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La BBC, la religion et la quête d'un public jeune

Radio-TV britannique de service public, la BBC (British Broadcasting Corporation) est soumise à une concurrence croissante. Elle voit son avenir dans sa capacité à séduire la jeune génération. De son côté, la section BBC Religion & Ethics n’hésite pas à renouveler des émissions qui marchent déjà.

Denis Nowlan BBC | © G. Roth

«Vous voulez comprendre les rouages de la BBC?, demande Denis Nowlan. Alors je vais vous montrer comment j’observe le monde depuis ma fenêtre. D’ailleurs, la fenêtre de mon bureau, c’est celle-ci!» Sur un ton d’humour «british», le responsable administratif de BBC Radio 4 montre du doigt une étroite lucarne perchée au quatrième étage du bâtiment historique, situé à Londres. «Soyez rassurés, ma lecture de la société est quand-même un peu plus large que cette ouverture exiguë qui sert à éclairer mon QG», plaisante-t-il.

Retour au sérieux, le manager attire l’attention sur l’enfermement des idées. Un risque auquel il doit faire face, avec toute son équipe. «Quand on se sent en danger, on a tendance à s’enfermer sur soi-même, alors que le monde change très vite». Et la Beeb, reconnaît-il, ne peut pas simplement se reposer sur des acquis accumulés depuis sa fondation en 1922.

Charte d’indépendance

Les acquis en chiffres de cette noble institution sont néanmoins considérables. Plus de 21’000 employés assurent la diffusion d’informations sur dix radios et neuf chaînes de télévision nationales, dont une exclusivement en ligne, ainsi que 40 stations locales de radio. A cela s’ajoute ‘BBC World Service’, un service international en près de quarante langues, pour une audience globale de 372 millions de personnes (le Royaume-Uni totalise 66 millions d’habitants).

La compagnie radio-télédiffusion britannique – surnommée affectueusement auntie (la tata) – jouit d’une stabilité qu’elle doit à la Charte royale, établie en 1927. «Le document actuel est signé de la main d’Elisabeth II, se targue Denis Nowlan. Il nous donne le droit d’exister et de percevoir une redevance. Il nous assure une indépendance vis-à-vis du gouvernement et donc une crédibilité auprès du public».

Charte de dépendance

L’ultime mouture de cette Charte est entrée en vigueur en 2017, pour une durée de 11 ans. Un soulagement, admet Denis Nowlan, car le gouvernement a mis fin, par la même occasion, à un gel du montant de la redevance. Un faible taux, qui avait obligé la BBC à engager une cure d’austérité durant les six dernières années, avec pour conséquence un millier de suppressions d’emplois annoncé en juillet 2015.

«La BBC veut que son contenu puisse atteindre ces nouvelles générations»

Annonçant l’augmentation de la redevance à £ 147 (± 195 CHF), la nouvelle charte stipule toutefois que certains membres du conseil d’administration – qui désigne notamment le directeur général et oriente la stratégie– soient dorénavant nommés par le gouvernement. «Avec la nouvelle stratégie, le gouvernement nous a demandé entre autres d’offrir la redevance aux seniors de plus de 75 ans, déplore le manager. Je ne remets pas en doute cette idée très louable pour ceux qui ont bâti l’Angleterre d’aujourd’hui, mais il ne faudrait pas que cette générosité finisse par mettre en péril nos emplois».

Internet et les autres concurrents

Le manager rappelle que, malgré les récentes crises, la mission d’origine du service public est restée intacte. A savoir: éduquer, divertir et informer, sans pression politique ou commerciale, et sans aucune publicité. N’empêche! Le mode de consommation change. Les jeunes s’informent sur internet et les réseaux sociaux. «La BBC veut que son contenu puisse atteindre ces nouvelles générations, explique Denis Nowlan. Dans ce but, nous faisons tout pour que les personnes les plus populaires et influentes sur le net travaillent avec nous».

«Notre chiffre d’affaire annuel à la BBC est minuscule à côté de Netflix, et ridicule face à Apple»

L’administrateur radio rend attentif aux contraintes liées à la concurrence. «Notre chiffre d’affaire annuel de 3,5 milliards de livres [4,5 mia CHF] est minuscule à côté de Netflix qui s’élève à 12 milliards de dollars [11,2 mia CHF]. Et carrément ridicule face aux 72 milliards de dollars [67 mia CHF] de bénéfices nets qu’engrange Apple. Ajouté à cela, par exemple, qu’Apple Beats a débauché en 2015 notre DJ star, Zane Lowe, l’artiste le mieux rémunéré de la BBC.»

Structure jugée trop colossale

Autre remise en question: la rigueur journalistique, qui est pourtant la marque de fabrique de la Beeb. Les milieux conservateurs estiment en effet que la BBC manque de neutralité politique. Les conservateurs assurent que la BBC n’est pas nécessaire, du moins pas dans cette structure colossale, pointant les revenus jugés excessifs. Nowlan précise que, paradoxalement, la droite politique trouve tout de même les moyens pour financer de nombreux médias privés.

La tension est parfois si palpable que, pendant la campagne qui a précédé le renouvellement de la charte en 2017, les journaux se sont émus: «Tories go to war with the BBC» (»Les conservateurs entrent en guerre contre la BBC»). «Il y aura toujours les gens pour dire: ‘Vous êtes trop progressistes, vous ne reflétez pas nos valeurs’, reconnaît Denis Nowlan. Mais historiquement, la Grande-Bretagne a souvent fait preuve de tolérance et d’ouverture. Et la BBC privilégie systématiquement un point de vue tolérant.»

Grande couverture du religieux

Mohit Bakaya BBC | © G. Roth

Cette vision s’applique également au traitement du religieux. «Nous prenons régulièrement contact avec les différentes autorités religieuses, afin de vérifier avec eux notre couverture des faits religieux», indique Mohit Bakaya, rédacteur en chef à BBC Radio 4, à Londres. «Certains y participent activement, ajoute-t-il. Ainsi Justin Welby, l’archevêque de Cantorbéry, vient à l’antenne trois à quatre fois par an pour répondre à des sujets d’actualité».

Les Britanniques se disent religieux à 50%, dont une majorité chrétienne. La BBC pourrait, dès lors, parler de la foi comme d’un aspect historique qui a construit l’identité du Royaume-Uni. Mais dans les faits, le public se révèle davantage demandeur de spirituel que de religieux. Les relevés d’audience le démontrent bien: les questions de foi et de valeurs ne touchent pas toutes les générations.

Comment donc toucher le plus large public possible? «L’angle des émissions religieuses de la BBC est principalement sociologique, éclaire Mohit Bakaya. Nous n’attendons pas de nos journalistes qu’ils aient la foi, mais qu’ils sachent de quoi ils parlent en matière religieuse.» Ces derniers sont d’ailleurs amenés à couvrir des événements non chrétiens, afin de rejoindre un jeune public, de plus en plus non chrétien et non croyant.

Comprendre l’islam

L’approche éthique des religions a aussi fait ses preuves. Une des missions de la BBC consiste également à permettre au public de comprendre l’islam, a fortiori le salafisme. De montrer la vie ordinaire des musulmans et susciter la curiosité des auditeurs à savoir ce que dit réellement le Coran.

Les journalistes de BBC Religion & Ethics sont basés à Manchester. Ils proposent 7000 heures de programmes par an, soit 140 heures par semaine, sur différents canaux. «Dans six ans, nous estimons que 60% de notre programmation sera

Christine Morgan BBC | © G. Roth

proposée par des productions indépendantes», s’inquiète Christine Morgan, responsable de Radio Religion & Ethics. Notre principal défi aujourd’hui est d’en tenir compte, afin de faire mieux que les autres.»

BBC Religion en pleine mutation

Malgré une satisfaction de 82% des auditeurs pour les émissions religieuses actuelles, la section radio est en pleine mutation. «Nous voulons créer une culture nouvelle et être présents dans les médias sociaux, afin de toucher les moins de 45 ans qui n’écoutent pas la radio et pouvoir se projeter déjà dans quinze ans», planifie Christine Morgan, également productrice de Thought for the Day, la chronique d’actualité religieuse insérée dans BBC News, le matin à 7h45 sur BBC Radio 4, pour une audience de 7,4 millions de personnes.

En conséquence, l’émission Daily service, qui vient de fêter ses 90 ans d’existence, est appelée à se transformer, malgré son audience hebdomadaire de 400’000 personnes. Cette courte méditation chrétienne de 15 minutes, composée de prières et des chants, qui passait du lundi au samedi à 9h45 sur Radio 4, va faire l’objet d’un renouvellement. Le but ? Rendre la méditation plus accessible, sur la base de témoignages personnels, d’un nouveau casting musical et de lectures tirées de différentes traditions religieuses.

L’émission «Daily service» de BBC Religion, le 30.01.2018, pendant la diffusion en direct | © G. Roth

Phase test

Autre changement. Depuis 2006, l’émission Sunday Hour diffusée le dimanche de 6h à 7h sur Radio 2 a vu son audience passer, en 2017, de 100’000 à 400’000 personnes en quelques mois, grâce à la pétillante Kate Bottley, femme prêtre anglicane. Ce succès n’a pas empêché la BBC de déprogrammer l’émission en 2018, au profit d’une nouvelle expérience. Kate Bottley sera associée au réputé Jason Mohammad, d’origine musulmane, pour co-animer le Good Morning Sunday, de 6h à 9h.

En 2019, la BBC prévoit une grande «Année de la Religion»

D’autres émissions de débats philo-théologiques, d’humour scientifico-religieux, d’éclairages, de musique sacrée, d’offices religieux, de chroniques religieuses, de magazines d’actualité et d’émissions de décryptage des religions non-chrétiennes font partie de BBC Religion & Ethics. Les émissions les plus stables subissent parfois aussi de petits changements, comme l’intégration de nouvelles voix, en mesure de témoigner de leur histoire personnelle.

L’engouement pour les thèmes religieux est tel que, en 2019, la BBC prévoit une grande «Année de la Religion». Un vaste projet spécial et convergé sur plusieurs des chaînes du géant britannique. En espérant que les jeunes générations soient au rendez-vous… (cath.ch/gr)

L'emblématique bâtiment (Broadcasting House) de la BBC à Londres | © Grégory Roth
14 février 2018 | 17:04
par Grégory Roth
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