La perte de l'héritage chrétien crée une fissure dans les fondations
Série Apic «Bâtisseurs de ponts» (5)
Shafique Keshavjee, du dialogue oecuménique au débat face au sécularisme
Chexbres, 18 juin 2014 (Apic) Professeur à la retraite anticipée, le pasteur Shafique Keshavjee, 58 ans, est un des fondateurs de la maison l’Arzillier, à Lausanne, pour le dialogue Å“cuménique et interreligieux. Mais pour lui, actuellement la scission la plus importante en Occident est constituée par la perte de l’héritage chrétien face au matérialisme et à d’autres spiritualités de type oriental. Son dernier ouvrage «La Reine, le Moine et le Glouton» a d’ailleurs pour sous-titre «La grande fissure des fondations».
Shafique Keshavjee accueille le visiteur dans sa maison, située dans un quartier tranquille sur les hauts de Chexbres, dans le canton de Vaud. Depuis les jardins, une vue imprenable s’étend d’un côté sur le Lac Léman jusqu’à Nyon et, de l’autre, jusqu’à l’embouchure du Rhône, avec en toile de fond les Alpes vaudoises, valaisannes et françaises.
Alors qu’il habitait dans la région de Vevey, le pasteur Keshavjee cherchait avec sa famille un terrain à bâtir pour une nouvelle maison. En se promenant avec son épouse au-dessus du Lac Léman à Chexbres, ils découvrent au bord d’un chemin pédestre une croix dédiée à Notre-Dame. Il s’agit d’un lieu de pèlerinage qui réunissait chaque année, le 25 mars, des catholiques et des protestants pour la prière, tournés ensemble vers la cathédrale de Lausanne. Pas de doute, il s’agit là d’un signe du destin. Il monte au village et apprend que le terrain qui surplombe cette croix est à vendre. C’est là que la famille Keshavjee s’installera. Pendant plusieurs années, et suite à une demande des Eglises chrétiennes vaudoises, une capite de vigne (cabanon), à côté de la croix, quelques dizaines de mètres en dessous de la maison, fut mise à disposition comme lieu de prière. «C’est un avant-goût du paradis», lâche-t-il, en désignant son habitation, qui est en même temps son lieu de travail.
Le temps des expériences interreligieuses au tournant du millénaire
Depuis son départ, en 2010, de l’Université de Genève, le pasteur d’origine indienne, né à Nairobi et arrivé en Suisse en 1963, se consacre à l’écriture, à la promotion de ses livres, à des conférences et à l’animation de retraites. Son ouvrage «Le Roi, le Sage et le Bouffon / Le grand tournoi des religions» a été vendu à 80’000 exemplaires en français, et certainement à près de 200’000 dans une vingtaine de langues. «La Reine, le Moine et le Glouton» adopte une approche plus philosophique des grandes questions de la vie. «En 1998, le dialogue interreligieux se trouvait dans une phase de développement intense. C’était le temps des expériences». 16 ans plus tard, il passe ainsi du dialogue au «grand débat des convictions», face à un Occident marqué par le scepticisme et le matérialisme. C’est d’ailleurs en s’inspirant du monde universitaire que Shafique Keshavjee a imaginé la configuration de ce nouveau débat, avec l’athéisme représenté par un professeur de biologie.
Le jeune retraité aime ouvrir des portes, faire dialoguer des points de vue différents. «J’ai de vrais amis dans différentes traditions religieuses», souligne-t-il. Il continue à croire au dialogue interreligieux, même s’il y voit une certaine fatigue, un certain essoufflement et assiste parfois à des confrontations douloureuses.
Pas d’aveuglement face à l’islam
Comment se situe-t-il face aux revendications et aux demandes de reconnaissance des communautés musulmanes en Suisse? «Il ne faut pas transiger sur certains principes de base, tels que le choix libre d’une religion, qui implique autant le droit d’en faire partie que de la quitter sans être inquiété. Et cela ne va pas de soi dans l’islam», affirme-t-il. Cela implique également l’interdiction de manipuler les croyants, la liberté de croire ou de ne plus croire et l’égalité des droits entre hommes et femmes. Shafique Keshavjee met en garde contre l’aveuglement de certains politiciens, qui veulent placer à égalité toutes les communautés religieuses. «Notre pays, de tradition chrétienne, ne doit pas perdre son trésor spécifique, à savoir l’Evangile», estime-t-il.
Les Eglises chrétiennes, contrairement à beaucoup de partis politiques, défendent régulièrement les intérêts des musulmans, notamment lors des votations. «Oui, mais il y a de bonnes et de mauvaises raisons à cela. L’hospitalité et l’amour du prochain, nous les avons appris de notre passé. Ce qui est positif. Une moins bonne raison serait de vouloir absolument montrer au monde politique que les chrétiens sont des gens ouverts». Shafique Keshavjee estime qu’il y a parfois une certaine naïveté chez des responsables d’Eglise. Certes, la majorité des musulmans cherchent à s’intégrer dans la société, en adoptant ses principes de base. Mais il existe aussi des imams virulents qui cherchent à islamiser l’Occident.
L’Å“cuménisme et le dialogue interreligieux se nourrissent mutuellement
Et aujourd’hui, où se situent ses combats? Shafique Keshavjee décrit des cercles concentriques dans ses engagements. Le travail Å“cuménique est considéré comme prioritaire. Etre chrétien, c’est entrer en profondeur dans l’humanité, c’est se mettre en chemin à la suite du Christ, souligne-t-il. Un 2e cercle concentrique constitue à vivre cette unité en-dehors des communautés chrétiennes, avec les juifs, les musulmans, les sagesses orientales, … L’Å“cuménisme et le dialogue interreligieux se nourrissent mutuellement, et nourrissent la foi chrétienne.
Mais le dialogue est-il difficile? «Oui, il est toujours à refaire. Etablir des relations d’amitié prend du temps. Les autorités religieuses changent, et les nouveaux responsables n’ont pas toujours la même vision que leurs prédécesseurs. Cela amène parfois à des situations de blocage», affirme-t-il.
L’unité visible entre les Eglises chrétiennes reste un idéal, même si on se rend compte qu’elle est très difficile à réaliser. «Peut-être parviendrons-nous à une unité dans la diversité, comme dans la Trinité?», se demande-t-il. Les difficultés proviennent du manque d’humilité, qui se traduit parfois par une forme d’arrogance institutionnelle. Shafique Keshavjee invite à entrer dans une attitude plus humble les uns envers les autres. Dans ce sens, il a accueilli l’élection du nouveau pape avec beaucoup d’espoir. Sa référence à François d’Assise en dit long sur la vision de sa fonction.
Mais peut-on aller plus loin que la prière et la diaconie dans l’unité? Oui, on peut, affirme Shavique Keshavjee. Mais la reconnaissance des ministères, et par là même la question des sacrements, reste la clé du rapprochement Å“cuménique. Avec un peu plus d’humilité et de créativité de part et d’autre, des avancées dans ce domaine restent possibles.
Encadré 1:
– Mircea Eliade et la coïncidence des opposés ou L’existence en duel,Â»Â«Ž 1993
– Vers une symphonie des Eglises. Un appel à la communion, 1998
– Le roi, le sage et le bouffon. Le grand tournoi des religions, Paris, Seuil,Â»Â«Ž 1998
– Dieu à l’usage de mes fils, Paris, Seuil,Â»Â«Ž 2000
– La princesse et le prophète. La mondialisation en roman, Paris, Seuil,Â»Â«Ž 2004
– Philou et les facteurs du Ciel, Valence, Dynamots,Â»Â«Ž 2005
– La Reine, le Moine et le Glouton, Paris, Seuil, 2014
Blog: http://www.skblog.ch/
Encadré 2:
De tout temps, des gens se sont engagés pour bâtir des ponts: entre les personnes, mais aussi entre les confessions, religions, générations, races, langues ou entre différents milieux. Ces bâtisseurs de ponts peuvent réussir, mais il arrive que leur entreprise soit difficile, pénible, épuisante ou même compromise. La série d’été 2014 de l’Apic/Kipa donne la parole à des femmes et des hommes qui bâtissent des ponts dans différents domaines.
Indication aux rédactions: Des photos de Shafique Keshavjee peuvent être commandées à apic@kipa-apic.ch. Prix pour diffusion: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
(apic/bb)



