L’attaque de la cathédrale de Bagdad, ’notre 11 septembre à nous!’
Irak: Rencontre avec le Père Yousif Thomas Mirkis, responsable de «La Pensée chrétienne»
Fribourg, 16 mai 2011 (Apic) L’attaque sanglante du 31 octobre dernier contre la cathédrale Notre-Dame du Perpétuel Secours (*), à Bagdad, représente pour la minorité chrétienne d’Irak un sévère traumatisme. «C’est notre 11 septembre à nous ! Il y a un avant et un après cette attaque, qui a révélé toute la faiblesse de la société irakienne», lance le Père Yousif Thomas Mirkis (**). Le religieux dominicain de Bagdad était de passage en Suisse à l’occasion du 1er Symposium sur le christianisme en Mésopotamie qui s’est tenu à l’Université de Fribourg les 13 et 14 mai.
Dans une interview à l’Apic, le religieux dominicain, rédacteur en chef du magazine irakien «Al-Fikr Al-Masihi» (La Pensée chrétienne) (***), souligne que si un gouvernement ne peut pas protéger les innocents, il doit démissionner. «Si l’on peut tuer des gens alors qu’ils prient, c’est que la violence a atteint un stade ultime!», déclare dans un français impeccable le dominicain originaire de Mossoul, âgé d’une soixantaine d’années.
Apic: Les perspectives d’avenir des chrétiens d’Irak semblent très sombres…
Père Yousif Thomas: Il ne faut pas parler que des chrétiens, que de sauver le petit troupeau qui reste… Il faut préparer l’avenir, car c’est un problème qui concerne toute la société irakienne: beaucoup de musulmans sont choqués par les violences exercées contre les chrétiens. Ils disent: ce n’est pas cela l’islam! Nous devons travailler avec ces personnes-là, avec les musulmans modérés. En effet, la communauté musulmane est très diverse, selon les villes, les quartiers… Là où nous avons vécu ensemble, où nous nous connaissons, l’entente est bonne. Il y a d’ailleurs de plus en plus de musulmans qui viennent prier la Sainte Vierge dans nos paroisses, c’est un signe! Il faut savoir aussi que la situation économique de l’Irak s’améliore.
Si un médecin à Bagdad gagne près de 2,500 dollars par mois, va-t-il émigrer ? Pour ensuite gagner péniblement sa vie à l’étranger comme balayeur ou autre, parce que son diplôme irakien ne sera pas reconnu… Il préférera rester à Bagdad, malgré l’insécurité, parce qu’il a un bon salaire.
Il existe aussi une autre catégorie de chrétiens, convaincus que nous avons encore quelque chose à dire aux autres Irakiens, malgré la période de fanatisme que nous traversons. Et ce fanatisme ne vise pas que les chrétiens; les victimes musulmanes sont proportionnellement plus nombreuses! Les musulmans souffrent en effet plus que nous. Ils ont les mêmes peurs pour leurs enfants que les familles chrétiennes. Eux aussi sont nombreux à émigrer en raison de la violence et du manque de perspectives.
Apic: Les chrétiens d’Irak ne donnent pas l’impression d’être très unis!
Père Yousif Thomas: Si les chrétiens veulent rester en Irak, ils doivent travailler différemment. Nous restons enfermés dans nos divisions, le dialogue interchrétien est encore faible, sinon inexistant. Nous avons des Eglises paralysées par ces divisions, des évêques paralysés…
Apic: S’ils formaient une certaine élite, les chrétiens quittent le pays en masse…
Père Yousif Thomas: Nous avons l’avantage que les chrétiens ne vivent pas dans une structure tribale, mais sont urbanisés. Si, dans le passé, leurs parents étaient des bergers dans la montagne, actuellement la population chrétienne vit plutôt en ville. Elle est alphabétisée à 90%, les femmes même à 95%!
Les musulmans sont beaucoup moins formés. Il ne faut pas oublier qu’en 2003, les chrétiens, qui n’étaient que 3% de la population, représentaient près de 40% des diplômés: ils étaient médecins, ingénieurs, cadres, etc. Ils publiaient des revues et éditaient de nombreuses publications. Mais depuis l’invasion américaine, en raison de la violence et de l’insécurité, on assiste à une hémorragie de cadres, que ce soit dans les universités ou les écoles. Les hôpitaux souffrent particulièrement de cet état de fait. En 2003, à Bagdad, nous avions 36 prêtres chaldéens pour desservir 40 églises, maintenant, ils ne sont plus que 10…
Les chrétiens sont partis vers la Syrie, la Jordanie, la Turquie. Certains villages chrétiens au Nord, rasés par l’armée irakienne dans les années 60-70, ont certes été reconstruits par le gouvernement kurde. Mais leurs habitants repartent vers les villes d’Erbil ou de Dohouk, faute de travail sur place. De plus, il n’y pas que le problème de la subsistance, mais également la question de l’identité. Venant des villes, ils se sentent comme des étrangers, car les barrières ethniques se sont accentuées ces dernières années.
Apic: Nombre d’Irakiens sont réfugiés en Syrie, mais leur situation est aussi difficile!
Père Yousif Thomas: Effectivement, la Syrie a accueilli près d’un million et demi d’Irakiens, mais maintenant le pays, comme tout le Moyen-Orient, est devenu très instable. Que vont devenir les réfugiés irakiens, notamment ceux qui ont tout vendu en Irak pour pouvoir partir et qui n’ont plus rien ? Revenir ? Il est devenu plus cher de louer un appartement à Bagdad qu’à New York. Du point de vue économique, le retour serait très difficile. Un appartement pour une famille, à Bagdad ou à Mossoul, coûte désormais 8 à 900 dollars par mois.
De plus beaucoup d’Irakiens en Syrie sont perçus comme des anciens sympathisants du parti Baath de Saddam Hussein. Il serait par conséquent dangereux pour eux de rentrer au pays. Dans ce cas, ils préféreraient mourir en Syrie!
grasApic: Quels sont les solutions que vous proposez face à cet exode ?
Père Yousif Thomas: Nous voulons créer un lieu de dialogue de civilisations entre les communautés, tout le contraire de la thèse de l’Américain Samuel Huntington sur le «choc des civilisations» (voir son ouvrage de 1996, intitulé «The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order», ndr). C’est ainsi que comme dominicains, nous avons fondé un centre, que nous appelons «l’Université ouverte de Bagdad» (Baghdad Open University For Human Sciences, www.bag-op-univ.com). Il a pour objet de favoriser l’émergence d’une élite intellectuelle irakienne.
Cette Université ouverte, où nous travaillons avec des amis musulmans – professeurs d’Université, penseurs, religieux et hommes politiques – veut être un espace de dialogue et de recherche pour tous les citoyens irakiens. Ce lieu veut se spécialiser dans les sciences humaines afin d’aider tout le monde à comprendre «l’être irakien» et l’être humain, à analyser les événements de la vie, notamment ce qui s’est passé dans le pays ces huit dernières années. Il faut contribuer à reconstruire les liens de cohabitation que l’intégrisme et le fanatisme tentent de détruire.
Encadré
«Avant l’attaque de la cathédrale de Sayidat al-Najat, les chrétiens qui fuyaient les zones dangereuses venaient au Nord pour s’installer, mais maintenant ils veulent quitter le pays définitivement, car l’avenir des chrétiens n’est pas clair», déclare à l’Apic le Père Fadi Lion, jeune supérieur du séminaire Saint-Pierre d’Ankawa, le quartier chrétien d’Erbil, au Kurdistan irakien. Jusqu’en 2006, le séminaire chaldéen se trouvait à Dora, un quartier de Bagdad. En raison des persécutions et des attaques terroristes, le séminaire s’est exilé au Kurdistan en 2006. Après deux années de vie dans des conditions matérielles très rudes, les séminaristes ont pu s’installer dans des locaux tout neufs dès l’automne 2008.
«Nous avons perdu nos vies, mais nous ne voulons pas sacrifier l’avenir de nos enfants», lui déclarent de nombreux parents installés provisoirement à Ankawa, qui ne considèrent le Kurdistan que comme un point de transit. Depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003, près des deux tiers des chrétiens, présents dans le pays depuis deux millénaires, ont fui le pays. «Il y a des manifestations dans les rues du Kurdistan, la situation sociale et économique n’est pas bonne, la pauvreté règne, il n’y a pas de travail pour les chrétiens… De plus, au Kurdistan, selon les régions, on parle sorani ou kurmanji. «Les jeunes chrétiens venant de Bagdad ont des problèmes, car il y a peu d’écoles en anglais… C’est une raison supplémentaire pour émigrer».
Encadré
Le Frère Yousif Thomas Mirkis, quand il s’installe à Bagdad, découvre que l’importation de la Bible est interdite depuis 1974 en vertu d’un décret de loi secret. Le responsable de la Société biblique était en prison. Le dominicain rencontre alors le chef de la censure, pour lui demander des explications sur cette interdiction officieuse. «C’est le livre des juifs», lui rétorque le responsable. Après une série d’échanges, Yousif Thomas Mirkis peut finalement importer des Bibles en grand nombre. «Les portes se sont alors ouvertes et nous avons pu en importer des quantités extraordinaires dans les années 90. On pouvait la trouver sur un présentoir dans toutes les églises… Dieu était bon pour nous! C’est une expérience extraordinairement positive. S’il y a un œcuménisme en Irak et au Moyen-Orient, il s’est développé autour de la Bible». Et de relever, avec un brin de tristesse, que sur le chemin de l’exil, la première chose que prennent les Irakiens dans leur bagage, c’est une Bible.
(*) Lors de l’attaque de la cathédrale syro-catholique de Sayidat al-Najat (Notre-Dame du Perpétuel Secours) le 31 octobre 2010, des terroristes ont massacré une cinquantaine de fidèles – dont deux jeunes prêtres, ainsi que des femmes et des enfants.
(**) Le Frère Yousif Thomas Mirkis est né à Mossoul en 1949, d’une famille chaldéenne originaire du Nord de l’Irak. Au terme de sa formation au séminaire syro-chaldéen de Mossoul (aujourd’hui disparu), il entre dans l’Ordre dominicain et est ordonné prêtre en 1980. Détenteur d’un doctorat en théologie à Strasbourg et d’un master en ethnologie à Nanterre, près de Paris, le Père Yousif Thomas Mirkis enseigne notamment la théologie dogmatique et l’introduction à la pensée philosophique au Babel College d’Erbil-Ankawa. Le Père Yousif est, à Bagdad, l’un des fondateurs du Centre de théologie pour les laïcs. Il dirige la plus importante librairie chrétienne d’expression arabe. Se qualifiant d’»amoureux de la Bible», Yousif Thomas Mirkis dit avoir lu la Bible dans son intégralité à l’âge de 14 ans!
(***) Fondée par les prêtres du Christ-Roi en 1964, la revue irakienne «Al-Fikr Al-Masihi» (La Pensée chrétienne) est dirigée depuis 1995 par les frères Dominicains. Son projet se définit ainsi: être un phare pour une éducation chrétienne ouverte, tolérante, sérieuse, stable et engagée, pour une pluralité de réflexion. (apic/be)



