«La même disponibilité à obéir à l’Esprit» que Jean Paul II

Rome: Le philosophe français Rémi Brague loue le courage de Benoît XVI

Rome, 26 février 2013 (Apic) En renonçant à sa charge, Benoît XVI a eu le courage «de se dépouiller de tout et de céder la place à un autre qu’on ne choisit pas», déclare le philosophe français Rémi Brague. Le lauréat du «Prix Ratzinger» 2012 affirme que le pape démissionnaire a fait preuve de «la même disponibilité à obéir à l’Esprit» que Jean Paul II. Le philosophe a confié son analyse à l’agence I.MEDIA à l’approche de la fin du pontificat de Benoît XVI.

Interrogé sur le travail qui attend le successeur de Benoît XVI, Rémi Brague souligne d’abord que ce pape a eu le courage «de donner un coup de pied dans la fourmilière pédophile». Il a estimé «qu’il reste pas mal de ménage à faire». Le philosophe distingue deux dossiers importants pour l’avenir : la montée des mouvements évangéliques et l’islam.

«Un pape n’a guère de pouvoir et ne peut gouverner à coup d’oukases (décrets)», d’autant qu’il «ne dispose d’aucune armée pour contraindre les fidèles à lui obéir», affirme Rémi Brague, répondant ainsi aux critiques concernant le gouvernement de l’Eglise ces huit dernières années.

Q: Comment avez-vous accueilli et compris le geste de Benoît XVI ?

Rémi Brague: Avec ni plus ni moins de surprise que tout le monde. Rétrospectivement, je me suis souvenu de l’impression qu’il m’avait faite quand je l’ai vu de près en octobre. Intellectuellement, tout était en ordre. Mais physiquement, amaigri, courbé sur sa canne, il semblait au bout du rouleau. Joseph Ratzinger n’avait aucune envie d’être pape, et il avait préparé la retraite tranquille dont il rêvait. Il est déjà extraordinaire qu’il ait tenu si longtemps.

Les précédents historiques peuvent être justifiés par des situations exceptionnelles – Célestin V, élu pape contre son gré, Grégoire XII élu au moment du Grand Schisme -, ce qui n’est pas le cas de Benoît XVI. Faut-il absolument une situation exceptionnelle pour justifier sa démission?

Il me semble que non. Il suffit de se sentir, en conscience, incapable de remplir sa mission. Le pape n’est pas une personne sacrée, mais le porteur d’une fonction.

Q: Le pape a-t-il manqué de courage en renonçant à sa charge ? Aurait-il dû suivre l’exemple de son prédécesseur ?

RB: Rien ne serait plus bête que d’opposer Jean-Paul II et Benoît XVI, qui avaient l’un pour l’autre la plus haute estime ou, pire encore, d’organiser entre les deux un match de sainteté. Et n’y a-t-il qu’une forme de courage ? Il y a le panache, il y a aussi la patience. Il peut consister à rester jusqu’au bout, dans la faiblesse et la souffrance, comme signe du Crucifié dont on est le vicaire. Il peut consister aussi à accepter, après avoir été au centre de l’attention, de se dépouiller de tout et de céder la place à un autre qu’on ne choisit pas. Les deux attitudes proviennent au fond d’une même humilité, d’une même disponibilité à obéir à l’Esprit.

Q: On a beaucoup présenté Benoît XVI comme un homme de foi, un théologien. Pensez-vous que l’on puisse également dire qu’il a été un homme de décisions et de gouvernement ?

RB: N’oublions pas qu’un pape n’a guère de pouvoir. Il n’est pas le chef de l’Eglise. Benoît XVI est suffisamment théologien pour savoir que le seul chef, la seule «tête» de l’Eglise, c’est le Christ ressuscité. Le rôle d’un pape est de garder et de transmettre sans déperdition le dépôt de la foi, reçue des apôtres. Il ne peut donc en aucun cas faire ce qu’il veut. Il ne nomme les évêques qu’après bien des consultations auprès des Eglises locales. Pas question de «gouverner» à coup d’oukases. Quand bien même il le ferait, il ne dispose d’aucune armée pour contraindre les fidèles à lui obéir. Et de toute façon, en règle générale, les décisions les plus lourdes de conséquences se prennent discrètement, n’attirent pas l’attention des médias, et ne déploient lesdites conséquences que sur le très long terme. Pensez par exemple à ce qui se passe avec les anglicans, ou à la façon dont, au prix de négociations prolongées, il a mis la Fraternité Saint-Pie X devant ses responsabilités.

Q: Croyez-vous que l’élection du pape est uniquement le fait du collège cardinalice ? Ou celui de l’Esprit saint ? Ou des deux ?

RB: Cette alternative me semble tout à fait déplacée. L’Esprit saint se sert des hommes, de leur intelligence, de leur liberté, et même de leurs passions, pour arriver à ses fins, qui nous sont impénétrables. Les Pères du Conclave en sont convaincus, qui commencent leurs travaux par une prière à l’Esprit saint. Celui-ci n’est pas un ouragan qui pousserait là où l’on ne veut pas aller; il est plutôt une lumière qui éclaire l’intelligence et lui fait voir plus nettement où est le bien de l’Eglise. Celui-ci n’a pas grand-chose à voir avec le confort des élus. Au conclave, la plupart des cardinaux rasent les murs et cherchent plutôt à éviter la corvée…

Q: Quels sont les dossiers les plus urgents auxquels le prochain pape devra s’attaquer ? Et les plus importants ?

RB: J’apprécie votre distinction entre l’urgent et l’important, le conjoncturel et le structurel. Pour l’urgent, il est clair qu’il reste pas mal de ménage à faire. Par exemple, Benoît XVI a eu le courage de donner un coup de pied dans la fourmilière pédophile. Un geste que les établissements laïcs : écoles, clubs de sport, maisons spécialisées pour handicapés, orphelinats, etc. feraient d’ailleurs bien d’imiter… Je crains par ailleurs que la France, voire l’Europe occidentale en entier, ne soit pas le meilleur observatoire pour mesurer l’urgence et l’importance des dossiers. Vus du Congo, du Brésil, de Corée, etc. certains de nos problèmes dits «sociétaux» semblent bien provinciaux, ou même ne concerner que des enfants gâtés. Le «sécularisme» européen a-t-il un avenir ? Il n’a même pas les moyens de montrer qu’il est bon qu’il y en ait un pour l’homme. D’autres prennent une dimension accrue.

Quant au religieux, j’en nommerai deux : à l’intérieur du christianisme, les mouvements évangéliques, très affectifs, mais fondés sur une théologie très rudimentaire et peu à même de produire de la culture.

A l’extérieur du christianisme, il y a l’islam. Les chrétiens parlent beaucoup de dialogue avec lui. Mais combien connaissent vraiment l’islam ? Et combien de musulmans s’intéressent-ils à ce dialogue ? Quant au domaine profane, devant les problèmes, ou plutôt les scandales mondiaux, il serait évidemment bon que le pape parle encore plus fort contre l’exploitation des pauvres et des enfants, les inégalités qui se creusent, les paradis fiscaux, la dégradation de l’environnement. Mais sans illusions : les médias, si friands de répercuter le moindre bout de phrase rappelant la morale sexuelle la plus banale, baillent et dorment devant les longs développements où les papes abordent ces sujets. (apic/imedia/cp/rz)

26 février 2013 | 14:30
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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