Photo: peinture sur une porte de la Fondation Emmaüs à Bümpliz (BE) | © Jacques Berset
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Abbé Pierre: le Vatican interpellé par Mgr de Moulins-Beaufort

L’abbé Pierre est un «terrible pécheur», a reconnu le pape François le 13 septembre 2024. Le pontife a laissé entendre que le Vatican avait eu des informations sur les dérives sexuelles du célèbre prêtre français, au moins après sa mort. Ses déclarations ont suscité de nombreuses interrogations sur une éventuelle couverture des agissements de l’abbé Pierre par le Vatican.

«Je ne sais pas parce que je n’étais pas là et l’idée de faire des recherches là-dessus ne m’est jamais venue à l’esprit, mais certainement après la mort, c’est certain. Mais avant, je ne sais pas», a déclaré le pape François, interpellé par un journaliste du Monde sur le comportement sexuel de l’abbé Pierre. Il s’exprimait lors de la conférence de presse dans l’avion qui le ramenait de son voyage en Asie et en Océanie.

Le pape François s’est exprimé au sujet de l’abbé Pierre dans l’avion le ramenant de Singapour à Rome | © Vatican Media

Dans une tribune publiée le 16 septembre par Le Monde et reprise sur le site de la Conférence des évêques de France (CEF), son président, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, est revenu sur l’ouverture des archives de l’Église de France au sujet de cette affaire. Il a aussi exprimé «le vœu que le Vatican se livre à une étude de ses archives et dise ce que le Saint-Siège a su et quand il l’a su». Interrogé par I.MEDIA, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, Matteo Bruni, n’a pas souhaité réagir pour le moment. 

La mise en question de l’attitude du Vatican intervient près de deux mois après le choc soulevé en France, le 17 juillet dernier, lorsqu’a été rendu public un rapport commandé au cabinet Egaé par Emmaüs France, Emmaüs International et la Fondation Abbé-Pierre, révélant des violences commises par l’abbé Pierre sur au moins sept femmes. Si lui-même avait reconnu en 2005 avoir eu une vie sexuelle active, c’était la première fois que des faits d’agressions sexuelles caractérisées sortaient dans la sphère publique au sujet du fondateur du mouvement Emmaüs.

Un second rapport publié par le même cabinet le 6 septembre a donné une nouvelle ampleur à cette affaire, en faisant état de 17 témoignages concernant des agressions sexuelles, dont l’un concernant une jeune fille mineure de neuf ans au moment des faits. Le scandale provoqué par ces révélations a conduit de nombreuses municipalités et institutions – à commencer par Emmaüs et par la Fondation Abbé-Pierre, qui va changer de nom -, à annoncer leur volonté de se couper de cette figure qui avait incarné pendant plusieurs décennies le visage de la charité au service des pauvres. 

Une figure critique envers la papauté

Incarnation populaire de la figure du ›bon prêtre proche des pauvres’, jusqu’à figurer dans les Mythologies de Roland Barthes, l’abbé Pierre (Henri Grouès de son nom civil, 1912-2007) se revendiquait anticlérical et anti-institutionnel, exprimant sa méfiance à l’égard de Rome.

Mgr de Moulins-Beaufort s’est exprimé dans une tribune publiée dans Le Monde et sur le site de la CEF | © I.Média

Dans son dernier livre d’entretien avec Frédéric Lenoir, Mon Dieu, pourquoi ? (Plon, 2005), l’abbé Pierre écrit ainsi que la papauté «reste trop puissante et reflète encore le visage du pape-empereur» élu à vie. Il estime alors qu’il faut «libérer l’Église de la tutelle romaine sur toutes les Églises locales, de son centralisme politique et juridique».

Concernant Jean-Paul II, l’abbé Pierre avait multiplié les déclarations très critiques, s’attirant la sympathie des médias. «Dieu sait si les discours du pape sont fervents et solides en doctrine, mais il y a bien des faits où il n’est pas dans le coup», écrit ainsi l’abbé Pierre en 1988, dans des propos repris dans le livre Je voulais être marin, missionnaire ou brigand (Le Cherche-Midi, 2002). Il va jusqu’à qualifier de « criminel » le choix de Jean-Paul II de prôner l’abstinence et la continence à des jeunes vivant dans des situations de misère et de promiscuité. 

«On a l’impression que cela devient, chez lui, pathologique, comme une obsession, comme si le bien et le mal gravitaient entièrement autour de la discipline de soi-même», ajoute l’abbé Pierre, très virulent à l’égard du pontife polonais.

L’abbé Pierre souhaitait le retrait de Jean Paul II

Ce même ouvrage reprend aussi ses critiques vis-à-vis du coût des voyages pontificaux. «La visite du témoin de Jésus charpentier suscite un étalage de luxe qu’aucun grand chef politique n’oserait espérer», écrit alors l’abbé Pierre. «Je me demande parfois ce que signifie l’extraordinaire énergie dépensée par le pape actuel qui s’en va à travers le monde entier pour rendre présent le message, au risque, parfois, de se retrouver au coude-à-coude et de serrer la main de ceux qui se sont scandaleusement enrichis, ou qui ont fait tuer tant d’innocents dans leur pays», dénonce-t-il.

Jean Paul II s’est rendu à deux reprises en Hongrie | © Scherwood 41/Flickr

Quelques années après avoir adressé à JeanPaul II une lettre l’invitant à démissionner, l’abbé Pierre le recroisera à Notre-Dame de Paris à l’occasion de la béatification de Frédéric Ozanam, le 22 août 1997, en marge des JMJ organisées alors dans la capitale française. Mais si les deux hommes se sont croisés à plusieurs reprises, ils ne furent jamais proches ni amis. Ces éléments éloignent la thèse d’une protection active que le Vatican aurait pu apporter à l’abbé Pierre, au moins durant le pontificat de Jean Paul II.

Incertitudes sur le degré d’information du Vatican

Plusieurs questions demeurent en suspens quant au degré d’information auxquels les papes ont pu avoir accès durant la période de vie publique active de l’abbé Pierre, de Pie XII à Benoît XVI, et il est possible, voire probable, que certaines remontées orales n’aient pas été consignées dans des archives. Il est possible aussi que les bouleversements structurels consécutifs au Concile Vatican II aient porté atteinte à la continuité des dossiers de prêtres suspectés d’abus sexuels. Mais il est certain qu’au moins deux proches de Paul VI étaient au courant de ce qui pouvait apparaître alors comme des ‘dérives’ de l’abbé Pierre. 

Parmi eux, le philosophe Jacques Maritain, qui fut ambassadeur de France près le Saint-Siège de 1945 à 1948 avant de devenir professeur à l’université de Princeton dans les années 1950, fut un témoin direct du comportement désinhibé de l’abbé Pierre avec des femmes lors de ses visites à Chicago et Washington en 1955. Il œuvrera alors à son retour anticipé en France. 

Le cardinal Jean Villot, secrétaire d’État de Paul VI de 1969 à 1978, eut également connaissance des dérives de l’abbé Pierre dans sa précédente charge de secrétaire général de l’épiscopat français de 1959 à 1965, période durant laquelle une cure psychiatrique lui fut imposée. Mgr Villot fut aussi, brièvement, archevêque de Lyon de 1965 à 1967, comptant alors l’abbé Pierre dans son diocèse de juridiction. Mais Jacques Maritain et le cardinal Villot ont-ils réellement transmis des informations précises à Paul VI, et l’ont-ils fait sous une forme informelle, ou écrite? Il n’est pas encore possible de le savoir.

D’une façon générale, l’abbé Pierre s’est toujours situé comme un électron libre, en marge de l’institution ecclésiale, ce qui a pu contribuer à ce qu’il passe ›sous les radars’, estiment de nombreux observateurs. Il s’est certes placé sous la juridiction du diocèse de Lyon après son départ de l’ordre des capucins durant la Seconde Guerre mondiale, et à ce titre c’est le cardinal Philippe Barbarin, alors primat des Gaules, qui prononça l’homélie de sa messe d’obsèques en 2007. Mais cette incardination dans le diocèse de Lyon relevait plutôt d’un choix symbolique, sans réelle mission canonique puisqu’il a toujours beaucoup voyagé pour promouvoir ses œuvres et n’a jamais eu de charge de paroisse. 

Un soutien politique?

Une autre question touche à l’impact diplomatique et politique qu’aurait eu une mise en cause de l’abbé Pierre, qui fut aussi résistant et député. L’affection personnelle du général de Gaulle pour ce prêtre qui, durant la Résistance, avait aidé son frère handicapé, Jacques de Gaulle, à fuir vers la Suisse, a ainsi pu contribuer à rendre l’abbé Pierre intouchable. Au fil des décennies, l’abbé Pierre est demeuré une figure iconique et populaire, malgré plusieurs polémiques notamment autour de son soutien à son ancien collègue de l’Assemblée nationale Roger Garaudy, condamné pour des propos négationnistes au sujet de la Shoah.

S’avouant sensible aux honneurs, l’abbé Pierre alla jusqu’à recevoir la plus haute récompense française en devenant grand-croix de la Légion d’honneur, en 2004. Inversement, le cardinal Jean-Marie Lustiger refusa la Légion d’honneur à plusieurs reprises: il y voyait un risque d’instrumentalisation politique. 

Signe du consensus politique autour de l’abbé Pierre, c’est en présence du président de la République en fonction, Jacques Chirac, de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing et du futur président Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, que furent célébrées ses obsèques à Notre-Dame de Paris le 26 janvier 2007.

«Des hommes, des femmes, évêques ou non, ont su ou n’ont pas su, ont vu ou n’ont pas vu, ont agi ou n’ont pas agi, ont parlé ou se sont tus. Des journaux, des magazines, des cercles variés, y compris politiques, ont érigé l’abbé Pierre en figure sociale et construit pour lui, à partir des années 1990, une nouvelle stature de ›personnalité préférée des Français’», rappelle Mgr Éric de Moulins-Beaufort dans sa tribune. 

Il souligne aussi que, «par choix personnel, l’abbé Pierre a presque toujours vécu à distance de tout cadre proprement ecclésial». Une position particulière, qui a donc certainement contribué à rendre le prêtre difficile voire impossible à contrôler pour le Vatican. (cath.ch/imedia/cd/bh)

Photo: peinture sur une porte de la Fondation Emmaüs à Bümpliz (BE) | © Jacques Berset
17 septembre 2024 | 07:55
par I.MEDIA
Temps de lecture : env. 7  min.
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