«La finance a cessé d’être au service de la société et de l’économie»
Jura: «Crise économique et christianisme», conférence de Jean-Marie Brandt, docteur en théologie et en sciences économiques
Delémont, 13 mai 2012 (Apic) Les crises qui minent l’économie de marché révèlent la prise de pouvoir de la finance. Cette dernière heurte de front les valeurs religieuses et l’identité judéo-chrétienne. C’est le sombre diagnostic, présenté le 11 mai 2012 au Centre Saint-François de Delémont, par le docteur en théologie Jean-Marie Brandt, dans le cadre d’une conférence intitulée «Crise économique et christianisme».
«Alors que des crises à répétition secouent notre civilisation, la finance sécrète sa propre culture. Elle est aux commandes, tandis que le politique, en pleine déconfiture, a perdu la partie.» C’est l’écheveau de ce constat désabusé, effrayant même sans être désespéré, que Jean-Marie Brandt, docteur en théologie et en économie, a dévidé avec la science du connaisseur, lors d’une conférence au Centre Saint-François de Delémont. Ancien directeur de la BCV, ex-patron du fisc vaudois, ce sémillant sexagénaire a touché du doigt les rouages de la machinerie économique, financière et étatique qu’il a décrit avec une louable pédagogie, loin du sabir qui embrume la compréhension de ces territoires peu connus du grand public.
Sans remettre en cause le capitalisme – il se distancie en cela de la critique radicale d’inspiration marxiste –, Jean-Marie Brandt a expédié manu militari la finance moderne sur le banc des accusés. «La finance, qui a phagocyté l’économie de marché dans les années 70, poursuit ses propres buts. Elle a cessé d’être au service de la société pour véhiculer des raisonnements à court terme, l’idéologie de l’enrichissement et du paraître, la théorie de la croissance illimitée. Or, toute cette mythologie est en contradiction avec notre finitude», a déploré celui qui fut aussi le président de la Fédération ecclésiastique catholique romaine du canton de Vaud.
L’identité judéo-chrétienne dynamitée par la finance
Pire, la finance a dynamité le fondement même de l’identité judéo-chrétienne, à savoir le lien traditionnel entre religion et culture. «Aujourd’hui, elle vole de ses propres ailes. Elle s’est autonomisée en coupant les ponts avec la religion et en créant de toutes pièces sa propre culture», a expliqué Jean-Marie Brandt. Et d’ajouter: «Ce phénomène débouche sur une banalisation des valeurs, pour parler comme la philosophe allemande Hanna Arendt. C’est tellement vrai que la finance a évacué de son horizon toute notion d’éthique.»
Sorte de monarque absolu, la finance dispose d’un pouvoir sans limite, notamment au sein du politique où elle fait la pluie et le beau temps. «Avec l’hégémonie des financiers, la notion d’Etat souverain est dépassée. Il suffit d’évoquer la mise sous tutelle de la Grèce par l’Union européenne ou les prérogatives des agences de notation qui peuvent à tout moment dégrader les gouvernements occidentaux», a souligné l’érudit vaudois. En guise de symbole de cette toute-puissance, Jean-Marie Brandt cite le cas d’UBS, qui avait lancé un SOS fin 2008 pour des prétendus problèmes de crédits toxiques (subprimes). A l’époque, la Confédération avait injecté six milliards de francs dans la banque. «Or, qu’avions-nous appris six mois plus tard? Les dirigeants d’UBS avaient menti: les difficultés de l’établissement n’étaient pas liées aux subprimes, mais aux problèmes fiscaux avec les Etats-Unis…», s’est emporté le Vaudois.
Dramatique conséquence de cette prise de pouvoir de la finance, hors de tout contrôle, la confiance, poutre maîtresse du système occidental, la valorisation chrétienne de la personne et le respect de l’autre sont au bord du précipice. «La crise des subprimes, qui a débuté aux Etats-Unis en 2006, a révélé l’existence d’une crise des valeurs qui a fissuré le ciment le plus fondamental de notre civilisation: le lien de foi et de confiance dans la personne de l’autre. C’est la profession de foi chrétienne dans son fondement du’ credere’ ou de la foi dans cet autre soi-même, créé dans la transcendance de l’imago Dei, qui est remise en question», a averti Jean-Marie Brandt… (apic/eda/ggc)
Encadré
Apic: Jean-Marie Brandt, vous brossez un tableau très noir des conséquences de la crise. Voyez-vous des signes d’espoir?
Jean-Marie Brandt: La crise représente une rupture, rupture avec nos habitudes notamment, tout en étant riche en opportunités. L’Europe, faut-il le rappeler, s’est construite sur une succession de crises. Ces dernières nous lèguent, selon moi, une double responsabilité, celle de sortir de nos habitudes et celle de faire quelque chose de différent. Evidemment, tout peut réussir ou tout peut casser…
Apic: Quels sont, concrètement, les moyens d’action?
JMB: A l’échelle de la vie quotidienne, il faut bien lire les journaux, savoir déchiffrer les messages des médias et se forger une opinion personnelle. Plus largement, dans un pays comme l’Espagne, plus de 50% des jeunes sont au chômage. Or, ces personnes ne retrouveront jamais un emploi. Nous avons affaire à une génération sacrifiée. Dans un esprit d’engagement chrétien, on pourrait venir en aide à ces jeunes, peut-être en les soutenant financièrement ou en les engageant dans les entreprises helvétiques.
Apic: Vous avez occupé des fonctions dirigeantes dans une grande banque comme la BCV et au sein de l’Etat de Vaud. Comment avez-vous appliqué vos valeurs chrétiennes dans des milieux qui, à première vue, n’en font pas leur préoccupation première?
JMB: En tant que banquier et fonctionnaire, je n’ai jamais mis en avant mes convictions chrétiennes, je n’ai jamais affiché mon christianisme. En revanche, dans ma pratique professionnelle quotidienne, j’ai toujours été guidé par des valeurs humaines, par le souci du respect de l’autre. En clair, lors de décisions difficiles, dans un contexte de restructuration par exemple, j’ai toujours cherché un équilibre entre les nécessités du management et le respect de l’humain. (apic/eda/ggc)



