Lugano: Carla Del Ponte enquête pour l’ONU en Syrie

«La religion n’est qu’un prétexte dans cette guerre!»

Lugano, 17 octobre 2014 (Apic) De passage le 16 octobre dans sa ville de Lugano, la magistrate tessinoise Carla Del Ponte, ex procureure de la Confédération et du Tribunal pénal international de La Haye, a parlé de sa fonction actuelle de membre de la Commission d’enquête de l’ONU pour la Syrie. Dans ce terrible conflit, a-t-elle affirmé à l’agence Apic, la religion n’est qu’un prétexte.

Infatigable, combattive comme à son accoutumée, la Tessinoise probablement la plus connue au monde, 67 ans merveilleusement portés, a rendu un témoignage poignant jeudi soir à Lugano sur la situation actuelle en Syrie, pays où elle se rend régulièrement en tant que membre de la Commission d’enquête internationale de l’ONU pour ce pays.

«Ce que j’ai observé en Syrie» a raconté l’ex-magistrate – «officiellement à la retraite» a-t-elle tenu à préciser – «dépasse en horreur tout ce que j’ai vu durant ma carrière de procureure au Tribunal pénal international de La Haye que ce soit dans l’ex Yougoslavie ou même au Rwanda. Les tortures, les viols systématiques et les mises à mort pratiqués par les deux parties en guerre atteignent un degré d’atrocité insupportable et surviennent dans l’indifférence générale. Dans des hôpitaux d’Alep ou de Damas j’ai trouvé des enfants soldats de dix, douze, quatorze ans, terriblement mutilés, amputés et d’autres, plus petits encore, victimes de toutes sortes de sévices. Cette situation intolérable dure depuis plus de trois ans désormais et nous sommes totalement impuissants à la résoudre.»

Carla Del Ponte qui durant toute sa carrière de magistrate et de «chasseur de criminels de guerre» s’est rangée du côté des victimes a expliqué que la commission d’enquête, dont elle est membre depuis 2012, multiplie les rapports sur les crimes commis en Syrie: «et nous n’obtenons rien de concret» a-t-elle souligné, «aucun tribunal n’a encore été instauré, pour autant qu’il le soit un jour.»

L’EI est passé inaperçu trop longtemps

Le rôle sanglant joué par les islamistes fanatiques de l’EI a été notamment évoqué par la Tessinoise qui a déploré que «cette organisation que ma commission avait déjà signalée dans un de ses rapports publiés en mars 2013 ait pu passer inaperçue si longtemps aux yeux de la communauté internationale.» L’avancée de l’EI est sans aucun doute une menace qui touche la communauté chrétienne de cette République arabe. Selon Carla Del Ponte cependant, la religion, brandie comme un étendard, n’est qu’un «prétexte» dans le contexte de la guerre civile qui «provoque des centaines de victimes civiles par jour» souligne l’ex procureure.

Une fois encore, après les Balkans et le Rwanda, cette femme courageuse qui a risqué sa vie à plus d’une reprise se retrouve confrontée à une urgence humanitaire sans précédent. «Dans ma vie» a-t-elle raconté, «tout s’est décidé très vite: mon départ du parquet de Lugano au Ministère public de la Confédération, mon passage au Tribunal pénal international de La Haye, mon entrée dans la carrière diplomatique en devenant ambassadeur de Suisse à Buenos Aires et enfin, il y a trois ans, ma nomination à la Commission de l’ONU pour la Syrie. Pour chaque proposition, le délai de réponse était d’une semaine. Je n’ai jamais hésité et je ne regrette aucun de mes choix.»

Encadré:

Carla Del Ponte

Née à Bignasco (Valmaggia tessinois) en 1947, Carla Del Ponte a étudié le droit international à l’Université de Genève avant d’entamer une carrière d’avocate et notaire à Lugano en 1972. Nommée juge d’instruction puis procureure dans cette ville, elle a soutenu l’accusation dans de grands procès internationaux comme un des volets suisses de la «Pizza Connection» (trafic international d’héroïne sur l’axe Turquie-Etats-Unis-Italie en passant par le Tessin), les grands procès financiers en collaboration avec le juge italien Antonio di Pietro (»Mains propres») ou les enquêtes anti-mafia avec Giovanni Falcone, assassiné par la mafia sicilienne en mai 1992 et avec lequel elle avait de justesse échappé à un attentat en 1989 à Palerme.

Nommée procureure fédérale en 1994, elle quitte Berne en 1999 pour le Tribunal pénal international de La Haye pour l’ex Yougoslavie et le Rwanda. Dans le cadre de cette fonction, elle participe au jugement du président serbe Slobodan Milosevic (1941-2006) et traque d’autres criminels de la guerre des Balkans, ce qui lui vaut une tentative d’assassinat à Belgrade. De 2008 à 2011 Carla Del Ponte est ambassadrice de Suisse en Argentine. A son retour de Buenos Aires, la Tessinoise ne jouit pas longtemps de la retraite: en 2012 elle accepte d’entrer dans la Commission internationale de l’ONU où elle siège actuellement. Mère d’un fils adulte, Carla Del Ponte est aussi grand-maman de deux petits-enfants.

(apic/gdu/bb)

17 octobre 2014 | 21:18
par webmaster@kath.ch
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