Chili: Mobilisation étudiante et grève générale: le pays en pleine effusion sociale
L’Eglise catholique appelle au dialogue et à une éducation intégrale
Santiago du Chili, 26 août 2011 (Apic) Le Chili vit sa plus grande effervescence sociale depuis le retour de la démocratie il y a 21 ans, avec la mobilisation des étudiants depuis trois mois et deux jours de grève générale les 24 et 25 août. L’Apic a rencontré Tomas Scherz, Vicaire pour l’Education de l’archevêché de Santiago, pour comprendre les raisons de cette contestation.
Soutenant la clameur des étudiants pour une réforme profonde du système éducatif, le Père Scherz appelle au dialogue et invite les autorités à envisager enfin l’éducation comme un droit à une formation intégrale, pas seulement comme un moyen de produire des professionnels rentables.
Apic: Pourquoi le Chili est-il en grève durant deux jours?
Tomas Scherz: Convoquée par la Centrale Unitaire des Travailleurs, CUT – un syndicat important au Chili, la grève vise à réclamer des changements profonds au gouvernement actuel. Les travailleurs, fonctionnaires et étudiants qui se mobilisent ces jours-ci demandent une réforme du système de retraite pour en finir avec la pauvreté des retraités. Ils veulent une réforme fiscale pour redistribuer davantage les richesses. Ici, la charge fiscale est très basse, autour de 17%, contre environ 35% en Allemagne par exemple. Les grévistes exigent aussi de plus grands bénéfices en matière de santé publique et une modification du code du travail pour protéger plus les travailleurs. Surtout, les syndicats entendent profiter de la mobilisation qu’ont su générer les étudiants autour de l’éducation pour valider ces revendications.
Apic: D’après vous, cette contestation a-t-elle raison d’être?
T.S: Je peux m’exprimer en ce qui concerne l’éducation qui est mon domaine. Au Chili, le système éducatif est marqué par l’injustice. En primaire et dans le secondaire, mais surtout à l’Université, le système est très inégalitaire, le coût des études très élevé, le système de financement critiquable et la qualité déficiente, surtout dans les établissements primaires et secondaires publics. Les demandes des jeunes sont donc absolument justifiées.
Ici, une famille qui gagne le salaire minimum (environ 265 euros par mois) ne peut pas payer l’Université qui vaut, pour la moins chère, au moins 370 euros par mois. Alors les étudiants sont contraints de s’endetter et finissent par devoir des dizaines de milliers d’euros, s’ils réussissent à finir leurs études.
Apic: Face à ce système éducatif privatisé et inégalitaire, les manifestants exigent une éducation publique, gratuite et de qualité. Ont-ils raison?
T.S: 95% des revendications de ces jeunes se justifient. Les étudiants demandent une réforme profonde sur trois points centraux. L’accès à l’Université d’abord, car pour le moment si l’on n’a pas fréquenté un bon lycée, souvent privé, ou que l’on n’a pu se payer une bonne préparation à l’examen d’entrée à l’Université, il est très difficile d’y entrer. La qualité ensuite: sur ce point, l’Eglise ne peut que les suivre. Souvent au Chili, on cherche à instruire pour former de bons professionnels, rentables sur le marché du travail. Mais on oublie de former les jeunes en tant que personne et que citoyen. Les Université actuelles sont peu à offrir une formation intégrale de l’être humain.
Apic: Les étudiants réclament aussi la fin du profit dans l’éducation. Qu’en pense l’Eglise chilienne?
T.S: Nous partageons cette revendication. La doctrine sociale de l’Eglise le dit clairement: l’éducation et la santé sont des droits fondamentaux, pas des marchandises. L’encyclique Centesimus Annus n° 40 du pape Jean Paul II est formelle: «Voici une nouvelle limite au marché: il existe des nécessités collectives et qualitatives qui ne peuvent être satisfaites par les mécanismes du marché; il est des exigences humaines importantes qui échappent à sa logique; des biens qui, par leur nature, ne peuvent se vendre ni s’acheter.» Les étudiants, qui sont très bien préparés, l’ont bien compris et ils ont mis le débat sur la table.
Apic: Quels sont ces 5% avec lesquels vous n’êtes pas d’accord?
T.S: Demander à l’Etat un effort majeur pour garantir une éducation plus égalitaire et de meilleure qualité, oui. Mais de là à rendre étatique toute l’éducation, ce n’est peut être pas la meilleure chose. Nous voyons d’un bon œil les systèmes mixtes comme en Belgique ou en Hollande.
Apic: Malgré l’appui de nombreux citoyens (80% selon une étude récente) aux demandes du mouvement étudiant, le gouvernement ne cède pas. Pour quelles raisons?
T.S: Le gouvernement agit beaucoup sur la défensive et tente de remettre en cause le mouvement. De plus, il semble qu’il y ait en son sein des gens qui considèrent souhaitable la recherche du profit dans l’éducation. Mais ce conflit étudiant montre aussi autre chose: avec leurs mobilisations créatives et artistiques, les jeunes ont remis en cause les institutions traditionnelles de la démocratie. Ils ne croient plus dans les hommes politiques, que ce soit ce gouvernement ou la coalition de centre-gauche qui a été 20 ans au pouvoir auparavant.
Apic: Au début du mois, certaines manifestations ont été accompagnées de heurts et durement réprimées par la police. Craignez-vous un scénario similaire ces jours-ci?
T.S: Il y a certes des groupes violents en marge des mobilisations, mais ils sont minoritaires. Je crois que les autorités exagèrent un peu les actes de violences autour de ces manifestations. Le recours à la loi de sécurité de l’état, comme cela a été évoqué, serait une grande imprudence. Heureusement, le gouvernement semble avoir compris qu’on ne peut pas interdire une manifestation. Je regrette toutefois que les positions se soient radicalisées ces dernières semaines, tant de la part du gouvernement que des jeunes. Il faut parvenir à un dialogue transparent, franc et réaliste.
Apic: Quelle(s) solution(s) voyez-vous à ce conflit et quel pourrait être le rôle de l’Eglise?
T.S: Nous croyons que les circonstances pour s’asseoir à une table et dialoguer sont réunies. Comme peuple, nous devons apprendre à nous écouter, même si nous sommes en désaccord. Il y a quelques jours, les étudiants ont déposé une lettre au Palais présidentiel. Cette lettre résume leurs demandes en 12 points très clairs. Le gouvernement devrait la lire et s’asseoir à la table des négociations avec les étudiants et des experts ou observateurs extérieurs. L’Eglise est toujours disposée à servir de médiateur. Mais elle ne présume pas de sa capacité à le faire. Si les deux parties nous le demandent, nous participerons avec joie. Mais seulement s’ils le souhaitent.
Apic: Des membres de l’Eglise au Chili participent-ils aux mobilisations?
T.S: Si l’on compte tous les baptisés dans la foule des manifestants, oui beaucoup participent! En ce qui concerne les membres de la hiérarchie de l’Eglise, non, nous ne sommes pas dans les marches de protestation. Aujourd’hui, beaucoup cherchent à récupérer la popularité dont bénéficie le mouvement étudiant. L’Eglise préfère ne pas suivre leur modèle, mais elle poursuit son action au quotidien. Je crois qu’il faut remercier les jeunes d’avoir mis ce débat sur la table. Réfléchir à l’éducation que nous souhaitons pour nos enfants, c’est penser à quelle société, à quel type d’hommes et de femmes, nous aspirons. (apic/lg/bb)



