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Laudato si’: une conversion écologique par vents contraires

Dans Générations Laudato si’, son livre-enquête sur l’impact de l’encyclique du pape dans l’Eglise de France, le constat de son auteur, le père assomptionniste Dominique Lang, est mitigé. Mais, entre inertie, clivages intergénérationnel et blocage politique, des premiers changements concrets ont toutefois vu le jour. 

Pour Dominique Lang, la conversion écologique se heurte à de nombreux obstacles | © Bruno Levy / Le Pèlerin

L’encyclique Laudato si’, publiée en juin 2015, marque un seuil dans la prise de conscience par l’Eglise catholique d’une nécessaire «conversion écologique». Est-elle pour autant devenue un moteur de changement concret? C’est à cette question que répond le père Dominique Lang, religieux assomptionniste et journaliste au magazine «Pèlerin». Il a mené l’enquête dans l’Eglise catholique française et signe «Générations Laudato si’», paru aux éditions Bayard. Entretien.

Dans votre livre, vous analysez le chemin parcouru dans les consciences depuis la publication de l’encyclique Laudato si’, en 2015. Quel est votre constat?  Dominique Lang: il est mitigé. J’observe une inertie des communautés chrétiennes, marquées par l’âge et par des rapports différents au progrès. Cela dit, j’ai aussi pu constater une «infusion» de plus en plus sensible des thématiques de l’encyclique Laudato si’ dans le champ pastoral. 

«Un processus de conversion est souvent lent, donc usant»

N’êtes-vous pas découragé? 
On peut l’être parfois, car un processus de conversion est souvent lent, et donc usant. Mais là aussi, l’enjeu est de préserver un sens de l’émerveillement: parce que l’Esprit saint travaille depuis le bas, et non depuis le haut… 

Vous dénoncez une certaine inertie des évêques français sur les questions écologiques. Est-ce que les choses ont changé, depuis? 
Les choses sont toujours mitigées. Les évêques rappellent souvent qu’ils ont écrit depuis longtemps des textes, des lettres pastorales sur les enjeux écologiques. Et c’est vrai. Mais il faut faire le constat que jusqu’à l’encyclique Laudato si, cela n’a eu presqu’aucune expression pastorale sur le terrain des diocèses. Comme les citoyens de leurs pays, certains évêques sont très concernés, d’autres hésitent, d’autres sont presque opposés, mais là encore les choses évoluent. La démarche récente proposée par Mgr Eric de Moulins Beaufort, le nouveau président de la Conférence des évêques de France, fait bouger les lignes de façon très stimulante. Il a demandé, en novembre 2019, que chaque évêque vienne à l’assemblée pléniaire avec deux laïcs déjà engagés dans le domaine, pour discuter ensemble de la question écologique à Lourdes.

«Pour les communautés majoritairement composées de chrétiens d’après-guerre, âgés de 60 ans et plus, il existe une résistance au changement»

Comment expliquer ce constat en demi-teintes?
En France, il existe un passif sur la question de l’écologie au sein des communautés chrétiennes, car celle-ci est très politisée et portée surtout par la gauche. Elle peut donc constituer un blocage du fait de cette polarisation politique qui ne facilite pas l’avancement du débat. Car, alors que la droite est conservatrice sur les questions liées à la bioéthique (procréation médicalement assistée, par ex.) et qu’elle se montre libérale sur les questions économiques et environnementales, c’est l’inverse pour la gauche. 
L’autre passif est le clivage intergénérationnel. Pour les communautés majoritairement composées de chrétiens d’après-guerre, âgés de 60 ans et plus, il existe une résistance au changement. Pour cette génération, l’enjeu a en effet été d’accompagner le développement économique, qui représentait à leurs yeux un progrès. Or depuis la prise de conscience de la crise écologique, dans les années 80, il leur est difficile de penser que ce modèle économique a aussi sa face sombre et d’accepter la critique de l’usage de l’énergie nucléaire ou le choix d’une pratique d’agriculture intensive, par exemple. 

«L’écologie est parfois considérée comme un truc de «bobos» par les aînés. Pour les plus jeunes, le sentiment d’urgence à agir est encore plus grand. Tout l’enjeu est de faire cohabiter tous ces points de vue, en les poussant vers une réelle conversion»

Comment s’exprime ce clivage entre les générations?
Pour le faire court, l’écologie est parfois considérée comme un truc de «bobos», d’urbains déconnectés, par les aînés.  Pour les trentenaires, il s’agit d’abord de sortir des excès de  la société de consommation. Pour les plus jeunes, enfin, le sentiment d’urgence à agir est encore plus grand, face à une planète que leurs aînés ont «foutu en l’air». Tout l’enjeu d’une communauté chrétienne est de faire cohabiter tous ces points de vue, en les poussant vers une réelle conversion. Car, la prise de conscience écologique oblige chacun à retravailler sa cohérence de vie pour parler de manière crédible de l’Evangile.

Vous donnez dans votre livre l’exemple des toilettes sèches…
C’est un exemple amusant pour faire saisir ces différences de représentation. Si un jeune écolo qui a lu Pierre Rahbi veut changer son mode de vie et construire des toilettes sèches et qu’il raconte son projet à son grand-père, ce dernier trouvera sans doute le projet incompréhensible. Car pour ce dernier, les toilettes sèches, celles qu’il a connues dans son enfance avec la cabane d’aisance au fond du jardin était d’abord une contrainte subie dont il a été heureux de se débarrasser. Pour son petit-fils, c’est au contraire un choix assumé et heureux. Et un signe de cohérence par rapport à son engagement puisqu’il refuse ainsi le gaspillage d’eau potable. Dans les deux cas on parle de toilettes sèches, mais cette sobriété est ressentie de façon diamétralement opposée selon l’expérience à laquelle on l’associe. Un tel exemple montre qu’il y a risque que l’expérience des aînés, souvent douloureuses sur telle ou telle réalité, peut bloquer les choix nécessaires et urgences des générations montantes. Heureusement, chez les aînés aussi, beaucoup ont fait des choix de sobriété, parfois très anciens.

«Il est temps qu’on se parle, qu’on se raconte, qu’on s’écoute et qu’on retrouve un processus de transmission générationnel qui fasse confiance à ceux qui arrivent.»

Comment surmonter ces différences idéologiques? 
Il est temps qu’on se parle, qu’on se raconte, qu’on s’écoute et qu’on retrouve un processus de transmission générationnel qui fasse confiance à ceux qui arrivent. «Dans une barque, les anciens tiennent la barre pour guider et les jeunes rament pour faire avancer tout le monde», dit un proverbe. Dans une perspective biblique, on pourrait dire qu’il faut apprendre à laisser de la place en même temps dans chaque communauté à des formes de sagesses et à des postures prophétiques.

Votre enquête nous emmène dans les milieux écolo-chrétiens catholiques, quels changements concrets avez-vous observés?
Avec la publication de l’encyclique, il y a désormais une légitimité pastorale pour parler de ces questions. On peut par exemple interpeller son évêque sur le sujet sans passer pour un farfelu, ce qui était parfois le cas auparavant.  J’ai aussi constaté une légitimation du travail de nombreux précurseurs dans nos communautés. Le développement du label Eglise verte, par exemple, est assez impressionnant, même s’il faudra l’accompagner dans la durée. Enfin, les gens sortent peu à peu des peurs liées à certaines conceptions de l’écologie politique. 

«L’écologie intégrale prônée par le pape François invite à une autre approche, plus entière, en multipliant les expériences de dialogues sincères entre des mondes qui souvent s’ignorent»

C’est-à-dire?
En France, l’histoire de l’écologie est très marquée par des positions politiques, elles-mêmes liées à une multitude d’acteurs. S’ils se regroupent tous sous l’étiquette politique écologique, leur division internes créée des appréhensions. Etre écolo, pensent ainsi certains, c’est être pour le mariage homosexuel ou la GPA et il est difficile de sortir de ces ornières idéologiques. Or l’écologie intégrale prônée par le pape François invite à une autre approche, plus entière, en multipliant les expériences de dialogues sincères entre des mondes qui souvent s’ignorent. Faire se rencontrer cet agriculteur bio avec un agriculteur conventionnel n’est pas chose facile, mais si le dialogue est sincère et l’écoute bienveillante, le sens du bien commun peut réapparaître. Et des conversions alors s’opérer.

Vous avez aussi constaté que les monastères et les centres spirituels commencent à se mettre en route…
Oui, même si ma première surprise a d’abord été de constater qu’ils ont eu de la peine à entrer dans cette réflexion. Il faut dire qu’une communauté vieillissante de moines a bien d’autres soucis immédiats. Avec la diminution des vocations, beaucoup ont ainsi perdu une certaine autonomie alimentaire et des pratiques agricoles. On se retrouve ainsi parfois à faire des retraites monastiques tout en étant nourri par une société de restauration industrielle. Une abérration, non?

«Depuis une année ou deux, une quinzaine de monastères ont compris qu’il fallait s’engager plus clairement sur cette voie de conversion.»


Mais depuis une année ou deux, une quinzaine de monastères ont compris qu’il fallait s’engager plus clairement sur cette voie de conversion. Je pense au monastère catholique de Maylis, dans les Landes, où les bénédictins se sont mis à la permaculture. Ou encore au monastère orthodoxe de Solan, dans le département du Gard: les moniales qui y vivent ont pu bénéficier des conseils de Pierre Rabhi, l’un des pionniers de l’agriculture écologique en France. Elles cultivent plusieurs hectares de terres et de vergers et produisent de délicieux vins bio. Quand vous visitez de telles communautés, vous comprenez aussi que ce rapport unifié à la terre peut attirer des vocations nouvelles, en quête de cohérence spirituelle.

Les religieux ont-ils pris conscience que la défense de la maison commune à laquelle appelle le pape concerne leur vie spirituelle? 
Oui, ils le savent, mais la mise en pratique est souvent difficile parce que les communautés sont intergénérationnelles, interculturelles, et entretiennent un rapport différent au monde, au temps et au progrès. En outre, vu que les soucis autres qu’écologiques ne manquent pas dans ce genre de vie, cette préoccupation passe souvent après, ou reste celle de quelques individus, et non du collectif. Mais ça avance indéniablement depuis quelques mois.

Quel chemin reste-t-il à parcourir?  
Il y a de nombreux sujets qui sont encore peu présents dans la prière, la réflexion et l’action des chrétiens. Je pense par exemple à la présence au monde agricole, à la question des migrants, au rapport au monde économique ou au souci de la biodiversité et des autres créatures. On peut encore inventer beaucoup de choses. (cath.ch/cp)

Générations Laudato si’, de Dominique Lang, Bayard, 220 p.

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