apparaître la position romaine comme étant davantage favorable aux Juifs.
En matière politique, la position vaticane est mieux perçue. Le pape ne va jamais transférer sa nonciature de Jaffa – dans l’Etat d’Israël – à Jérusalem, comme veulent le faire les Etats-Unis. A Jérusalem, le représentant du Vatican est délégué apostolique, pas nonce. C’est un signal fort. J’ai moi-même déclaré au maire israélien de Jérusalem, Ehud Olmert, qu’il n’aura jamais la paix dans cette ville avant qu’il y ait aussi une Jérusalem palestinienne. Il faut trouver une formule qui permette à tout le monde de vivre dignement.
APIC: Vous avez essayé vous-même la voie pragmatique, en contribuant à améliorer le sort de la population par la construction de logements populaires dans le quartier arabe de Beit Hanina, à Jérusalem-Est….
Grégoire III: Malheureusement, la politique israélienne est d’empêcher les Arabes de vivre à Jérusalem, pour judaïser la ville. Dans les années 40, on donne les chiffres de 40’000 chrétiens à Jérusalem. Aujourd’hui, alors que la ville compte 600’000 habitants, ils ne sont plus qu’entre 8 et 10’000… Juste à côté, dans l’agglomération historiquement chrétienne de Bethléem-Beit Jala-Beit Sahour, les chrétiens sont devenus minoritaires. Ces communautés sont encerclées par des colonies juives et se sentent comme dans une nasse.
Les Israéliens ne nous facilitent pas la vie, et c’est peu dire. Ainsi, j’avais acheté un terrain à côté du premier projet de logements de Beit Hanina, à Jérusalem-Est, mais je n’ai pas pu réaliser le plan de construction, en raison de formalités que l’on n’a pas voulu résoudre. Les Israéliens ont de l’argent à n’en plus finir pour bâtir des logements dans les implantations juives sur des terres palestiniennes confisquées, comme à Har Homa ou Gilo, mais rien pour aider à l’urbanisation des quartiers arabes.
Les occupants ne donnent pas de permis de construire aux Arabes, et comme ceux-ci sont forcés de construire «illégalement» pour loger leur famille, ils se font démolir leurs maisons. J’ai parfois eu envie, moi aussi, de construire «illégalement» parce que l’on ne me donnait pas de permis de bâtir… Démolir des maisons construites par l’Eglise aurait provoqué un beau scandale!
APIC: Vous dites que les Israéliens veulent faire partir les Arabes de Jérusalem…
Grégoire III: Cela ne fait aucun doute, mais ils savent que nous sommes obstinés. J’espère que les Arabes ne quittent pas la terre de leurs ancêtres. C’est notre rôle d’aider les gens à rester là où ils sont nés. Mon premier décret de patriarche a été celui-ci: l’émigration est défendue. Je l’ai dit également pour les chrétiens du Liban et de Syrie. J’ai reçu des applaudissements à n’en plus finir. Cependant, les gens nous rétorquent: «c’est ce que nous voulons, donnez-nous des moyens de réaliser ce vœu, et nous resterons». Mais ces jeunes n’ont pas d’avenir, les conditions de sécurité, d’études, de subsistance, manquent.
APIC: L’émigration des chrétiens touche aussi les pays arabes voisins…
Grégoire III: Comme patriarche de l’Eglise melkite, une Eglise née dans les pays arabes, je suis à la tête de 2,5 millions de fidèles. Dans les pays arabes, nous ne sommes plus que 700 à 800’000 grecs-catholiques, c’est à dire à peine un tiers. … La pression est actuellement la plus grande en Palestine, tandis qu’elle est moindre en Syrie ou en Galilée
Dans les territoires autonomes, avec Ramallah, Bethléem et Beit Jala sont les localités qui ont le plus grand nombre d’immigrés hors du pays: aux Etats-Unis, au Canada, au Honduras, en Amérique du Sud, en Europe. Pour moi, le facteur le plus important de l’émigration est l’aspect économique et politique. On peut se faire au manque de démocratie, mais pas au fanatisme, qui est avant tout un produit d’essence politique. Ce n’est pas en premier lieu un phénomène religieux.
L’islam ne s’est pas encore libéré d’un projet politico-religieux. Le césaro-papisme, contrairement aux pays de chrétienté, est toujours très présent dans les pays arabes. L’immixtion du religieux dans la politique a mis des siècles à disparaître en Occident. En Syrie, en Egypte, en Jordanie, les projets politico-religieux comme ceux des Frères musulmans visent la prise du pouvoir. Le manque de démocratie dans les pays arabes est conditionné par cette situation. Les pays arabes ne sont pas encore prêts pour une démocratie à l’occidentale.
Les régimes en place considèrent que si l’on laisse faire pleinement la démocratie, les islamistes vont s’emparer du pouvoir. S’il le peuple avait plus de maturité, s’il connaissait notamment la distinction entre plan politique et plan religieux, il y aurait davantage de démocratie. Dans la région, la Syrie, qui se veut en principe un pays séculier même s’il est de culture musulmane, tâche de conserver le plus d’équilibre possible entre politique et religion. Depuis l’arrivée au pouvoir à Damas de Bachar el-Assad, on sent une volonté d’ouverture. Mais le président syrien a bien rappelé que l’on ne peut arriver à la démocratie d’un coup de baguette magique, il faut préparer les gens. Les chrétiens voient dans Bachar el-Assad et dans son régime un gage de stabilité, et ils se méfient des groupes extrémistes qui guettent un moment propice. (apic/be)



