Inde : Le diocèse de Tuticorin invite les anti-nucléaires à changer de stratégie

L’Eglise demande de faire preuve de réalisme

Tuticorin, 25 avril 2012 (Apic) Le diocèse catholique de Tuticorin a décidé de prendre ses distances face à l’opposition à la centrale nucléaire de Kudankulam, dans le Tamil Nadu, à l’extrême sud de l’Inde. L’Eglise qui avait jusqu’ici soutenu le combat des riverains opposés à la construction de cette centrale, a demandé aux anti-nucléaires de changer de stratégie et d’accepter le fait que la centrale était désormais opérationnelle. Ce changement de cap déçoit vivement les opposants.

Le 23 avril dernier, le P. William Santhanam, porte-parole de Mgr Yvon Ambrose, évêque de Tuticorin, a déclaré que l’Eglise souhaitait que les anti-nucléaires «agissent avec plus de sagesse», sachant que le gouvernement de l’Etat du Tamil Nadu se montrait désormais favorable à la centrale nucléaire de Kudankulam, rapporte l’agence des Mission étrangères de Paris ’Eglises d’Asie’.

A la suite des élections législatives de 2011, le gouvernement du Tamil Nadu a en effet changé. La présidente du parti désormais au pouvoir, J. Jayalalithaa, qui avait fait campagne contre le chantier de la centrale nucléaire, a fait volte-face au nom de la lutte contre les incessantes coupures de courant. Elle s’est prononcée pour le raccordement au réseau de la centrale qui devrait intervenir vers la fin du mois de mai 2012. Selon le porte-parole de Mgr Ambrose, les catholiques «ne peuvent s’opposer au gouvernement» et l’Eglise attend «du mouvement anti-nucléaire qu’il agisse avec discernement et prudence ».

L’Eglise nous laisse tomber

Les déclarations du P. Santhanam ont été froidement accueillies par les opposants. Depuis des mois, des milliers de riverains de la centrale campent à Idinthakarai, un village de pêcheurs proche de Kudankulam. Harcelés par la police, ils ont décidé de durcir leur mouvement et ont annoncé une grève de la faim à compter du 1er mai prochain. Pour ces habitants de la région côtière, où les catholiques sont nombreux, la distanciation de l’évêque de Tuticorin d’avec leur lutte est perçue comme une trahison. «L’Eglise nous laisse tomber en se dissociant peu à peu de notre mouvement. Ils ont peur du gouvernement et ils veulent se préserver », dénonce Peter Milton, l’un des leaders du mouvement anti-nucléaire.

Pour les anti-nucléaires, si l’Eglise, qui tant au niveau du Conseil épiscopal du Tamil Nadu que de la Conférence épiscopale, s’était engagé dans le combat contre la centrale de Kudankulam, a changé de position, c’est qu’elle a cédé face au chantage du pouvoir central. Fin février 2012, le gouvernement fédéral avait ordonné le gel des comptes de deux organisations gérées par l’évêque de Tuticorin, accusant l’Eglise d’utiliser des fonds accordés depuis l’étranger à des fins de financement du mouvement anti-nucléaire. Selon Peter Milton, le diocèse veut protéger ses fonds. «Mais que fera l’Eglise sans ses fidèles ? Lorsque nous serons morts, que fera-t-elle de son argent ?», lance-t-il.

Faire preuve de réalisme pour éviter les affrontements

Contacté par Eglises d’Asie, le P. Santhanam dément que la position de son évêque soit dictée par le fait que New Delhi a bloqué les comptes de deux associations du diocèse de Tuticorin. «Cela n’a rien à voir», affirme-t-il, précisant que le diocèse poursuivra en justice l’Etat fédéral pour avoir bloqué ces comptes. Il met en avant le fait que la situation a changé depuis que le gouvernement du Tamil Nadu a pris position en faveur du raccordement de la centrale nucléaire au réseau électrique. «La situation est très délicate, poursuit-il. Il est nécessaire que les opposants à la centrale changent leur stratégie. La police va durcir la répression des manifestations anti-nucléaires et nous ne souhaitons pas d’affrontements. Il faut que les parties en présence entrent en dialogue.»

Selon le porte-parole de Mgr Ambrose, la position de l’Eglise est dictée par le réalisme. «Les catholiques sont très nombreux parmi les pêcheurs qui manifestent leur opposition à la centrale. Que dira-t-on si la répression s’intensifie et qu’il y a des victimes ? Que l’Eglise les a encouragés ? Ce n’est pas possible et c’est pourquoi nous souhaitons qu’il y ait des négociations afin que les riverains obtiennent de meilleures indemnités, des compensations plus importantes et l’abandon des poursuites judiciaires déjà engagées contre certains des leaders de leur mouvement.»

Une centrale commandée à l’URSS de Gorbatchev

Commandée en 1988 à l’URSS de Gorbatchev, le chantier de la centrale nucléaire de Kudankulam n’a réellement débuté qu’en 1997. L’avancée de travaux a ensuite été ralentie durant plusieurs années par les manifestations ininterrompues des habitants de la région. La mise en route des réacteurs, prévue initialement en décembre 2011, a été ajournée puis encore ralentie par le regain des manifestations déclenché par la catastrophe de Fukushima en mars 2011. Installée sur la côte, dans une région touchée par le tsunami de 2004, la centrale cristallise les oppositions entre les tenants du développement économique du pays et les défenseurs de l’environnement et des populations riveraines. Un million de personnes vivent dans un rayon de 30 km autour de la centrale. Dotée d’une technologie russe jugée moins fiable que les technologies occidentales, la centrale sera, dès sa mise en route, la plus importante d’Inde. Il est prévu qu’aux deux tranches déjà construites, quatre autres soient ajoutées d’ici quelques années.

(apic/eda/mp)

26 avril 2012 | 14:44
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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