Bol à thé selon l'art japonais du Kintsugi. Les fêlures et les cicatrices ne sont pas cachées mais au contraire rendent chaque pièce unique et précieuse. | Musée national des arts asiatiques Guimet Paris
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«La résilience ne croit pas aux supers-héros, mais aux petits gestes quotidiens»

La tragédie de Nouvel-An à Crans-Montana, qui a coûté à la vie à 40 jeunes et laissé 115 grands brûlés, a remis sur le devant de la scène le concept de résilience. Théorisé depuis les années 1980, mais utilisé parfois un peu à toutes les sauces, ce processus mérite un décryptage que donne le Bureau international catholique de l’enfance (BICE) basé à Genève.

Après le drame, de nombreux médias ont mis en avant des parcours de vie surprenant de victimes de catastrophes ou d’accident, notamment des grands brûlés. C’est-à-dire des personnes dont la vie a été très difficile et qui malgré cela restent positives, souriantes, engagées, sans prétention. Tous ont salué leur résilience, le plus souvent associée à des notions de force, de lutte, de combat. Or ce concept est plus complexe et plus vaste, rappelle le Bureau international catholique de l’enfance (BICE) dans sa newsletter de janvier 2026.

Une essence complexe et profondément humaine

Le mot ›résilience’ a une forte résonance. «D’un point de vue psychologique, social et éducatif, nous savons qu’il est important et nécessaire de promouvoir la résilience. Mais ce concept est-il utilisé correctement?» s’interroge Stefan Vanistendael sociologue et ancien responsable de l’Unité Recherche et Développement du BICE.

La diffusion rapide du concept de résilience depuis les années 1980 n’a pas toujours été en adéquation avec son essence complexe et profondément humaine. Une trop grande simplification conduit à une mauvaise compréhension. Beaucoup d’images sur la résilience illustrent des perspectives erronées. Une première étape consiste donc à les démentir, souligne le BICE.

La résilience n’est pas l’affaire des super-héros | domaine public

Ni un exploit ni un miracle

La résilience n’est pas une action héroïque, un exploit réputé impossible, un miracle, note Stefan Vanistendael. Elle se développe jour après jour, grâce aux petits gestes et aux actions quotidiennes de la personne et de sa communauté. Une personne résiliente à un moment difficile de sa vie voit plus tard cette situation d’un œil différent. Lui donnant un sens d’apprentissage et de croissance.

Pas seulement pour les super-héros

La résilience est une capacité que tous peuvent développer. Cela ne signifie pas pour autant que son développement dépend uniquement de la force de volonté ou de l’attitude optimiste de la personne. La résilience ne croit pas aux super-héros. Pour que le processus de résilience se développe, il faut l’intervention d’au moins une personne de l’entourage qui croit en nous et qui a le désir désintéressé d’aider. Le BICE a forgé le terme de «tuteurs ou facilitateurs de résilience»: des personnes qui, consciemment ou non, aident les autres à devenir résilientes.

Une question de force et de résistance

Très souvent, la résilience est associée aux concepts de force ou de résistance, avec des expressions telles que «résister avant toute chose» ou «survivre à cette période difficile». En fait, cette vision est le contraire même de la résilience, relève Stefan Vanistendael. Car elle laisse la personne dans une situation de passivité face aux événements contre lesquels elle ne peut rien faire d’autre que résister. A contrario, la résilience invite à mettre en action toutes les ressources de la personne et de son environnement en faveur d’un changement qui permet de donner du sens à la douleur, qu’il ne s’agit pas de nier.

Une autre fausse interprétation de la résilience consiste à penser que les personnes résilientes sont celles qui, après l’épreuve, connaissent le succès ou la notoriété. Mais les véritables personnes résilientes sont celles qui sont en harmonie avec ce qu’elles sont, se sentent utiles dans leur communauté et sont reconnues socialement. Associer la résilience au succès est donc très réducteur.

Résilience des systèmes

Depuis quelques années, le terme résilience est sorti du cadre des sciences humaines et sociales. Il s’utilise aussi en économie, urbanisme, biologie, etc. «La résilience est la capacité d’un système à s’adapter, avec succès, face aux menaces et aux risques qui mettent en danger sa fonction, son développement ou sa viabilité… Le concept peut être appliqué à divers types de systèmes, avec différents niveaux d’interaction: un micro-organisme, un enfant, une famille, un système de sécurité, un système économique ou le changement climatique», note  Anna S. Masten de l’Université du Minnesota.

Concevoir la résilience comme un schéma voire une formule magique est aussi une erreur fréquente. Les processus de résilience peuvent être renforcés ou limités par des facteurs personnels, culturels et contextuels. Ainsi, la résilience ne vise pas à éliminer les problèmes, la vulnérabilité ou les risques. Elle se concentre sur le renforcement des ressources qui existent déjà chez la personne et dans son environnement pour renverser les situations difficiles. Chaque personne étant différente, les processus de résilience s’adaptent à chacune, rappelle Stefan Vanistendael.

La personne résiliente cherche, au-delà de la simple réparation, les ressources positives, même modestes, qui l’aideront à reconstruire sa vie. Pour le BICE, cela passe par une série d’attitudes et de comportements.

Apprendre, croître et se transformer

La résilience implique un apprentissage de la part de la personne et de son environnement. Dans ce processus le sujet (re)-devient actif, développe sa capacité de croissance et découvre de nouvelles compétences ou de nouveaux talents.

L’image de la chrysalide qui se transforme en papillon est un des symboles les plus marquant de la résilience. Elle rappelle que la vie est dynamique. Elle ne s’arrête pas et ne revient jamais au point de départ, note Stefan Vanistendael. La résilience ne consiste pas à repartir de zéro ou à revenir au point de vie antérieur à la situation difficile. C’est impossible. C’est une projection dans l’avenir et non un recommencement à zéro.

Valoriser les plaies

Une autre image est celle de l’art japonais du kintsugi, qui consiste à réparer les pièces de poterie cassées en recouvrant les fissures d’or. Les fêlures et les cicatrices ne sont pas cachées mais au contraire rendent chaque pièce unique et précieuse. La résilience ne cherche pas à nier la douleur, elle en cherche le sens.

Changer de regard

L’essentiel semble être un changement de regard. «La résilience nous invite à aller au-delà de nos préjugés, de notre vision négative des choses. Cela consiste à porter un regard réaliste, mais plein d’espérance», souligne Stefan Vanistendael. Certaines personnes peuvent être résilientes en un an, d’autres en dix. C’est un processus subjectif, il ne faut donc pas mettre de dates ou de limites de temps. (cath.ch/mp)

La résilience peut se construire comme une petite maison | BICE

La Casita ou petite maison
Ce modèle explicatif de la résilience, conçu en 1995 par Stefan Vanistendael, est né avec l’objectif d’expliquer les facteurs les plus importants de résilience. Il visualise les ressources comme s’il s’agissait des parties d’une maison. La résilience est construite à partir du sol, des fondations, puis la structure et les pièces sont ajoutées.
Le sol représente la satisfaction des besoins fondamentaux (logement, nourriture, vêtements). Les fondations, le sentiment d’être accepté par les autres tel que nous sommes et les réseaux de soutien. Le rez-de-chaussée est la capacité à donner un sens aux événements qui se produisent. Le premier étage laisse la place à l’estime de soi, au sens de l’humour et à d’autres compétences. Enfin, le grenier est l’espace pour les objectifs que nous nous fixons pour l’avenir. Ce modèle prend en compte les aspects individuels et environnementaux. Et il peut être utilisé dans divers contextes (éducatif, psychologique, clinique) avec les enfants, les adolescents, mais aussi avec les adultes. MP

Bol à thé selon l'art japonais du Kintsugi. Les fêlures et les cicatrices ne sont pas cachées mais au contraire rendent chaque pièce unique et précieuse. | Musée national des arts asiatiques Guimet Paris
14 janvier 2026 | 17:00
par Maurice Page
Temps de lecture : env. 5  min.
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