«La Bande-dessinée fait appel à notre expérience, à notre intuition»

France: Le Père Hadevis, lauréat du Prix 2014 de la BD chrétienne d’Angoulême

Angoulême, 29 janvier 2014 (Apic) Prêtre en mission dans le diocèse de Vannes en Bretagne et membre de la communauté de l’Emmanuel, Christophe Hadevis recevra le 30 janvier le Prix 2014 de la bande-dessinée chrétienne d’Angoulême. Il est récompensé pour l’album «Quelques écorces d’orange amère – Une vie de Benoît Labre» (éd. Emmanuel) dont il signe le scénario, avec Erwan Le Saëc, dessinateur, et Tatiana Domas, coloriste.

Son album retrace la vie de Saint-Benoît Labre, un vagabond dont la seule accroche était Dieu, Passionné de BD, le père Hadevis a répondu aux questions de l’Apic.

Apic: Votre album est «tout à fait dans le ton de ce que nous dit l’Eglise à travers le pape François et son regard sur le pauvre», a estimé le jury de la bande-dessinée chrétienne d’Angoulême. Que raconte cette BD?

Christophe Hadevis: C’est l’histoire d’un homme qui voudrait donner sa vie à Dieu mais ne trouve pas de lieu pour le faire. Benoît Labre est refusé dans plusieurs séminaires. Il vit donc sa foi en errance, se déplaçant de lieu en lieu. Dieu lui montre que la vocation n’est pas un but mais un chemin.

Apic : C’est la figure du pèlerin …

C.H: Tout à fait. La plupart du temps, les SDF sont assis, ils restent en place, n’ont pas de but dans la vie. Benoît Labre, lui, marchait. Et marcher c’est être avec Dieu. Rappelons-nous de la scène entre Jésus et l’aveugle aux portes de Jéricho.

Apic: La couverture de votre BD est orangée mais les pages intérieures offrent des teintes plus sombres. Pourquoi?

C.H: L’histoire de Benoît Labre est assez sombre. Cela dit, à l’impression, les planches sont sorties plus foncées que prévu. Cela donne une ambiance particulière à l’album, plus adaptée aux adolescents et aux adultes. Si je devais le réimprimer, j’aimerais tout de même qu’il soit plus clair pour s’adresser davantage aux enfants.

Apic: Pourquoi avoir choisi de parler de Benoît Labre?

C.H: Je pense que c’est une vie qui m’aurait plue. Beaucoup d’hommes marchent sur les routes. Je me suis toujours demandé: d’où viennent-ils? Où vont-ils? C’est une sensation de liberté même si cette vie ne peut pas mener très loin. Pour ma part, j’ai eu la chance de voyager avec un sac à dos. J’ai vécu des aventures sympathiques mais jamais aussi longtemps en situation de mendicité.

Apic: Erwan Le Saëc, qui signe les dessins de l’album, et Tatiana Domas, la coloriste, ne sont pas catholiques. Comment avez-vous travaillé avec eux?

C.H: Je cherche toujours à travailler avec des dessinateurs et des coloristes non cathos. Leurs expressions sont différentes, ils traitent le sujet avec leur sensibilité et je trouve ça intéressant. Et je demande au saint qu’il intercède pour eux. Cela les fait sourire souvent. Mon but n’est pas la BD en soi mais la prière et l’intercession. Après si je peux toucher d’autres lecteurs, c’est super.

Apic: Comment procédez-vous pour écrire le scénario?

C.H: C’est le dessinateur qui m’inspire le saint. Le dessin d’Erwan Le Saëc n’est pas très gai. Il collait avec l’époque – le 18ème siècle – et la vie rude de Benoît Labre. Une fois que dessinateur et coloriste sont d’accord sur le projet, je dois être à la hauteur. J’écris le scénario, le synopsis, je prépare le découpage des cases et leur présente le projet.

La bande-dessinée c’est du cinéma sur le papier, il faut donc sélectionner des scènes. Quand je lis la vie d’un saint, je choisis des épisodes importants. Pour Benoît Labre, je me suis basé sur l’enquête canonique, pas sur les miracles d’après sa mort.

Apic: Quel message souhaitez-vous transmettre avec cette BD?

C.H: Avec Dieu, il faut toujours être en chemin. Nos buts ne sont pas forcément faits pour les atteindre. Aux yeux des hommes, la vie de Benoît Labre n’est pas réussie. Pourtant une vie réussie n’est pas toujours celle qu’on croit, mais celle qui est en lien avec Dieu. Certains lisent des horoscopes, consultent des voyantes car ils ont peur de ne pas savoir. Il ne faut vivre ni dans le passé ni dans le futur, mais ici et maintenant. Accepter de se laisser conduire, de ne pas avoir toutes les données. Faire confiance à son père. Dieu écrit droit avec des lignes courbes.

Apic: Et la bande-dessinée est plus efficace pour transmettre ce message?

C.H: Ce n’est pas nécessairement le texte qui marque, ce peut-être une image ou un dessin.

La BD permet de vulgariser un message. Le dessin nous aide à comprendre. Il est décrypté plus rapidement et on le mémorise. Dans nos bibliothèques, la bande-dessinée a toujours la dernière place: tout en haut ou tout en bas de l’étagère, quand elle n’est pas aux toilettes! Elle est donc à la portée de tous et ne demande pas beaucoup d’effort. Je suis prêtre avant tout. Ce que je veux, c’est parler du Christ. Et la BD est un moyen simple et accessible de le faire.

Apic: «Quelques écorces d’orange amère […]» est votre deuxième album en tant que scénariste. Le premier, «Le 22e jour de la Lune» (éd. Emmanuel) avait déjà reçu une mention spéciale au festival de la BD chrétienne d’Angoulême en 2011. D’où vient votre intérêt pour la bande-dessinée?

C.H: C’est en déchiffrant les bulles des BD de Tintin que j’ai appris à lire. Je me souviens très bien du jour où j’ai reçu ma première bande-dessinée. C’était «L’Étoile mystérieuse» d’Hergé. Ma mère l’avait déposée sur la table de cuisine.

Né en 1968, mes parents ne m’ont pas baptisé. Un jour, chez des voisins, j’ai vu un crucifix. Plus tard, mon père, brocanteur, m’a rapporté un livre dessiné intitulé «Enfant de Dieu», où j’ai retrouvé cette image d’un homme avec des trous dans les mains, les pieds et un rond sur la tête. C’est par l’image que j’ai appris à connaître Dieu et je pense qu’il me demande de continuer à parler de lui par ce biais.

L’image a toujours été présente dans ma vie. J’ai été dans un collège où on apprenait la vidéo, j’ai fait du théâtre. J’ai même eu la chance de participer comme figurant au tournage d’un film de Michelangelo Antonioni et Wim Wenders à Aix-en-Provence.

Apic: Alors pourquoi ne pas transmettre la parole de Dieu par le cinéma?

C.H: Au cinéma, nous sommes spectateurs. Le réalisateur décide du tempo du film. Avec une BD, nous sommes acteurs. Nous faisons appel à notre expérience, à notre intuition. Quand vous lisez «BOOM!», vous l’entendez dans votre tête et ce boom prend le son que vous avez un jour entendu. Même chose quand le capitaine Haddock recrache un mauvais alcool, vous sentez le goût de ce qui, pour vous, est une mauvaise boisson.

L’auteur peut rythmer la lecture avec des grandes cases où votre œil s’arrêtera plus longuement et des petites cases que vous déchiffrerez rapidement. Mais c’est vous qui décidez de tourner la page pour continuer l’histoire. La dernière case d’une page doit donc absolument donner envie de lire la suite! (apic/lgb/bb)

Apic/str/

Encadré:

Le manga, avenir de la BD chrétienne?

Née en 1941 dans le journal de Spirou, la BD chrétienne tire son origine des «vitraux de cathédrale» ou des «dessins des hommes des cavernes», affirme le prêtre et scénariste de BD, Christophe Hadevis. «Tous ont le même but: transmettre un message par l’image, le dessin». Aujourd’hui, trois grands styles de bande-dessinée chrétienne se dégagent: l’école franco-belge qui a connu le plus grand développement, surtout en Europe, les mangas asiatiques et leurs personnages aux grands yeux et grandes bouches, et les comics états-uniens et leurs super-héros.

Les BD chrétiennes d’Amérique du Nord sont «plus évangéliques» ou elles sont «publiées par des sectes comme les Témoins de Jéhovah», indique le belge Roland Francart, fondateur et directeur depuis 1985 du Centre d’Info et d’Analyse de la BD chrétienne, CRIABD, à Bruxelles. Des albums qui ne sont pas trop du goût de ce frère jésuite: «Le pape Jean Paul II en super-héros, ça ne passe pas facilement. D’après moi, il y a peu de chance que les christians comics américains trouvent leur place en Europe». Le manga en revanche gagne du terrain. «Il y des albums de très bonne qualité, indique ce spécialiste, et c’est le langage des jeunes d’aujourd’hui.»

Moins de production de BD chrétienne, mais plus de qualité,

En Europe, la bande-dessinée chrétienne traite traditionnellement de la Bible, de la vie d’un saint, d’un diocèse ou d’une cathédrale. Dans les années 70-80, jusqu’à cinquante BD chrétiennes étaient publiées en français chaque année. En 2013, le CRIABD n’en a dénombré que 22. Moins de production mais plus de qualité, assure Roland Francart. «Dans les années 70, peu importait le scénario ou la qualité du dessin, l’important était le sujet. Aujourd’hui, beaucoup de BD sont bien plus travaillées.» D’ailleurs, de grandes maisons d’édition comme Delcourt ou Le Lombard ont publié des albums faisant référence à la Bible. Autre nouveauté: certains albums chrétiens osent désormais le genre humoristique. «Et chaque année, nous vendons plus d’albums lors du festival», souligne Michel Manguy, vicaire épiscopal, curé doyen à Angoulême et président du jury du Festival de la BD chrétienne d’Angoulême, organisé en marge de son grand frère laïque.

Le public, en majorité enfant et adolescent, reste tout de même surtout catholique. «Parce que nous ne sommes distribués quasiment que dans les librairies religieuses», souligne Christophe Hadevis. Et le monde de la BD franco-belge reste très laïque. Le programme du Festival International de la BD d’Angoulême relaie du bout des lèvres nos activités, regrettent en cœur le Père Manguy et le Frère Francart.

Les sujets phare de la BD chrétienne? Traditionnellement, Saint-François d’Assise, Charles de Foucauld, Martin Luther King, Bernadette de Lourdes, et cette année Saint-Paul, personnage principal de deux albums. «La BD est un très bon moyen de transmettre l’Evangile, conclut Roland Francart. Aujourd’hui, les parents devraient dire à leurs enfants: lis une BD, au lieu de regarder la TV ou de jouer aux jeux vidéos. Et vous verrez, votre fils pourra rater un arrêt de tram pour aller jusqu’au bout d’une histoire.»

(apic/lgb/bb)

29 janvier 2014 | 15:04
par webmaster@kath.ch
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