Rattrapées par l’histoire

La dette des Eglises canadiennes

Toronto, 18 juillet 2002 (APIC) Les Eglises du Canada, y compris catholique, ont une lourde dette à l’égard des populations autochtones, des Indiens. Aujourd’hui, de nombreuses actions en justice demandent réparation, et mettent les Eglises sur la paille ou presque, avec les dédommagements consentis. L’affaire des «orphelins de Duplessis» n’est de loin pas fermée. D’autant que cette malheureuse histoire des années 50 se double d’autres faits peu glorieux: gouvernement et Eglises ne se sont-ils pas unis pour «tuer la nature indienne chez les enfants» dont les Eglises avaient la charge dans leurs pensionnats? Accusés d’avoir brisés la culture indienne sous prétexte d’élever et de civiliser les «petits indiens», gouvernement et Eglises passent aujourd’hui à la caisse. Dossier et rappel, à la veille de l’ouverture des JMJ.

En septembre 2001, la publication des résultats d’un sondage sur les abus dans les écoles pour autochtones avaient provoqué la colère des Eglises canadiennes. Malgré les casseroles traînées et les dégâts causés sur les victimes, les «orphelins de Duplessis», abusés physiquement et sexuellement il y a 50 ans dans des orphelinats subventionnés par le gouvernement mais tenus par les Eglises. Aujourd’hui, plus de 7’000 procès ont été intentés contre les Eglises anglicane, presbytérienne, catholique romaine et unie et les frais entraînés représentent plus d’un milliard de dollars canadiens. Mettant les Eglises dans des situations financières difficiles, pour ne pas dire plus, pour une histoire qui n’en finit pas de finir.

En mars 1999, le gouvernement québécois voulant tourner la page, présentait un «plan» pour mettre fin à l’affaire: 1’000 francs suisses de «dédommagement» pour les «orphelins de Duplessis», «coupables», dans les années 40 et 50 d’avoir été orphelins. Des garçons et des fillettes que le système canadien avait préféré faire passer pour des malades mentaux, pour une triste question de subventions. 1’000 francs, soit le prix pour des brutalités, des agressions sexuelles… Le gouvernement du Québec avait alors présenté de plates excuses. L’Eglise s’y était refusée. Comme elle s’y refuse encore et toujours.

En novembre 2001, face aux pressions et aux scandales, le gouvernement fédéral canadien faisait enfin part de sa décision de procéder au règlement des cas dans l’affaire des violations commises dans les internats pour autochtones. Une annonce accueillie avec surprise et consternation par les quatre Eglises canadiennes, en dépit de l’accord du gouvernement d’endosser une plus grande part de responsabilité.

Après plus d’une année de discussions entre les Eglises et le gouvernement fédéral, le vice-premier ministre, Herb Gray, chef de l’équipe gouvernementale chargée de négocier avec les Eglises, annonçait que le gouvernement allait payer 70% des indemnités destinées aux quelque 1’000 anciens pensionnaires des institutions fédérales gérées par les Eglises.

Mécontentes, les quatre Eglises avaient exhorté le gouvernement à revenir s’asseoir à la table de négociation. La plus grande Eglise du Canada, l’Eglise unie du Canada, a «dépensé entre deux et trois millions de dollars canadiens (entre 1,3 et 1,95 million de dollars) par an, en grande partie pour les frais de procès. Quant à l’Eglise anglicane, elle est au bord de la faillite.

Rappel

Aujourd’hui, cette vieille tragédie secoue toujours l’Etat et les Eglises du Québec. Rappel. Dans les années 40 et 50, plus de 3’000 de ces orphelins furent internés dans des institutions religieuses comme malades mentaux. L’affaire remonte à une époque où, au Canada, les réseaux de santé et d’éducation étaient confiés aux communautés religieuses. Comment subventionner celles qui accueillaient des orphelins? Pour éviter une intervention du gouvernement canadien dans un domaine de compétence provinciale, et avec l’accord tacite de ce dernier, Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec de 1936 à 1939 puis de 1944 à 1959, et l’archevêque de Montréal convinrent de déclarer malades mentaux des milliers d’orphelins pour les envoyer dans des hôpitaux psychiatriques, les subventions étant plus généreuses dans ce secteur. La suite: travail forcé, camisole de force pour les récalcitrants, électrochocs, lobotomies, abus sexuels et, pour chacun, la mention «malade mental» dans le dossier médical.

Aujourd’hui, les «orphelins de Duplessis» ont entre 4O et 50 ans. Leur colère est grande contre l’Etat et les Eglises.. A la fin de 1996, un rapport de 4’000 pages, publié à l’issue d’une enquête de cinq ans, n’était pas tendre avec les Eglises, qui géraient des internats pour Indiens, et le gouvernement fédéral qui en supervisait l’administration. Les autorités d’alors étaient résolues à «élever» et «civiliser» la population autochtone, observait le rapport, révélant qu’en 1907 un quart des 1’500 élèves inscrits dans ces internats n’en sont pas sortis vivants. L’un des six volumes du rapport portant sur les internats rejetait une part de la responsabilité des abus physiques, sexuels et émotionnels subis par les élèves sur la société canadienne, en particulier sur «l’évangélisation chrétienne et les politiques racistes qui se retrouvent au niveau institutionnel dans l’Eglise, le gouvernement et la bureaucratie».

Orphelins, et punis de l’être

A 12 ans, je me suis retrouvé à laver des vieillards dans un asile. D’autres travaillaient à la buanderie, aux cuisines. On formait une main d’oeuvre gratuite et soumise», explique aujourd’hui Bruno Roy, porte-parole du Comité des «orphelins de Duplessis», qui demande réparation. Son témoignage est accablant… On passait la camisole de force à ceux qui osaient protester, on les parquait avec les vrais malades mentaux. On n’a pas lésiné non plus sur les électrochocs ou sur les lobotomies. Plusieurs orphelins, aussi bien garçons et filles, ont été brutalisés, agressés sexuellement.

140 plaintes par mois

Les Indiens de souche ont bien entendu été parmi les premières victimes. Au bord de la faillite, l’Eglise anglicane en appelait il y a un an à l’Etat pour demander au gouvernement de prendre des mesures immédiates pour endiguer le flot des demandes de dédommagements à la suite des abus sexuels perpétrés par le passé dans les écoles tenues par l’Eglise anglicane. L’évêque anglican d’Ottawa, Mgr Peter Coffin, expliquait alors que depuis 1998, quelque 7’500 membres de la communauté indienne du Canada avaient déposé 4’200 plaintes et exigé des réparations pour des milliards de francs. Les plaintes, admettait-il, continuent à arriver à raison de 140 par mois. (apic/pr)

18 juillet 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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