Tessin: 23 mars, Journée cantonale de la Mémoire

La croissance de l’antisémitisme islamique, vue par Fabrice Hadjadj

Lugano, 23 mars 2012 (Apic) L’attentat dans une école juive de Toulouse et la publication récente du rapport sur les discriminations des chrétiens en Europe relancent le débat sur l’antisémitisme et la christianophobie. A l’occasion de la Journée cantonale de la Mémoire, le 23 mars, le quotidien tessinois «Giornale del Popolo» a interviewé le philosophe et écrivain français Fabrice Hadjadj.

Giornale del Popolo (GdP): On parle beaucoup, ces jours-ci, d’un retour préoccupant de l’antisémitisme en Europe. D’où naît-il?

Fabrice Hadjadj: … L’antisémitisme existera toujours. Pourquoi? Parce que le fait d’être juif est un mystère qui sera toujours insupportable, tant pour le totalitarisme que pour le libéralisme. Les juifs ne forment ni une nation, ni une simple communauté religieuse. Ils sont un peuple élu, avec une mission historique d’une grande portée… C’est ce que dit la Torah. C’est ce que confirme saint Paul. Par conséquent, chaque fois que nous suivrons une théorie totalitaire (une théorie qui réduit tout à un système), et chaque fois que nous voudrions avoir une théorie libérale (affirmant qu’il n’existe pas un peuple élu, mais seulement des individus libres), les juifs nous apparaîtront comme des êtres irréductibles, une sorte de monstres, dont on doit se débarrasser. C’est pourquoi ils ont été insupportables, soit pour le communisme, soit pour le nazisme. C’est pourquoi ils sont difficiles à accepter aussi dans une logique séculaire des droits de l’homme, dans la mesure où leur existence – selon la Bible – est fondée d’abord sur le droit divin. Mais cela est aussi la raison pour laquelle leur présence est si précieuse. Elle nous ouvre à quelque chose de transcendant, elle exige le sens de la pluralité, elle nous empêche de nous replier sur nous-mêmes et de promouvoir une politique uniforme.

GdP: Est-il encore possible, aujourd’hui, de distinguer antisémitisme et antisionisme?

F. H.: Sûrement, l’antisémitisme contemporain est lié à l’antisionisme. Beaucoup de monde aujourd’hui déclare aimer les juifs mais détester les Israéliens. Et ce fond antisioniste de l’antisémitisme contemporain entraîne des rapprochements inédits, surtout entre des mouvements terroristes musulmans et des mouvements européens de gauche ou d’extrême gauche. De toute évidence, il y a toujours un antisémitisme d’extrême droite…

GdP: Fiamma Nierenstein (journaliste, écrivain et politicienne italienne, ndlr) a écrit récemment que les ramifications des Frères musulmans présents en Europe sont à présent en pleine guerre avec les juifs. L’antisémitisme d’origine islamique est-il une réalité diffuse ou concerne-t-il seulement des épisodes isolés?

F. H.: Il suffit de regarder les sites web de l’islam radical. Le fondateur des Frères musulmans a été l’admirateur et le protecteur de al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem. Le 4 octobre 1944, lors d’une conférence donnée devant les imams de la division SS bosniaque, ce Mufti a osé déclarer: «Dans la lutte contre le judaïsme, l’islam et le national-socialisme sont très proches». La vraie question est plutôt la suivante: existe-t-il un islam modéré, qui puisse cohabiter avec la démocratie?

GdP: Comment juger ce qui s’est produit ces derniers jours à Toulouse?

F. H.: A mon avis, il s’agit d’un nouveau signe du retour de l’aspect religieux sur la scène politique. Un islamiste français tue un rabbin et des enfants juifs français. Cela nous révèle l’existence de réalités religieuses qu’une conception trop sécularisée, trop laïque de l’histoire a essayé d’oublier. Les grandes utopies progressistes se sont effondrées. De plus en plus, ce qui entraîne le monde, se sont des aspirations verticales.

GdP: Pourquoi les médias et l’opinion publique ne parlent-ils pratiquement jamais de l’antisémitisme croissant d’origine islamique en Europe?

F. H.: Précisément parce que cela est la preuve de l’échec d’une conception sécularisée de l’histoire. L’Europe que nous avons voulu construire a refusé de reconnaître ses racines judéo-chrétiennes. Elle a cru un peu trop rapidement que le grand supermarché mondial aurait prévalu sur n’importe quelle affirmation religieuse forte. Et voici que l’islamisme leur a démontré le contraire. Comment répondre? Certainement pas en niant la religion, mais en affirmant que la vraie religion n’a rien à voir avec le fondamentalisme et le terrorisme. C’est ce que ne cesse de répéter Benoît XVI, insistant sur le fait que la foi ne peut exister en dehors de la raison et du dialogue. (apic/gdp/gs/ggc)

23 mars 2012 | 14:28
par webmaster@kath.ch
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