«La question de la Fraternité saint Pie X est politique»

Le cardinal Henri Schwery, ancien évêque de Sion évoque le schisme des intégristes

Saint Léonard, 6 juin 2012 Comme évêque de Sion, le cardinal Henri Schwery était directement concerné par la question de la Fraternité sacerdotale saint Pie X. Son fondateur Mgr Marcel Lefebvre avait établi son siège à Ecône, dans le Valais romand, à quelques kilomètres de la cité épiscopale. Interrogé à l’occasion de ses 80 ans, le cardinal revient pour l’Apic sur le moment du schisme en 1988. Il évoque aussi la situation actuelle. Pour lui, la question des intégristes est une question politique qui n’a rien à voir avec la liturgie.

Apic: Vous étiez évêque de Sion au moment où la crise avec Mgr Lefebvre et de sa Fraternité devenait toujours plus aigue.

H.S. : J’essayais de me ternir informé le plus précisément possible. Je me faisais enregistrer les sermons de Mgr Lefebvre pour les écouter. J’ai rencontré plusieurs fois Mgr Lefebvre, soit de ma propre initiative, soit sur mandat de Rome pour lui poser diverses questions. J’ai toujours été bien reçu. Mgr Lefebvre était têtu comme un mur en béton armé, mais toujours très courtois.

A la fin de l’année 1987, j’ai commencé un peu à paniquer en sachant que Mgr Lefebvre avait l’intention d’ordonner des évêques. J’ai sollicité une réunion d’urgence avec le pape. Nous nous sommes rencontrés fin janvier 1988 à Rome, le pape Jean Paul II, le cardinal Ratzinger, le cardinal Gagnon et moi-même à 9 h du matin. Le cardinal Gagnon était un peu tombé dans le piège. Il avait été à St-Nicolas du Chardonnet, à Paris, et croyait que tout était sauvé parce qu’il avait dit la messe en latin et que les gens avaient applaudi. Jusqu’à 13 h environ, nous avons retourné le problème sous tous ses aspects. Le pape voulait des conseils face au risque de schisme. La discussion s’est poursuivie durant le repas et au début de l’après midi, nous avons proposé au pape de créer une commission mixte avec des théologiens choisis par lui et des interlocuteurs désignés par Mgr Lefebvre pour discuter des problèmes. Le pape en a accepté l’idée et la commission, présidée par le cardinal Ratzinger, s’est mise au travail puis a rendu son rapport en moins de trois mois.

Apic: La rupture s’est pourtant produite.

H.S.: Au début mai 1988, je reçois un téléphone du cardinal Ratzinger me demandant de venir à Rome le lendemain pour prendre acte que la commission a soumis ses conclusions au pape qui les a acceptées et que le document a été soumis à Mgr Lefebvre qui l’a signé ce jour même. Je lui ai alors demandé si Mgr Lefebvre est encore à Rome et s’il en connaît l’adresse. A sa réponse positive j’ai réagi: Alors c’est foutu ! – Pourquoi ? – Parce que tout son état-major est là-bas. Or chaque fois que Mgr Lefebvre m’a promis quelque chose, le lendemain il a changé d’avis après avoir consulté ses proches collaborateurs, en l’occurrence surtout l’abbé Schmidberger. Le cardinal Ratzinger m’a sérieusement rerpris – ’Vous ne devez pas être pessimiste. Venez demain. C’est signé. J’ai d’ailleurs déjà convoqué les présidents des conférences épiscopales allemande et française.’ Je me suis donc présenté le lendemain vers 10h du matin à Rome. Le cardinal avait le visage plutôt allongé. Et m’explique qu’il a averti les présidents des conférence des évêques française et allemande de ne pas venir et que malheureusement Mgr Lefebvre avait téléphoné dans la soirée pour dire qu’il retirait sa signature. Hélas !

Apic: On a presque l’impression que l’histoire se répète 25 ans après. La question de la liturgie ou du latin sont en fait secondaires.

H.S. Je suis un peu déçu d’une partie de la curie et de sa manière de traiter l’affaire. Il y avait même à Rome un secrétaire qui s’arrangeait toujours pour retirer mon adresse des fichiers lorsqu’il s’agissait d’Ecône. Malheureusement certains collaborateurs de la commission chargée des relations avec les traditionalistes étaient très naïfs. Ils semblaient ignorer que le problème de fond n’avait rien à voir avec la liturgie. Un jour que j’étais à Ecône pour rencontrer Mgr Lefebvre je lui ai fait remarquer qu’il était déplorable d’en arriver là pour des questions liturgiques. Mgr Lefebvre a éclaté de rire : ’Mais cela n’a rien à voir avec la liturgie’ – Je le sais Mgr et vous le savez aussi. Mais tous les Valaisans, que je connais relativement bien, vous suivent uniquement parce qu’ils croient qu’en changeant la liturgie on a changé la religion. Dès lors n’avez-vous pas le sentiment d’abuser de la foi des gens qui viennent à Ecône ? J’ai évidemment rapporté ce fait à Rome.

Apic: De quoi s’agit-il alors ?

H.S. : A Rome, il y a encore aujourd’hui des gens qui n’ont pas compris. Il s’agit en fait d’une question ’politique’. Ce sont des gens qui n’acceptent pas le changement de rapports entre l’Eglise et la société ou ’l’autonomie des réalités temporelles’ selon les termes de la constitution conciliaire Gaudium et Spes. C’est là que le bât blesse. Et c’est dans ce sens que je qualifie de ’politique’ la crise vécue (et diffusée) par Ecône. Le bouquin de Mgr Lefebvre «Ils l’ont découronné» publié en 1987 l’exprime de manière absolument claire. L’Eglise doit reprendre le pouvoir dans le monde, réaffirmer son autorité et resserrer les boulons, pensent les Lefebvristes. Tant qu’on reste sur cette idée, il n’y aura pas de solution.

Apic: Finalement il s’agit donc de la question de la laïcité ?

H.S. : Oui, c’est difficile aussi de faire évoluer cette vision dans les bureaux du Vatican. Parce une certaine partie de l’Eglise en Italie n’a pas intégré cette notion de Vatican II et le sens d’une laïcité bien comprise. En France la séparation de l’Eglise et de l’Etat a été imposé par la force au tout début du XXe siècle. L’épiscopat français s’en réjouit aujourd’hui, même s’il y a toujours des politiciens qui préfèrent s’opposer à l’Eglise plusôt que de distinguer pour collaborer. J’ai été souvent confronté à des confrères au Vatican qui ne font pas (ou pas encore) la même lecture que moi de Gaudium et Spes. Avec le cardinal Secrétaire d’Etat de l’époque, (le cardinal Sodano ndlr) nous n’étions en tout cas pas sur la même longueur d’onde lorqu’il s’était permis de convoquer au Vatican les candidats premiers ministres de l’Etat Italien pour leur demander leur programme politique. Comme numéro 2 de l’Eglise, j’estimais qu’il devait : – ou bien faire de même avec la France, l’Allemange et tout autre pays – ou bien s’abstenir … et aider l’épiscopat mondial à respecter l’autonomie des laïcs dans leurs domaines de compétences, selon la volonté du Concile Vatican II.(apic/mp)

6 juin 2012 | 18:02
par webmaster@kath.ch
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