«La liberté religieuse fonctionne en théorie»
Lugano: Mgr Grampa commente son récent voyage au Proche-Orient
Lugano, 9 juin 2010 (Apic) Le thème de l’islam prend toujours davantage d’importance en politique suisse. Dans la presse de boulevard, les attitudes d’hostilité face à l’islam se multiplient. Ce phénomène préoccupe le groupe de travail «Islam» de la Conférence des évêques suisses. Mgr Pier Giacomo Grampa, évêque de Lugano, a entrepris en mai un voyage en Syrie et au Liban avec une délégation de ce groupe de travail qu’il préside, en vue d’entrer en dialogue avec des autorités chrétiennes, musulmanes et politiques.
Interrogé par l’Apic, il analyse les relations entre chrétiens et musulmans dans les deux pays et déplore une représentation «unilatérale» et «intolérante» de l’islam par les médias en Suisse.
Apic: Mgr Grampa, expliquez-nous d’abord les tâches du groupe de travail «Islam».
Mgr Grampa: Ce groupe de travail de la Conférence des évêques suisses veut promouvoir le dialogue islamo-chrétien. Il veut également aider les prêtres et toutes les autres personnes actives en pastorale à éclaircir, dans un sens positif, les questions qui surviennent en raison de l’accroissement de la présence des musulmans dans notre société. L’islam est, au niveau du nombre de croyants, la 2e religion en Suisse. L’Eglise aimerait aider les communautés à vivre ensemble dans une attitude pacifique et à reconnaître leurs droits et leurs devoirs réciproques.
Apic: Dans quelle mesure le voyage de votre délégation en Syrie et au Liban a pu contribuer à ce but?
Mgr Grampa: Le voyage nous a permis de nous rendre directement compte de la façon diversifiée et complexe avec laquelle l’islam entreprend les relations avec le christianisme. Il n’y a pas de modèle unique, comme nous avons pu le constater, mais une grande diversité de modèles. La relation se base toujours sur des avances réciproques, l’hospitalité et l’intégration.
Apic: Votre représentation de l’islam a-t-elle changé au terme de ce voyage?
Mgr Grampa: Oui. Car j’ai été impressionné par l’attitude amicale, l’attention et la profonde estime que les responsables religieux et les gouvernements manifestent à l’égard du christianisme – et surtout à l’égard de notre délégation. Mais il y a dans tous les cas une grande différence entre la théorie et la pratique, et en particulier entre les paroles qui sont prononcées et la réalité dans les pays.
Apic: Comment apparaissent donc les relations entre les communautés chrétiennes et les musulmans en Syrie et au Liban?
Mgr Grampa: La situation est très différente entre ces deux pays. Le Liban se présente comme un Etat confessionnel, dans lequel le pouvoir est divisé, selon une convention, entre 18 communautés religieuses reconnues. La Syrie, pour sa part, se définit comme un Etat séculier, mais il y est prescrit que le président doit toujours être un musulman.
Au Liban, on a réussi cette année, le 25 mars (le jour où les Eglises fêtent l’Annonciation), à organiser une fête publique pour toutes les religions, pour montrer que les musulmans aussi manifestent une grande attention à la Vierge Marie. En Syrie, pour leur part, les enfants suivent un enseignement religieux obligatoire dans les écoles, qui est dispensé aussi bien par des musulmans que par des enseignants chrétiens.
En résumé, on peut dire qu’en théorie la liberté religieuse est vraiment respectée. Mais pas dans la conscience des personnes. Il est effectivement possible de bâtir des églises et de vivre sa foi par des fêtes et des processions. Mais, par exemple, le musulman qui se convertit au christianisme doit s’attendre à des discriminations étatiques et sociales.
Apic: Y a-t-il malgré tout des choses que nous autres Suisses pourrions apprendre de ces pays?
Mgr Grampa: Oui, et en particulier qu’en Suisse nous devrions offrir davantage d’espace public aux religions, sans que nous ayons des blocages sur ce point. Ils nous montrent aussi comment nous pourrions résoudre des problèmes en lien avec l’appartenance à l’Etat. Nous ne devons pas nous baser sur une laïcité extrême et stérile, mais simplement être attentifs au fait que la religion reste fondamentalement distincte du domaine politique.
Apic: Dans la société en Suisse, on perçoit une phobie croissante face à l’islam, qui est aussi attisée par les médias. Comment expliquez-vous cette évolution?
Mgr Grampa: Je pense que cette islamophobie résulte d’un manque d’information. Elle est basée sur la peur et l’ignorance. Le Grand Mufti de Syrie nous a assuré que dans l’islam, l’être humain a une plus grande importance que les mosquées ou les églises. A la première place se trouve la dignité de la personne, l’être humain est considéré comme le véritable temple du Seigneur. Le fondamentalisme est pour sa part un concept purement politique, et non religieux. Il n’a rien à voir avec l’islam et ne devrait donc pas avoir sa place dans un pays imprégné par l’islam. De fait, il ne serait pas correct de définir un pays comme «islamique», car cela consisterait à transposer le langage religieux dans le domaine politique. Ce qui serait une erreur.
Concernant la burqa, le Grand Mufti affirme avec fermeté que ce vêtement recouvrant l’entier du corps n’est pas un costume islamique. L’islam exige que le visage ne soit pas couvert. Un pèlerin ne doit pas se voiler la face. Autrement dit, le thème de la burqa ne doit pas être une composante du dialogue interreligieux. Mais d’autre part, une interdiction devrait être justifiée. Et seuls des spécialistes peuvent déterminer sur quelles bases elle pourrait être adoptée.
Apic: Et vous même, quelle position avez-vous sur le thème de la burqa?
Mgr Grampa: Je pense que, sur la base d’un bon sens des rapports humains, il devrait être possible d’adopter des règles qui pèsent le pour et le contre entre le droit de porter des vêtements de tradition orientale et un dépassement de limites qui se traduirait par le port de la burqa ou du niqab.
Apic: A l’étranger, avez-vous perçu des réactions directes sur le comportement de la Suisse, par exemple sur l’interdiction des minarets?
Mgr Grampa: Mes partenaires de dialogue se sont montrés très blessés par le fait qu’un pays comme la Suisse, connu pour respecter les fondements de la démocratie, la liberté et les droits humains, ait délibérément pris une telle décision. J’ai tenté d’expliquer que cette initiative n’était soutenue ni par le Gouvernement, ni par le Parlement, et n’était recommandée ni par la majorité des partis politiques, ni par les Eglises.
L’initiative anti-minarets résulte d’une image lacunaire de l’islam de la part de la population, qui se rapporte à une représentation unilatérale, brutale, fanatique, extrémiste et intolérante de l’islam entretenue par les médias. Les minarets ont été considérés comme des symboles politiques en vue d’une conquête menaçante du pays. Les Suisses n’ont donc pas voté contre l’islam, mais contre ce qu’ils croient être l’islam, à partir d’une perspective faussée.
En général, mes partenaires de dialogue ont également exprimé leurs préoccupations au sujet de l’attitude agnostique et athée adoptée par tant d’intellectuels et de politiciens suisses.
Apic: Dans une interview avec les médias tessinois vous avez annoncé que vous vouliez poursuivre le dialogue dans le monde islamique. Le prochain point du programme pourrait être l’Arabie Saoudite. Quelles sont vos attentes face à un tel voyage?
Mgr Grampa: Encore avant l’Arabie Saoudite, nous aimerions retourner en Iran, où nous nous sommes rendus en 2007. Les voyages doivent montrer que le dialogue est la seule voie possible pour éviter la violence. Il ne s’agit pas d’un dialogue interreligieux formel, mais de discussions entre personnes qui croient toutes en Dieu. Chacune d’elles aimerait rester fidèle à sa foi, tout en cohabitant avec les autres.
Nous devons encore comprendre ce que cela peut signifier pour un musulman de se comporter comme un fidèle musulman par sa façon de vivre. S’il est exclusivement soumis à la loi du Coran, il ne pourra donc jamais s’adapter totalement à la façon de vivre en Suisse. Qu’est-ce que cela signifie pour lui en tant que citoyen d’un pays? Et comment la société peut-elle gérer cette situation? Tout cela doit encore être éclairci. Le Grand Mufti de Syrie nous a dit: «Nous autres musulmans sommes à la recherche de la vérité, nous voulons bâtir une société pour les être humains, dans laquelle la religion est strictement séparée de la politique».
Pensait-il à une vérité valable pour tous ou exclusivement pour lui? La question reste ouverte. De plus, il convient de se demander dans quelle mesure une personne peut véritablement vivre indépendamment du message du Prophète, et avec quelles conséquences une séparation entre religion et politique serait possible dans un pays qui ne connaît même pas le mariage civil. Je crois pourtant que seul celui qui dialogue ouvertement peut arriver au but. Nous verrons donc si un tel début est également possible avec l’Arabie Saoudite.
Note aux médias: Des photos en lien avec cet article peuvent être commandées à kipa@kipa-apic.ch. Prix pour publication: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
(apic/ab/bb)



