«La perte de crédibilité doit préoccuper chaque évêque»

Suisse: Simon Spengler commente les réactions au message des évêques

Zürich, 3 août 2012 (Apic) De nombreuses réactions ont été exprimées suite au message des évêques suisses pour la Fête nationale du 1er août. Plusieurs d’entre elles traduisent «une perte dramatique de crédibilité dont souffrent depuis ces dernières années les responsables de l’Eglise». C’est ce qu’affirme Simon Spengler, secrétaire exécutif de la «Commission pour la communication et les médias» de la Conférence des évêques suisses.

Au nom de ses confrères évêques, Mgr Markus Büchel, évêque de St-Gall, avait exprimé le 27 juillet un message dans lequel il se montrait critique face au système financier international. Il a pour thème: «L’argent est au service de l’homme, et non pas l’homme un esclave de l’argent».

Les réactions ne se sont pas fait attendre sur les forums internet, avec des points de vue plutôt variés. Plusieurs internautes ont reproché aux évêques de se mêler d’affaires financières qui ne les regardaient pas. D’autres les ont plutôt félicité de lancer des interpellations pertinentes à la population et aux responsables de la finance.

Au niveau politique, le conseiller national UDC Christoph Mörgeli a affirmé: «Les théologiens ne s’y connaissent pas vraiment en questions économiques et ils auraient meilleur temps de ne pas y toucher». Le conseiller national écologique Daniel Vischer trouve au contraire que l’Eglise fait juste lorsqu’elle appelle à des changements. «Nous sommes arrivés à un point où nous avons besoin d’un changement de paradigme», affirme-t-il.

Au niveau interne de l’Eglise également, le message n’a pas été accueilli partout de la même manière. Ainsi, les évêchés de Coire et de Sion ne l’ont pas mentionné sur leur site internet. «Les diocèses n’ont pas le devoir de diffuser le message des évêques pour la Fête nationale sur leur site internet», a affirmé à l’Apic Giuseppe Gracia, chargé d’information du diocèse de Coire. Ajoutant: Il y a certes demande, mais l’évêque diocésain concerné conserve la totale souveraineté.

Simon Spengler, secrétaire exécutif de la «Commission pour la communication et les médias» de la Conférence des évêques suisses, a suivi de près les réactions suscitées par le message des évêques.

Apic: Depuis 2011, les évêques suisses ont rompu avec le message traditionnel du Jeûne fédéral et s’adressent à la population suisse le 1er août. Pourquoi ce changement?

Simon Spengler: Les lettres pastorales du Jeûne Fédéral, qui ont été élaborée à chaque fois avec beaucoup d’investissement personnel et en tenant compte de l’actualité, atteignaient à peine le public interne de l’Eglise, et encore moins le reste de la population.

Cela est lié à différentes causes: l’importance de la journée d’action de grâces, de pénitence et de prière a beaucoup baissé dans la population. Les célébrations, durant lesquelles le message devrait être proclamé, deviennent de moins en moins fréquentées. De plus, lors du Jeûne fédéral, des rassemblements œcuméniques sont organisés en de nombreux endroits, ce qui convient mal à la lecture d’une lettre pastorale. Dans plusieurs cantons, d’autres programmes sont adoptés à cette occasion, par exemple un message des différentes Eglises reconnues ou avec les autorités civiles cantonales. En fin de compte, il restait très peu de place pour un message des évêques suisses adressé à la population. Ces derniers ont donc cherché de nouvelles voies pour s’adresser une fois par année à la population suisse. Ainsi, le message du 1er août atteint actuellement un public bien plus vaste en comparaison avec les années précédentes.

Apic: Sans une véritable analyse complète, si on regarde les réactions sur les forums internet à la suite du message du 1er août, il apparaît fortement que les gens veulent que l’Eglise soit rangée dans des placards. Elle doit prier et garder sa bouche fermée, et surtout nettoyer d’abord devant sa porte. L’Eglise doit-elle continuer à diffuser ses messages? Quelles conséquences tirez-vous de ces réactions?

Simon Spengler: Ce que vous relevez est malheureusement vrai. Ces derniers jours, j’ai observé attentivement ces réactions sur internet. On peut résumer le message principal ainsi: «Ce que vous dites n’est pas idiot du tout. Mais vous autres évêques devez d’abord vous occuper de vos propres problèmes avant de donner des conseils.» Ce qui exprime une perte dramatique de crédibilité dont souffrent depuis ces dernières années les responsables de l’Eglise». Je ne me prononce pas si c’est juste ou injuste. Mais dans tous les cas nous devons constater que la perte de crédibilité est une réalité, qui doit préoccuper chaque évêque.

De mon point de vue, il ne faudrait pas en tirer comme conséquence de s’enfermer dans les sacristies, mais plutôt de montrer que l’Eglise reconnaît les problèmes des hommes et les prend au sérieux. Les évêques veulent témoigner que le message chrétien a aussi quelque chose à dire à notre époque. S’ils se taisaient devant les problèmes centraux de l’humanité comme celui de la crise financière mondiale, cela représenterait une capitulation de l’Eglise devant le monde et cela signifierait un renoncement à la doctrine sociale catholique. De plus, cela ne serait pas conforme aux encouragements du pape Benoît XVI, lequel nous demande d’être le sel de la terre.

En dehors des critiques, j’ai aussi relevé des remerciements et des louanges pour le courage des évêques d’avoir abordé ouvertement et librement ces problèmes, et même de la part de professeurs d’économie! Un nombre non négligent de catholiques ont écrit: «Ce message pastoral constitue une raison de rester dans l’Eglise.»

Apic: A la Conférence des évêques suisses, tous ne tirent visiblement pas à la même corde. Cela est démontré entre autres par le fait que les diocèses de Coire et de Sion n’indiquent d’aucune façon le message du 1er août des évêques suisses. Comment réagissez-vous?

Simon Spengler: Il est naturel que la direction de l’Eglise – Dieu merci – ne soit pas une centrale à laquelle tous seraient uniformément soumis sous la forme d’une stupide «coporate identity». C’est ce qui fait la richesse de l’Eglise catholique. Dans ce contexte, chaque évêque décide, de sa propre responsabilité, ce qui est le bon chemin pour son diocèse.

Mais d’autre part, aussi bien le thème que l’auteur du message du 1er août sont désignés par l’ensemble de la Conférence des évêques suisses. Il peut donc être irritant de voir que, après coup, un diocèse s’en distancie ouvertement. Il ne m’appartient cependant pas de le commenter davantage. Toujours est-il qu’en fin de compte cette distanciation a aussi contribué à la large diffusion du message et à l’approfondissement des débats.

Note: le message des évêques suisses pour la Fête nationale du 1er août peut être visionné sur le site: www.eveques.ch

Encadré:

Message de la Conférence des évêques suisses pour la Fête nationale du 1er août 2012. Extraits:

– «D’un point de vue chrétien, il est fondamental de savoir pour quelle activité commerciale un capital est investi. Cette entreprise favorise-t-elle des conditions de production équitables? Veille-t-elle au respect des ressources naturelles? Respecte-t-elle les droits humains, la dignité de celui qui travaille? Ce sont des questions que, nous-mêmes en tant qu’Eglise, nous devons nous poser. Dans ce sens, toutes celles et tous ceux qui placent leur argent portent une part de responsabilité»

– «Les nouvelles des derniers mois et dernières années me préoccupent beaucoup. Se peut-il que bientôt notre système financier ne fonctionne plus de façon évidente? J’entends parler de crise financière, de crise des devises, de crise de l’économie mondiale. Des experts internationaux ne peuvent plus exclure que même l’ensemble de notre système financier puisse s’écrouler»

– «Si le monde de la finance se rend indépendant, alors la finance elle-même perd son sens. Qui investit et gagne, mais provoque ainsi le malheur d’autres personnes agit de façon irresponsable»

– «L’argent est au service de l’homme, et non pas l’homme un esclave de l’argent. Le 1er août est peut-être un jour idéal pour donner un tel sens à notre comportement face à l’argent, et mettre ainsi en place un fondement solide en vue d’une nouvelle forme de confiance»

(apic/job/bb)

3 août 2012 | 14:23
par webmaster@kath.ch
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