«L'Eglise combat pied à pied pour changer les mentalités»
Burkina Faso: Rencontre avec l’Abbé André Ouedraogo, directeur du Petit Séminaire d’Ouahigouya
Ouahigouya/Fribourg, 19 août 2014 (Apic) Au Burkina Faso, la tradition reste encore très prégnante au sein d’une population à plus de deux tiers analphabète. Les chefs des grandes familles, les chefs de village, les «chefs de terre» sont les détenteurs de la coutume et ils veulent la perpétuer. Mais certaines pratiques doivent être fermement combattues, car contraires à la dignité humaine, comme la chasse aux «mangeuses d’âmes», des femmes accusées de sorcellerie, confie à l’Apic l’Abbé André Ouedraogo.
Directeur du Petit Séminaire Notre-Dame de Nazareth, à Ouahigouya, la troisième ville du Burkina Faso, située dans la zone sahélienne, l’Abbé André l’affirme haut et fort: «Il faut combattre pied à pied pour changer les mentalités au Burkina Faso, mais nous devons faire connaître le message du Christ en respectant ce qu’il y a de bon dans nos coutumes et nos valeurs traditionnelles. Ce sont les épousailles entre le Christ et le tradition, pour donner un visage chrétien à notre société et un visage authentique à notre Eglise!»
«Grâce à Dieu, grâce à l’éducation qui se répand et à l’action de l’Eglise catholique, on va vers le mieux!», lance, optimiste, l’Abbé André Ouedraogo, de passage en Suisse cet été à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», basée à Lucerne.
Apic: Vous dites que l’Eglise combat pied à pied pour changer les mentalités afin de gagner la population au message chrétien… Dans votre lutte contre l’exclusion sociale, vous pointez notamment les violences faites aux femmes, comme le cas des femmes accusées de sorcellerie.
Abbé André: L’Eglise catholique – notamment par sa Commission épiscopale «Justice et Paix» et son œuvre d’entraide OCADES (Caritas Burkina) – s’engage en effet contre les violences commises à l’encontre des femmes, les membres les plus vulnérables de la population burkinabé. Parmi ces violences, les mutilations génitales féminines (MGF) et les accusations de sorcellerie, qui visent les «mangeuses d’âmes» originaires pour l’essentiel du Plateau mossi, au centre du pays. Certains Burkinabés croient encore que ces femmes ont la capacité de manger l’âme d’autrui, grâce à un pouvoir magique.
Dans notre pays, la sorcellerie prend de façon arbitraire un visage féminin, comme on peut le voir à Ouagadougou, au Centre «Delwendé» (qui signifie en langue mooré ‘prendre appui sur Dieu’) de Tanghin, dans le secteur n°23, ou à la «Cour de solidarité» de Paspanga, dans le secteur 12. D’autres centres disséminés sur le Plateau mossi hébergent des milliers de femmes chassées pour ce genre de «raisons».
Ces femmes pauvres, malades ou infirmes, veuves sans enfants, souvent âgées, sont dépourvues de protection familiale. Elles sont accusées sans la moindre preuve, lors d’un décès inexpliqué, d’être des sorcières. Bannies de leur communauté, leurs biens saccagés, elles risquent même d’être lynchées à mort si elles ne s’en vont pas. Elles n’ont plus de contact avec leur famille, qui a l’interdiction de leur venir en aide.
Apic: Cette chasse aux «mangeuses d’âmes» est-elle toujours d’actualité au XXIe siècle ?
Abbé André: C’est un phénomène en régression, grâce au travail de conscientisation mené notamment par l’Eglise et diverses ONG. Errant des jours durant dans la savane, comme des zombies, cherchant un lieu qui les accueille et les protège, promises à la déchéance physique, morale, sociale et psychologique, nombre d’entre elles se pendent, s’empoisonnent ou se jettent dans un puits. Même leur famille se voit interdire d’entretenir des relations avec les ‘mangeuses d’âmes’. Elles sont considérées comme mortes.
Des prières de délivrance sont faites. De plus en plus de personnes à l’origine des maléfices vont voir un prêtre ou se confessent publiquement. Ce ‘monde parallèle’, qui est encore très présent, touche beaucoup de monde, et malheureusement aussi les communautés chrétiennes.
Apic: Les chrétiens ne sont donc pas immunisés contre les dérives de la coutume ?
Abbé André: Face à des événements qu’ils ne peuvent expliquer, les gens cherchent des causes surnaturelles. La coutume persiste: un décès dans un accident de la route n’est pas une mort naturelle. Alors le corps du défunt n’est pas amené à la maison. Il est rapidement enterré au bord de la route. Traditionnellement, c’est ainsi. Cela vaut aussi pour les chrétiens, qui n’ont pas toujours droit à des funérailles à l’église.
Une femme qui meurt en couches sera enterrée loin du village, en dehors du cimetière communal. De même ceux qui se pendent… Ces traditions restent très fortes dans certaines familles et dans certains villages. Se heurter à la coutume entraîne des menaces ou de l’inimitié dans les grandes familles, car la pression sociale reste forte. Chez les chrétiens, cela change peu à peu: on essaye de faire une cérémonie religieuse à l’église et d’amener ensuite les morts au cimetière, mais la victoire n’est pas encore totalement acquise!»
«On assiste peu à peu à un éveil des consciences, à une autre façon de voir les choses, grâce à la lumière de la foi, grâce à la scolarisation et à l’éducation. On essaye de montrer qu’aller contre la coutume n’apporte pas fatalement le malheur dans la famille. La lumière gagne de plus en plus sur la pratique coutumière. Des personnes osent dénoncer les pressions, et la justice finit par intervenir. Le défi de la nouvelle évangélisation aujourd’hui, chez nous, est de réussir la rupture avec certaines pratiques de la tradition. D’aucuns n’ont pas encore trouvé l’assurance et la sécurité nécessaire dans le christianisme: ils conservent un pied dans la tradition et un pied dans la foi chrétienne.
Apic: Vous parlez «d’épousailles» entre le Christ et la tradition…
Abbé André: Il s’agit pour nous d’évangéliser, de faire passer le message du Christ en conservant tout ce qu’il y a de positif dans nos coutumes et valeurs traditionnelles, pour donner un visage chrétien à notre société et un visage authentique à notre Eglise. Nous devons bâtir l’Eglise sur la réalité de la société africaine!
Lors du dernier Synode des évêques pour l’Afrique (IIe Assemblée spéciale pour l’Afrique du synode des évêques, octobre 2009), le concept d’Eglise-Famille de Dieu a été accepté. Mais c’est un travail de longue haleine, afin que l’Afrique puisse pleinement épouser le Christ. Je crois que l’on comprend de mieux en mieux à Rome ce que signifie le concept d’inculturation.
Le Synode a renouvelé son soutien à la promotion des Communautés Ecclésiales Vivantes (CEV), qui édifient solidement l’Eglise-Famille de Dieu en Afrique. Cette Famille de Dieu s’étend au-delà des liens de sang, d’ethnies, de tribus, de cultures, de races. Les Communautés Chrétiennes de Base (CCB), qui s’inspirent de l’image de la première communauté chrétienne où les responsabilités étaient partagées, rassemblent dans certains cas tout au plus une dizaine de familles, alors que la paroisse compte des milliers de croyants. Les CCB, qui sont à taille humaine dans les quartiers et les villages, permettent à la communauté d’avoir une vie religieuse plus intense. On a constaté en effet que dans les grandes assemblées, on ne se connaît pas assez, tandis que dans les CCB, on prie à tour de rôle de familles en familles. L’Eglise est ainsi très vivante.
Encadré
Au Burkina Faso, les relations sont bonnes avec les musulmans
Dirigé par l’Abbé André Ouedraogo, le Petit Séminaire Notre-Dame de Nazareth, à Ouahigouya, accueille des enfants dès l’âge de 11 ans. «En effet, dans un pays où 90% des prêtres sont issus des petits séminaires, et où 40% seulement des enfants ont l’opportunité d’aller à l’école, une structure comme notre Petit Séminaire constitue une chance et pour l’Eglise et pour le Burkina Faso. Le pape nous a invités à être missionnaires, et nous avons des prêtres au Tchad, au Niger, au Maroc, en Europe…», souligne le directeur du séminaire. «Notre animation vocationnelle dans les diocèses et les paroisses est très efficace, la maturité de notre Eglise s’affirme toujours davantage».
Au Burkina Faso, pays en majorité musulman, les catholiques représentent le 19% de la population, les protestants et évangéliques un peu plus de 4%, tandis que les adeptes des religions traditionnelles (»animistes») sont quelque 15%. «Les relations avec les musulmans sont bonnes. Des musulmans convertis étudient dans mon séminaire. Il est de fait plus facile de prier avec les musulmans qu’avec les évangéliques. Ces derniers viennent cependant dans les grands rassemblements au niveau national. Cela dépend en fait des responsables en charge de la communauté. Des efforts sont faits du côté catholique, mais cela n’est pas toujours réciproque. L’interreligieux avec les musulmans et les religions traditionnelles fonctionne souvent mieux que l’œcuménisme avec les évangéliques», regrette l’Abbé André.
En 2013, l’œuvre d’entraide «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) a soutenu des projets au Burkina Faso à hauteur de CHF 500’000 francs. AED aide notamment les séminaires, la formation des novices et des catéchistes, la construction d’églises et de chapelles ou encore un centre pour jeunes filles enceintes délaissées. (apic/be)
Indication aux rédactions: Des photos de l’Abbé André Ouedraogo peuvent être commandées à apic@kipa-apic.ch. Prix pour diffusion: CHF 80. – la première, CHF 60.– les suivantes.
Video de l’Abbé André sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=YlvN36Yp3l4&list=UUn14WtOe6tVOVeOJEOsv_qw



