Brésil: Quand l’Eglise brésilienne semble se désengager au plan social

La Pastorale Ouvrière à la croisée des chemins

Vitoria, 13 janvier 2011 (Apic) Au moment où l’Eglise brésilienne donne l’impression de se désengager de son rôle social, la Pastorale Ouvrière (P.O.) est à la croisée des chemins. Mouvement social issu de la théologie de la libération, la Pastorale Ouvrière œuvre aux côtés des demandeurs d’emploi brésiliens pour les aider à faire respecter ou conquérir leurs droits. Parmi les axes de travail, le développement d’initiatives dans le domaine l’économie solidaire.

Il y a encore quelques mois, Fernando était au bord du gouffre. Sans emploi, embrumé par les vapeurs d’alcool, ce jeune homme de 22 ans aux traits marqués par des années de vie dans la rue en était réduit, pour survivre, à solliciter la générosité des paroissiens de Serra, petite ville située dans la banlieue pauvre de Vitoria, la capitale de l’Etat d’Espirito Santo, au sud-est du Brésil.

«Plus encore que son état physique, c’était son manque d’estime de lui-même qui sautait aux yeux, explique Maria do Carmo, membre de la Pastorale Ouvrière locale. Sans formation et sans autre expérience professionnelle que quelques emplois occasionnels, Fernando avait le sentiment qu’il ne pouvait rien faire d’autre que mendier. C’est là que nous l’avons connu».

Des réseaux dans le secteur de l’économie solidaire

Comme d’autres avant lui, Fernando a d’abord hésité. Mais les membres de la Pastorale Ouvrière (P.O.) ont fini par le convaincre qu’il y avait encore de l’espoir et que cela passait par un emploi, fût-il modeste. Sollicitant ses réseaux, notamment dans le secteur de l’économie solidaire, la P.O. a aidé Fernando à trouver un travail stable au sein de Recuper-Lixo, une coopérative spécialisée dans le recyclage des déchets. De quoi lui permettre de recommencer une vie normale.

L’exemple de Fernando est loin d’être isolé. Créée en juillet 1974, la P.O. de l’Etat d’Espirito Santo a toujours été l’une des plus actives parmi les quatre-vingt que compte le pays.

Un militantisme dangereux à l’époque de la dictature militaire

«A l’époque de sa création, se souvient Mauricio Amorim, 76 ans, doyen des fondateurs de la P.O. de Serra, le Brésil commençait à connaître un essor industriel et économique important, donnant naissance à une classe patronale toute puissante et peu encline à accorder des droits aux salariés. De notre côté, poursuit le responsable de Cooblofac, une coopérative spécialisée dans la fabrication de briques, nous avions le sentiment que l’Eglise avait un rôle à jouer auprès de la classe ouvrière, notamment pour l’aider à s’organiser et à défendre ses droits».

Une mission d’autant plus importante et délicate que le Brésil vivait depuis une dizaine d’années sous le régime de la dictature et «qu’à cette époque, assure Mauricio, un simple regroupement de salariés pouvait faire l’objet de répressions de la part de la police». C’est la création d’un important complexe sidérurgique, qui va pousser l’Eglise de Vitoria à s’investir concrètement, en 1975, aux côtés des ouvriers.

Des débats intenses à la sortie de la messe

«En présence de l’évêque de Vitoria de l’époque et de personnes souhaitant contribuer à la défense des droits des travailleurs, nous avons créé cette pastorale, se rappelle José Ferreiro Machado, 71 ans, aujourd’hui responsable d’une pharmacie communautaire. Spontanément, de nombreux groupes se sont constitués, non seulement à Vitoria, mais également dans les petites villes de la périphérie, qui constituaient d’importants viviers d’emplois pour l’usine sidérurgique».

José se souvient encore des débats intenses menés dans l’enceinte des églises, après la messe. «On sentait une véritable communion, une volonté de se battre pour améliorer le sort des ouvriers souvent exploités.» Des échanges suivis d’actions sur le terrain telles que des manifestations ou des occupations d’usines.

Aider les exclus: plus d’un quart des jeunes sont sans travail

«Les dix premières années ont été importantes, car elles ont permis à l’Eglise d’occuper une place non négligeable auprès de la classe ouvrière, analyse Soleimar Perreira da Vitoria, entré à la Pastorale en 1990. Mais elles ont aussi été émaillées de luttes violentes et de sacrifices, avec parfois des pertes humaines, comme celle du Père Gabriel, un prêtre Français assassiné pour avoir aidé les ouvriers à revendiquer leurs droits».

Une lutte qui a laissé place, à la fin des années 80 (et la fin de la dictature) à une nouvelle croisade, contre le chômage cette fois, dans un Brésil en proie à une terrible crise économique. Ce combat, mené de concert avec les organisations syndicales et les partis politiques (comme le Parti des Travailleurs PT), est encore d’actualité, dans un pays qui compte aujourd’hui un taux de chômage de 12% et où plusieurs millions de personnes travaillent dans le secteur informel.

Une action prioritaire en direction des demandeurs d’emploi.

D’où la volonté de la P.O. de Vitoria d’axer prioritairement ses actions sur les demandeurs d’emploi. En particulier chez les jeunes de 16 à 24 ans, dont plus d’un quart (27%) n’a pas de travail, constituant ainsi un vivier pour le crime organisé. «Ces jeunes doivent d’abord être formés, explique Marilène De Souza, membre actif de la P.O. de Serra et fondatrice de Supercoonfex, une coopérative fabricant des produits textiles. Mais la tâche est ardue en l’absence de moyens et de structures. Chez nous, la formation se fait sur le tas en intégrant progressivement les jeunes à l’entreprise. Avec l’objectif plus large de construire et promouvoir une nouvelle culture du travail.» En particulier à travers le développement de l’économie solidaire.

Comme à Supercoonfex justement, une coopérative créée en 2000, où les 34 sociétaires produisent chaque mois plusieurs milliers de tee-shirt, robes et autres uniformes scolaires. Percevant tous le même salaire, les employés, en majorité des femmes, partagent les responsabilités mais surtout une philosophie commune: celle «d’avancer, de croire en quelque chose et d’aider les autres en les incluant».

Désengagement de l’Eglise

Même sentiment à Recuper-Lixo où travaille Fernando et qui emploie, depuis sa création en 1999, plus de trente personnes, cantonniers et trieurs inclus. Objectif ? Offrir une nouvelle chance à travers un emploi, mais surtout valoriser ceux qui étaient le plus souvent en marge de la société. En commençant par soigner le vocabulaire. «Le mot ’poubelle’ est tabou, souligne Maria do Carmo. Ici, nous faisons du ’recyclage’. Car l’idée de valoriser les déchets doit commencer par la valorisation de ceux qui travaillent à cette tâche».

Sans oublier l’aspect éducatif, lié à la conservation de la planète. C’est cette même volonté de contribuer à améliorer le quotidien du plus grand nombre qui a présidé à la création de «O Broto», une coopérative de produits issus de l’agriculture biologique.

«L’idée, explique Denis, le responsable, est de permettre à des familles aux revenus modestes d’acheter et consommer des produits bio, cultivés par des agriculteurs locaux». Concrètement, une fois par semaine, des bénévoles vont acheter des fruits et des légumes puis préparent et livrent, le jour même, des colis de 9 kilos environ, soit de quoi alimenter une famille de quatre personnes pendant une semaine. Le tout pour 9 reais (5,14 FS), soit un prix inférieur de … 70% aux tarifs pratiqués dans les grandes surfaces.

De la pharmacie alternative à la production textile ou au bâtiment, la P.O. encourage les initiatives… mais déplore dans le même temps l’éloignement de l’Eglise. «Nous avons de moins en moins de moyens pour remplir notre mission, regrette ainsi Ana Maria Sicarra, engagée dans la Pastorale Ouvrière depuis 1985. Et les prêtres qui s’engagent dans la lutte sociale sont toujours moins nombreux».

L’Eglise veut toujours davantage se concentrer sur le spirituel

«L’Eglise affirme de plus en plus ouvertement vouloir se concentrer sur le spirituel et elle se débarrasse de son rôle d’animateur du mouvement social», affirme pour sa part Fabio, docteur en théologie, chargé de coordonner différents projets sociaux pour le compte d’une ONG italienne. D’autres membres de la P.O. de Vitoria rapportent aussi que l’Eglise évoque l’amélioration économique du pays pour justifier son désengagement. Une attitude que réprouve José: «Le gouvernement ne peut rien faire tout seul. Il a justement besoin des mouvements comme la P.O. pour construire une société meilleure. C’est pour ça que la lutte doit continuer. Et que la Pastorale Ouvrière doit vivre».

Encadré

Continuer à incarner la théologie de la libération

La Pastorale Ouvrière a été créé en 1970, en pleine dictature militaire, alors que les organisations représentatives des travailleurs étaient condamnées à la clandestinité. Fortement influencée par la théologie de la libération qui imprégnait l’ensemble du continent latino-américain, la P.O. a naturellement constitué, grâce à l’organisation de forums à «caractère religieux», le seul espace de rencontres de ces mouvements clandestins. Présente également dans les Communautés Ecclésiastiques de Base (CEB), qui à l’époque du régime militaire soutenaient le peuple contre la répression, la P.O. a réalisé un important travail de mobilisation des mouvements populaires.

Avec la fin de la dictature (en 1988) et le début des années 90, qui a vu le Parti des Travailleurs (PT), le syndicat CUT et d’autres mouvements populaires devenir des références dans un contexte de violente crise du système capitaliste, le rôle de la P.O. a évolué vers une mobilisation au profit des victimes de la crise. Notamment pour leur permettre de revendiquer leurs droits. Avec comme axe de réflexion «une nouvelle culture du travail», la P.O. s’est fixée deux priorités: «Développer des actions pour aider les travailleurs au chômage à créer des expériences d’économie solidaire» et «lutter de manière urgente pour la reconnaissance des droits historiques des travailleurs, notamment face au projet de loi de flexibilisation du travail».

Avis aux rédactions: durant toute l’année 2011, l’Apic va présenter chaque mois l’un des nombreux mouvements de la pastorale de l’Eglise brésilienne. (apic/jcg/be)

13 janvier 2011 | 11:10
par webmaster@kath.ch
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