«La difficile création d’une paroisse pour le haut de la ville»
Fribourg: La paroisse Saint-Pierre fête ses 125 ans
Fribourg, 26 février 2014 (Apic) C’est en 1889 – il y a 125 ans – que le rectorat de St-Pierre a été institué «pour le haut de la ville» de Fribourg par convention entre l’Evêché, le Chapitre de St-Nicolas et l’Etat de Fribourg. Mais ce ne sera qu’au terme d’interminables négociations, notamment avec le Conseil communal de Fribourg, qu’une église paroissiale sera érigée, puis consacrée en 1935. Auparavant, les fidèles du Centre-Ville auront célébré «provisoirement» la messe à l’église du Collège durant presque 50 ans.
La paroisse St-Pierre, établie juste au-dessus de la gare de Fribourg, marque son jubilé par une série de manifestations, avec notamment des messes et des conférences, ainsi qu’une grande kermesse le 14 juin 2014. Le clocher et les espaces environnants de l’église sont parés depuis plusieurs mois de panneaux rappelant aux passants que la paroisse anime la pastorale du Centre-Ville depuis 125 ans.
Le 20 février dernier, l’historien Yvan Pochon, adjoint du chef du Service de la culture du canton de Fribourg, a présenté devant une centaine de participants à la salle paroissiale St-Pierre les principales étapes du rectorat des Places, devenu rectorat Saint-Pierre puis paroisse St-Pierre.
Yvan Pochon avait consacré son travail de mémoire en histoire contemporaine à la «Créations de paroisse et constructions d’églises en ville de Fribourg (1872-1977). Entre enjeux pastoraux, difficultés financières et solidarités de quartier».
Lutter contre la «déchristianisation des masses»
Au XIXe siècle, l’exode rural amène chaque jour dans les cités son lot de nouveaux travailleurs. La civilisation occidentale devient peu à peu citadine, a-t-il expliqué. L’Eglise catholique tente alors de lutter contre la «déchristianisation des masses», par la création de nouvelles paroisses et par la construction d’églises paroissiales. La ville de Fribourg ne fait pas exception à cette évolution. En un siècle, sa population triple, pour passer de 11’546 habitants en 1880 à 37’400 en 1980.
Jusqu’en 1872, la ville de Fribourg ne forme qu’une seule paroisse, dirigée par un chanoine du Chapitre de la collégiale St-Nicolas. Elu par les bourgeois de la ville, il porte le titre de «curé de ville». Mais les habitants fréquentent d’ordinaire les églises de leur quartier: l’église du couvent des Augustins pour l’Auge, l’église de la Commanderie de St-Jean pour la Neuveville, et enfin la collégiale St-Nicolas, l’église des Cordeliers ou celle de Notre-Dame pour le Bourg. Quant aux habitants du quartier des Places, ils se retrouvent à la chapelle des Ursulines ou à celle de l’Hôpital des Bourgeois, à l’église du Collège St-Michel, et surtout à la chapelle du prieuré de St-Pierre. Mais un seul curé ne suffit plus lorsque la ville de Fribourg avoisine les 10’000 habitants vers 1870, affirme Yvan Pochon.
Une solution s’esquisse avec la signature, en 1867, d’une convention entre l’Etat de Fribourg et l’autorité diocésaine. Le Conseil d’Etat souhaite la subdivision de la paroisse de Fribourg en quatre. Le curé de ville garderait le secteur imparti à St-Nicolas alors qu’on placerait des chanoines-recteurs à la tête des trois autres secteurs (St-Jean, St-Maurice et St-Pierre).
Mais comme l’argent manque pour la dotation du rectorat de St-Pierre, Mgr Agnozzi, chargé d’affaires du Saint-Siège, d’entente avec les autorités civiles et ecclésiastiques, érige par son décret du 1er mars 1872 les rectorats de St-Jean et de St-Maurice et se contente de remettre «à plus tard» la création d’un rectorat pour le quartier des Places. Il s’agit pourtant du quartier le plus populeux de la ville. Et, avec l’implantation de la gare aux Pilettes en 1862, les autorités ecclésiastiques et civiles savent que la ville de Fribourg est désormais destinée à s’étendre à l’ouest.
Démolir et reconstruire l’église Notre-Dame aux Places
Dès 1873, le Conseil communal de la ville de Fribourg réclame la démolition de la chapelle du prieuré de St-Pierre, située à l’angle de la rue St-Pierre et du Square des Places afin de mettre en oeuvre son plan d’aménagement du quartier des Places. Mais le Chapitre de St-Nicolas, propriétaire de l’édifice, «s’oppose d’une manière absolue à la démolition de cette église aussi longtemps qu’il n’aura pas des garanties formelles qu’elle sera remplacée par une autre». C’est alors qu’un projet incroyable apparaît. «On prévoit de démolir l’église Notre-Dame – alors en très mauvais état- et de la reconstruire pierre par pierre «dans des proportions un peu réduites» dans le quartier des Places», indique le conférencier. Mais le projet ne se réalisera pas et l’église de Notre-Dame se tient encore debout de nos jours, à sa place originelle.
Ce n’est qu’en 1876 que la chapelle du prieuré de St-Pierre sera démolie. Les habitants des Places se trouvent privés de lieu de culte. La direction de l’Instruction publique accorde à titre «d’essai» une messe basse à 10h30 dans l’église du Collège. L’essai se transforme dès la rentrée scolaire en un office fixe qui est «fréquentée assidûment par quatre à cinq cents» catholiques du quartier.
En mars 1884, un comité d’initiative envoie au Conseil d’Etat, à l’Evêché, au Chapitre de St-Nicolas et au Conseil paroissial de la ville, une pétition munie de 316 signatures réclamant l’érection d’un nouveau rectorat à Fribourg, à établir provisoirement dans l’église du Collège St-Michel. Le quartier des Places compte 3’600 âmes. Mais les catholiques du haut de la ville doivent encore attendre quelques années avant qu’une solution ne soit enfin trouvée.
Création du rectorat St-Pierre en 1889
En 1888, le comité d’initiative revient à la charge pour réclamer l’érection d’un rectorat pour le haut de la ville. En 1889, Mgr Mermillod obtient la cession à titre gratuit d’une maison à la ruelle du Lycée. Une maison que l’évêque offre au Chapitre de St-Nicolas pour y loger le futur recteur de St-Pierre. Tous les obstacles au projet étant levés, l’Evêché, le Chapitre et l’Etat de Fribourg signent le 1er octobre 1889 une convention instaurant le rectorat de St-Pierre. Cette date est retenue comme celle de la création de la paroisse St-Pierre. Le culte s’exercera «à titre provisoire» dans l’église du Collège St-Michel. L’évêque fixe les limites du territoire du rectorat dans son décret du 18 novembre 1889: celui-ci est composé du quartier des Places et des banlieues environnantes détachées des paroisses de Villars-sur-Glâne et Givisiez.
Après le décès en 1894 du premier recteur Aloys Goetschmann, arrive le dynamique chanoine Jules Conus, qui entreprend de s’occuper sans retard de la construction d’une église. Lors d’une assemblée, une commission d’initiative de dix-sept membres est créée avec pour mission principale la levée de fonds. Afin de disposer d’organes légalement constitués et reconnus par l’Etat, il demande l’érection du rectorat de St-Pierre en paroisse. Son désir sera partiellement exaucé. Sur demande de l’Evêché, l’Etat de Fribourg promulgue le 17 mai 1895 une loi instituant dans tous les rectorats de la ville de Fribourg un conseil de paroisse. Cette loi signe le démembrement de la paroisse unique de la ville de Fribourg sur le plan administratif. Sur le plan religieux, les recteurs sont encore soumis à l’autorité du curé de ville.
Les catholiques de St-Pierre chercheront à quitter au plus vite l’église du Collège St-Michel, où ils sont accueillis provisoirement. Mais en cette fin d’année 1895, ils sont loin de se douter que ce provisoire durera encore trente-six ans, souligne le conférencier.
Presque 30 ans pour trouver un terrain
La recherche d’un emplacement pour la future église paroissiale de St-Pierre est au coeur des préoccupations du Conseil paroissial durant presque trente ans. Les raisons principales expliquant une telle lenteur sont triples, selon Yvan Pochon: la malchance, l’obstination du chanoine Conus et les tergiversations du Conseil de paroisse.
En juin 1896, le premier Conseil paroissial jette son dévolu sur un terrain aux Grand-Places et demande au Conseil communal de le céder pour la construction de l’église. Ce dernier refuse catégoriquement, car il estime ce lieu trop décentré par rapport aux projets d’extension du haut de la ville. En 1906, en effet, le Rectorat de St-Pierre verra son territoire augmenter des quartiers de Pérolles, de la Vignettaz et de Bethléem.
En 1904, le Conseil paroissial acquiert aux Pilettes pour 63’00 francs un terrain appartenant aux Frères de la Doctrine chrétienne, alors que la commune en offrait un à Gambach. «Une église bâtie au Gambach serait régulièrement vide de fidèles», mentionne le PV de l’assemblée paroissiale de 1904. Ironie du sort, c’est dans ce quartier que, vingt cinq ans plus tard, l’église sera construite.
Avec un fonds qui se monte alors à 172’000 francs, grâce aux efforts de l’infatigable chanoine Conus, les responsables du rectorat estiment que le moment est venu pour édifier le sanctuaire dont les fidèles ont besoin.
Mais la question de l’emplacement est encore remise en discussion par l’abbé Conus, qui n’arrive pas à faire le deuil d’une église aux Grand-Places. Une nouvelle tentative auprès de la commune demeure vaine. Le Conseil paroissial se résigne à construire sur son terrain des Pilettes. Mais les résultats des sondages sont extrêmement défavorables: le sol est encore marneux à 14 mètres de profondeur. En 1918, le Conseil vend le terrain à la Société immobilière des Entrepôts des Pilettes. Il fait alors une très belle affaire puisque que le terrain est cédé pour la somme de 140’000 francs, plus de deux fois sa valeur d’achat.
Le Rectorat de St-Pierre a désormais un capital suffisant pour débuter la construction de son église mais ne possède plus d’emplacement. «Son avenir semble définitivement se trouver sur les hauteurs mal aimées du quartier de Gambach», commente Yvan Pochon. Au terme d’une nouvelle valse-hésitation, le Rectorat de St-Pierre convainc, avec le soutien de l’évêque Mgr Besson, les Soeurs de Jolimont de céder leur terrain, avec la Villa Marie, pour 50’000 francs. La commune soutiendra cet achat à hauteur de 40’000 francs.
Il aura fallu trente-cinq ans pour que le rectorat de St-Pierre trouve un emplacement pour une église paroissiale. Ce temps lui a permis de constituer un capital de 450’000 francs.
Premier prix au projet de Fernand Dumas
Un concours d’architecture est lancé le 28 février 1924. Le programme est ambitieux: cure, sacristie, salle paroissiale de deux cents places assises et une grande église pouvant contenir sept cent places assises. En juillet 1924, le jury décerne le premier prix au projet «Super hanc petram» (»Sur cette Pierre» je bâtirai mon église) du jeune architecte romontois Fernand Dumas, qui était à l’origine de la Société Saint-Luc avec Alexandre Cingria, un mouvement qui a renouvelé dès les années 1920 l’art sacré en Suisse romande.
Le Conseil paroissial de St-Pierre décide de confier les travaux d’exécution à deux bureaux d’architecture de la ville de Fribourg. Le coût total de la construction est estimé alors à 900’000 francs. On s’achemine vers une construction par étapes: d’abord le gros oeuvre de l’église et de la cure, devisés à 495’000 francs. Mais les architectes n’arriveront pas à collaborer et le Conseil de paroisse confiera la direction des travaux à Fernand Dumas. L’architecte ne veut pas utiliser la molasse et imagine alors une oeuvre entièrement en béton, ce qui provoquera des remous au sein de la paroisse. Car l’Etat de Fribourg avait offert à la paroisse de St-Pierre des blocs de molasse et des pierres de calcaire provenant de la destruction des portiques du Grand Pont et des maisons de péages, afin qu’elle les emploie pour la construction de la future église.
Fernand Dumas est finalement convaincu par le conseil paroissial d’étudier une nouvelle variante. L’église de St-Pierre sera finalement une construction en béton avec parement en molasse sur les façades extérieures.
La première pierre est posée le 8 juin 1928. Quelques mois plus tard, le 11 novembre, le chanoine Jules Conus décède après trente-quatre ans passés à la tête de la paroisse. Il ne verra pas l’oeuvre pour laquelle il s’est tant dépensé. En décembre 1929 déjà, le gros oeuvre est achevé. Les paroissiens assistent, le 28 juin 1931, à la bénédiction de leur église paroissiale qu’ils attendent depuis quarante-deux ans.
Suite à un concours, un jury confie en 1931, la décoration principale de l’église à l’artiste peintre Gino Severini, également de la Société Saint Luc. Le conseil de paroisse ordonne l’exécution des travaux au fur à mesure des capitaux à sa disposition. Ils seront étalés sur vingt-cinq ans (1932-1957).
Quatre ans après le premier office chanté à St-Pierre, l’évêque du diocèse, Mgr Besson, consacre solennellement, le 4 mai 1935, la première église paroissiale construite à Fribourg depuis plusieurs siècles. Une rénovation sera entreprise en 1970 pour répondre aux exigences du Concile de Vatican II.
Encadré:
1) «Le développement démographique et urbanistique a posé un réel problème aux autorités religieuses. Rappelons-nous la réorganisation pastorale de 1872 qui n’apporte aucune solution à la partie supérieure de la ville de Fribourg, alors que la grandeur de la paroisse St-Pierre reste problématique même après la construction de l’église paroissiale. (…) Les évêques qui se sont succédé à la tête du diocèse ont manqué de vision concernant la création des paroisses en ville de Fribourg. Ils n’ont élaboré aucune planification ni à moyen ni à long terme, laissant l’initiative aux conseils paroissiaux, aux fidèles et au clergé paroissial, notamment à ces curés-bâtisseurs et visionnaires, dont le chanoine Conus est un exemple probant.
2) «Les créations successives des paroisses en ville de Fribourg sont le résultat d’un constat: une paroisse ne peut remplir son rôle évangélisateur si elle est trop grande. Même si nous n’avons trouvé que peu de documents pastoraux dans les archives, nous pouvons affirmer que la peur de la déchristianisation en ville de Fribourg est palpable. Les curés de la ville considèrent que leur paroisse est «en état de mission». Le processus s’essouffle. La paroisse St-Pierre, après plusieurs tentatives d’instaurer un rectorat dans les quartiers de la Vignettaz et de Beaumont dans les années 1960 et 70, abandonne l’idée. L’engouement des débuts n’est plus là, la base des fidèles ne montre plus le même enthousiasme. Il serait en effet naïf de croire que l’occupation du terrain par l’Eglise a pu enrayer la crise qui frappe l’Eglise catholique post-conciliaire. Crise identitaire de l’Eglise, crise des vocations, perte de la religion populaire, chute de la pratique cultuelle, individualisation du croire, tous ses éléments touchent de plein fouet l’Eglise fribourgeoise. La ville de Fribourg subit, comme toutes les sociétés occidentales industrialisées, les profondes mutations sociales et les changements culturels qui s’opèrent depuis la fin des années soixante».
3) «Il est intéressant de constater, sur un temps relativement long, un mouvement de balancier. Un siècle durant, l’Eglise locale se réorganise et renforce ses structures paroissiales. Et, dès la fin des années soixante, c’est le mouvement exactement inverse qui s’opère. La multiplication des paroisses a amené un problème nouveau, celui de communautés repliées sur elle-même, si bien que le discours et les manières de célébrer diffèrent d’une paroisse à une autre à l’intérieur d’un périmètre somme toute restreint. Dès 1967, l’abbé Roger Magnin, doyen de la ville de Fribourg, lance un vaste programme de réorganisation pastorale sur l’ensemble du territoire de la ville afin d’unifier le message évangélisateur. (…) C’est le début de la «pastorale de secteurs» qui sera abandonnée au début des années 1990. Puis, en 2004, naissent les unités pastorales. Confronté aux manques de prêtres, l’Evêché regroupe les paroisses, sur le plan pastoral, mais pas administratif.»
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(apic/bb)



