Interview : Mgr Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens

« L’élixir de vie de l’œcuménisme est la rencontre »

Rome, 2 octobre 2010 (Apic) Mgr Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, relate qu’il faut beaucoup de patience et de tact dans l’œcuménisme. Il souligne : « L’élixir de vie de l’œcuménisme est la rencontre ». Koch, autrefois professeur à la faculté de théologie de Lucerne, met en garde, dans l’interview, devant la pression qui est exercée sur les facultés de théologie lorsqu’on envisage « la science que sous les catégories de la nécessité économique ». Une telle optique ne pourrait être dans l’intérêt de la société.

Apic : Vous êtes-vous, en tant que président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, fixé des buts particuliers et quel accent désirez-vous apporter ?

Mgr Koch : Le conseil pour l’unité des chrétiens poursuit quinze dialogues avec différentes Eglises et communautés. S’y ajoutent les relations religieuses avec le judaïsme. J’ai demandé, dans un premier temps, un résumé – à tous les spécialistes du Conseil – qui doit informer sur l’état de chaque dialogue et les perspectives qui s’ouvrent pour le futur. Cela va être discuté en détail lors de l’assemblée plénière qui aura lieu en novembre. Nous allons alors développer des perspectives. Le président n’effectue pas ce travail seul, c’est pourquoi il y a une assemblée plénière.

Apic : Pouvez-vous esquisser votre vision de l’unité des chrétiens ?

Mgr Koch : Le mouvement œcuménique a commencé avec la prière. Au début, il y avait la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette prière commune était déjà reconnue et encouragée par les papes avant Vatican II. L’article 8 du décret sur l’œcuménisme a décrit l’œcuménisme spirituel comme l’âme de tout œcuménisme. Cela doit être maintenu pour qu’on puisse faire d’autres progrès.

Apic : Il était important pour le pape Benoît XVI que le nouveau « ministre de l’œcuménisme » connaisse les Eglises réformées non seulement au travers des livres mais également au travers de sa propre expérience. Quelles autres qualifications sont indispensables à votre nouvelle mission ?

Mgr Koch : Il faut, dans l’œcuménisme, beaucoup de patience et de tact. L’élixir de vie de l’œcuménisme est la rencontre. Sans rencontre personnelle, les dialogues théologiques sont très difficiles. Le dialogue doit avoir lieu à deux niveaux : le dialogue de l’amour et celui de la vérité. Lorsque le dialogue de l’amour n’est pas vécu, il n’est pas de progrès possible dans le dialogue de la vérité. C’est pourquoi la rencontre personnelle, la connaissance mutuelle et l’écoute sont d’une importance centrale.

Apic : En Suisse, on s’est plaint que l’œcuménisme régressait. Qu’en est-il à vos yeux ?

Mgr Koch : Je ne parlerais pas d’un recul – que ce soit en Suisse ou dans le monde. Il faut relever deux faits : premièrement, un changement de génération a eu lieu. Nombreux, parmi ceux qui sont aujourd’hui actifs dans les Eglises et la théologie, n’ont pas vécu Vatican II. Ils n’ont pas personnellement fait l’expérience du nouveau départ et de l’ambiance de renouveau qui a caractérisé le dialogue œcuménique. Je remarque que, d’un côté, il y a beaucoup de résignation parce que beaucoup d’espoirs ont été déçus. Deuxièmement, je distingue une certaine indifférence vis-à-vis de l’œcuménisme. Le problème principal vient du fait que nous n’avons pas de vision commune de l’unité. Cela tient au fait que chaque Eglise, chaque confession a une vision spécifique de l’unité. Ce modèle est transposé dans le domaine œcuménique. Pour cette raison, il existe autant de représentations de l’unité et de l’oecuménisme que de confessions chrétiennes. C’est pourquoi nous devons revenir en arrière et nous entretenir avec les représentantes et représentants des différentes confessions au sujet de notre compréhension de l’Eglise et de l’unité. C’est seulement à partir de cette base que nous pourrons viser un but commun.

Apic : Vous êtes également responsable du dialogue avec les juifs. On cultive ce dialogue depuis des décennies à la faculté de théologie de l’Université de Lucerne. Quel accent désirez-vous mettre pour faire avancer le dialogue avec le judaïsme ?

Mgr Koch : Mon prédécesseur, le cardinal Walter Kasper, s’est grandement engagé dans ce dialogue. C’est surtout grâce à lui que nous sommes si avancés sur ce point. Il faut approfondir ce dialogue soutenu. Si nous voulons progresser, nous devons plus nous entretenir de questions théologiques. Sinon nous prenons le risque de voir réapparaître ces questions théologiques lors de situations conflictuelles et qu’il soit alors difficile d’y répondre. Voici les questions fondamentales que nous désirons aborder intensivement : qu’est-ce qui nous est commun ? Qu’est-ce qui nous sépare ? Je suis reconnaissant que ce dialogue soit également cultivé à la faculté de théologie de Lucerne.

Apic : Ressentez-vous également un besoin, du côté juif, d’intensifier le dialogue sur les questions théologiques ?

Mgr Koch : Avant même que j’aie endossé ma mission actuelle à Rome, le rabbin David Rosen m’a rendu visite et dit : « Je ne veux aujourd’hui parler que de questions théologiques avec vous. » Son intérêt pour la discussion sur les questions théologiques m’a réjoui.

L’affaire Williamson ou la modification par Benoît XVI de la prière pour la conversion des juifs du Vendredi Saint du Missel tridentin ont provoqué une grande irritation chez les juifs. Il y a toujours eu des difficultés dans le dialogue entre juifs et catholiques. Il est clair que nous devons discuter des questions qui sont à la base de cette irritation.

Apic : De 1989 à 1996, vous étiez Professeur ordinaire pour la dogmatique et la liturgie à la faculté de théologie de l’Université de Lucerne. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Mgr Koch : J’ai toujours des sentiments nostalgiques lorsque je suis confronté à de telles questions car j’ai beaucoup aimé ce travail. Le contact avec les étudiants, ainsi qu’avec les collègues, était un défi constant. On nous interroge, nous remet en question et aussi nous provoque. Cela nous motive à regarder et discuter la question encore plus profondément. Cela m’a un peu manqué dans ma charge d’évêque.

Apic : Le nombre des étudiants semble être devenu une question de vie ou de mort pour les facultés, tout particulièrement pour celles de théologie. Qu’en dites-vous ?

Mgr Koch : C’est un autre exemple d’une tendance générale que je désigne comme « économisation » de la science. La science n’est plus envisagée que dans le cadre des catégories de la nécessité économique. Ainsi, la science perd chaque espace dont elle a besoin pour faire son travail. Je crains que la science ne se transforme alors en un dangereux pragmatisme. L’économisation totale de la science ne saurait être dans l’intérêt de la société.

Apic : Les facultés de théologie doivent-elles être liées aux Universités d’Etat ou peuvent-elles, comme il est parfois revendiqué, être dirigées par une autorité purement ecclésiastique ?

Mgr Koch : Derrière ces revendications, il y a aujourd’hui l’avis largement répandu que la religion est une affaire purement privée qui n’a rien à voir avec l’espace public. S’il en était ainsi, alors la formation de chaque personne qui entre au service de l’Eglise – et qui par conséquent serait active dans une société privée – devrait être financée de manière privée.

Il faut également considérer que le dialogue interreligieux n’a de succès que si l’on redécouvre que la religion et la foi ont une dimension publique. Dès que la foi, la religion et l’Eglise sont perçues comme d’envergure publique, elles appartiennent au discours social général et, par conséquent, à une Université d’Etat.

Apic : Quelle contribution pour la société attendez-vous des facultés de théologie ?

Mgr Koch : Aujourd’hui, on entend souvent que la société a besoin d’éthique ou de repères éthiques. C’est bien entendu indispensable. Seulement, la religion ne se laisse pas réduire à l’éthique. Elle est bien plus. Il s’agit des questions fondamentales pour chaque être humain, telles que formulées par Kant : que puis-je savoir ? Que puis-je espérer ? Quel est le sens de la vie ? Ces trois questions fondamentales interpellent chaque être humain dans son quotidien. La tentative de bâillonner la théologie sur ces questions fondamentales est similaire à l’exclusion du médecin en cas de graves blessures.

Apic : Vous êtes depuis 1996 professeur honoraire de la faculté théologique de Lucerne et restez ainsi lié à cette dernière. Que souhaitez-vous et qu’attendez-vous de cette faculté ?

Mgr Koch: Après ce que j’ai entendu cet été, non de la faculté mais du rectorat, j’espère premièrement que la faculté de théologie va être maintenue. Elle est la plus ancienne institution de formation de Suisse centrale. Elle a aujourd’hui encore un bon statut et peut assumer sa mission.

La faculté de théologie de Lucerne à une double mission. D’un côté, elle doit préparer spirituellement et scientifiquement les prêtres et aumôniers afin qu’ils puissent assumer leur devoir dans l’Eglise. La faculté a, d’un autre côté, la mission d’apporter sa contribution hors de l’Université, dans la société, par le travail sur les questions fondamentales.

Apic : L’Université célèbre cette année avec des festivités ses dix ans d’existence. Qu’attendez-vous de la seule université de Suisse centrale ?

Mgr Koch : Je souhaite que l’Université de Lucerne ne subisse pas le même sort que les Universités d’Europe. La théologie est en Europe au fondement des universités. L’Université de Bâle est, par exemple, une fondation du pape. L’Eglise a apporté ici d’importantes prestations. Avec le temps, on a exclu ces fondations des bâtiments. J’espère qu’il n’en sera pas ainsi à Lucerne.

Apic: Depuis début juillet vous faites partie des plus proches collaborateurs du pape Benoît XVI. Comme vivez-vous le travail avec le chef de l’Eglise catholique ?

Mgr Koch : Le pape Benoît XVI laisse beaucoup de liberté. Dans les discussions jusqu’ici très ouvertes, il a montré sa confiance dans le fait que le dialogue œcuménique soit poursuivi au mieux. En outre, je m’étonne toujours de la forte présence spirituelle de ce pape de quatre-vingt-trois ans. Benoît XVI a énormément de connaissances et une mémoire admirable. Il est de plus un homme aimable avec lequel on peut très bien s’entretenir de beaucoup de sujets.

encadré

Kurt Koch

Mgr Kurt Koch, âgé de soixante ans, est depuis le premier juillet 2010 président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. De 1996 au 30 juin 2010, il était évêque de Bâle et reste – jusqu’au transfert de fonction à son successeur – l’administrateur apostolique de l’évêché. De 1989 à 1996, il était Professeur ordinaire pour la dogmatique et la liturgie à la faculté de théologie de Lucerne. Depuis 1996, il est Professeur honoraire de la faculté de théologie.

Stephan Müller est responsable des relations publiques de la faculté théologique de l’Université de Lucerne. Il a fait cette interview le 13 septembre à Rome, pour une publication de l’Université de Lucerne. L’Apic publie une version raccourcie. (apic/sm/job/amc)

4 octobre 2010 | 16:41
par webmaster@kath.ch
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