L'évêque de Bokungu-Ikela dénonce les prédateurs qui pillent son pays depuis plus d'un siècle

Congo RDC: «Les richesses du pays, cause de son malheur», déplore Mgr Fridolin Ambongo

Fribourg, 9 septembre 2014 (Apic) «Les richesses de la République démocratique du Congo sont, depuis plus d’un siècle, la source de son malheur, car elles ont toujours attiré les prédateurs». Mgr Fridolin Ambongo Besungu, évêque de Bokungu-Ikela, dans la province de l’Equateur, en plein cœur de la République démocratique du Congo, ne mâche pas ses mots: en RDC, l’Etat est trop souvent absent, la corruption gangrène le système, tandis que des multinationales exploitant les ressources du pays «échappent à l’impôt dû au gouvernement en trafiquant leur comptabilité».

Invité par l’oeuvre d’entraide suisse Action de Carême dans le cadre de la campagne «Quel sang y a-t-il dans nos téléphones portables ?» – qui veut offrir aux consommateurs des informations leur permettant d’acheter de manière plus responsable – le capucin congolais de 54 ans sait de quoi il parle: il préside la Commission épiscopale pour les ressources naturelles (CERN) de la Conférence épiscopale du Congo (CENCO).

Abondance des ressources naturelles et pauvreté de la population

La CERN a mis en évidence dans ses rapports le paradoxe entre l’abondance des ressources naturelles du pays et la pauvreté de la population de la RDC, le lien entre les conflits armés et les minerais ainsi que les responsabilités partagés des divers acteurs impliqués. «La richesse du sous-sol est une malédiction pour notre pays, l’industrie extractive ne contribue guère à l’amélioration des conditions de vie des habitants des régions minières», a-t-il confié à l’Apic.

«Le minerai de coltan (colombite-tantalite) fait partie de ce que nous nommons ‘les minerais des conflits’. C’est une matière stratégique que l’on retrouve dans nos téléphones portables. Malheureusement, ce ‘métal sanglant’ vient des ‘zones rouges’ de la RDC, avec tout ce que cela implique de souffrances pour le peuple», poursuit l’évêque de Bokungu-Ikela. C’est depuis près d’une vingtaine d’année que l’insécurité s’est installée en RDC, surtout dans sa partie Est et dans la région des Grands Lacs. La CERN établit un lien direct entre l’exploitation des minerais, les conflits armés qui ensanglantent la région et les violations des droits humains.

A part le diamant, exploité en grande partie dans le Kasaï, le cuivre et le cobalt exploité au Katanga, l’exploitation des minerais concerne surtout l’or, la cassitérite, le coltan, la wolframite, notamment dans le Nord Katanga, au Maniema, au Nord Kivu, au Sud Kivu et en Province orientale. Ces derniers minerais sont considérés comme des «minerais de conflits» du fait qu’ils ont entretenu, ou entretiennent encore les guerres et les conflits dans la partie Est de la RDC.

Le ‘caoutchouc rouge’ de Léopold II

En 1995, le religieux capucin a rédigé à l’Alfonsianum – l’Institut supérieur de théologie morale des rédemptoristes à Rome – une thèse de doctorat sur le thème de la «réhabilitation de l’humain, base du développement vrai au Zaïre: pour une éthique de développement intégral». Depuis plus d’un siècle, souligne Mgr Fridolin Ambongo, «notre peuple a connu des violations des droits humains de tous ordres à cause des ressources naturelles. On se souviendra de l’exploitation du caoutchouc pour laquelle des Congolais ont été mutilés pour n’avoir pas réalisé la quantité de production requise. J’ai démontré dans ma thèse que l’histoire de l’exploitation des ressources naturelles a toujours été accompagnée d’atrocités».

Le pillage a commencé avec Léopold II et l’Etat indépendant du Congo, une ‘possession personnelle’ du roi des Belges de 1885 à 1908, avant qu’il ne soit remis à la Belgique et ne devienne le Congo belge.

«Déjà à l’époque, on parlait du ‘caoutchouc rouge’ – parce qu’il était rougi du sang des ‘indigènes’, contraints au travail forcé. Les administrateurs attribuaient aux villageois des quantités de caoutchouc naturel à récolter dans la forêt. Ceux qui n’apportaient pas les quotas exigés étaient fouettés devant la population, leurs femmes étaient emprisonnées comme otages…»

Les agents au service de l’Etat coupaient des mains et des oreilles pour punir les récalcitrants, pourchassaient et tuaient ceux qui se révoltaient. Des régions entières ont été dépeuplées, des populations se réfugiaient au plus profond des forêts pour fuir la répression, succombant à la famine et aux maladies. «Ce sont les protestations en Angleterre, aux Etats-Unis, en Europe, avant tout dans les pays protestants, qui ont mis fin à ces pratiques atroces».

L’administration, les hommes d’affaires et l’Eglise main dans la main

«En Belgique, à l’époque, la colonisation du Congo était une affaire nationale. Il y avait la trilogie du pouvoir: au niveau politique, l’administration, en cheville avec les milieux d’affaires, tandis que l’Eglise catholique invoquait sa mission civilisatrice auprès du peuple congolais. Tous les trois travaillaient pour la gloire de Léopold II. L’Eglise, en charge de l’éducation, participait à cette exploitation!»

Suite aux dénonciations internationales qui donnaient une très mauvaise image de la Belgique, indique Mgr Fridolin Ambongo, c’est l’Etat belge qui a repris – pas de bon cœur, affirme le religieux capucin – la «possession personnelle» de Léopold II, et en a fait sa colonie.

Un seul licencié à l’indépendance

«Ce fut, de 1910 à 1920, une période de ‘rectification’, par rapport aux atrocités de l’époque précédente. Mais on est bien vite revenu à une pure colonisation. C’est à l’époque que l’on découvre les minerais. Comme sous Léopold II, l’homme congolais est alors utilisé comme outil de production. Il est logé dans des camps de travail. Et s’il est bien nourri – pour pouvoir produire – et si des écoles sont construites, il n’a aucun droit et vit selon la loi coutumière. C’était vraiment un système d’apartheid. Les indigènes vivaient dans leurs camps, les Blancs dans leurs quartiers. A l’époque coloniale, les Congolais ne pouvaient pas devenir officiers, car les Blancs occupaient toutes les fonctions à responsabilité, jusqu’au dernier bourgmestre. La Belgique n’avait pas préparé l’indépendance, et au moment où elle est arrivée en 1960, le pays ne comptait qu’un licencié!»

Une armée qui vit au détriment de la population

Suite aux troubles de 1961 à 1964, durant lesquels des Blancs furent assassinés, les Belges ont fui le pays, laissant les postes de responsabilité aux locaux, qui n’avaient souvent aucune formation. «Ce sont les Africains qui ont pris la place, sans être formés. C’est le drame du Congo. Ce manque de cadres locaux a été le début de sa faillite. Des gens se sont installés aux commandes pour jouir des avantages de leur poste, mais sans en endosser les responsabilités».

Les forces armées n’ont jamais été là pour défendre les frontières nationales, mais uniquement pour défendre les intérêts miniers ou ceux des exploitations forestières. «Depuis toujours et jusqu’à aujourd’hui, cette mentalité a caractérisé notre armée: celle de vivre au détriment de la population. On ne compte plus les pillages et les viols. Et cela n’a pas changé, car chez nous, il n’y a pas de justice et c’est l’impunité qui règne! La corruption est endémique: quand il signe un contrat, le ministre demande combien lui revient personnellement, il met l’argent dans sa poche et ferme les yeux pour le reste. Il y a très longtemps que cela dure…» (apic/be)

Encadré

Les évêques congolais contre un troisième mandat de Kabila

L’Etat congolais «est une République et non une monarchie», ont écrit le 27 juin 2014 les évêques de la République démocratique du Congo (RDC). Dans un message intitulé «Pour un processus électoral apaisé et porteur d’un avenir meilleur», ils ont mis en garde contre toute tentative de révision de l’article 220 de la Constitution qui permettrait au président Joseph Kabila de briguer un nouveau mandat présidentiel en 2016, alors qu’il est au pouvoir depuis 2001. Ils souhaitent une alternance démocratique en RDC. «Le pouvoir est furieux contre nous en raison de nos prises de positions sur les élections, mais nous préférons affronter ce risque que de laisser notre peuple sans défense», déclare à l’Apic Mgr Fridolin Ambongo Besungu. (apic/be)

9 septembre 2014 | 16:22
par webmaster@kath.ch
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