Lausanne: 30e anniversaire de la Communauté romande de l’apostolat des laïcs (CRAL)
Le Père Philippe Maillard parle avec tendresse des «voyous»
Lausanne, 29 novembre 1998 (APIC) . Pour fêter leur 30e anniversaire, les membres de la Communauté romande de l’apostolat des laïcs (CRAL) ont écouté samedi à la paroisse du St-Rédempteur à Lausanne le Père Philippe Maillard (78 ans), ancien aumônier de prison de Loos-lès-Lille en France. Cet ancien avocat, entré chez les dominicains en 1943, ne fait pas de grandes théories philosophiques. Toujours bien ancré dans le concret de la vie, cet ami des voyous raconte l’amère solitude des paumés de la vie. Sans jamais pourtant désespérer. Sa foi en Jésus-Christ sait faire rimer évangile et tendresse humaine.
La conférence du Père Maillard intitulée, «Sauver ce qui est perdu. L’Evangile et les exclus» a été plutôt une causerie sur sa vie et sa trajectoire personnelle. Avec, en primeur, ses rencontres bouleversantes faites en prison ou dans la rue d’un quartier très pauvre de Lille. Le dominicain ne craint pas d’interpeller les gens qui l’écoutent. Il s’adresse à l’assemblée comme s’il s’adressait à une seule personne. Familier, avec des yeux pétillants d’humour puis soudain devenus graves face à la douleur rencontrée, il passe aussi bien de la citation du livre de Vaclav Havel, président de la République tchèque .»Il est permis d’espérer», qu’à la description somptueuse et vibrante des tableaux de Rembrandt, admirés récemment au musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg.
Il a décrit aussi avec pertinence les différentes étapes de sa vie de prêtre. «Après la guerre, il fallait ’changer le monde’. Une période formidable, un peu idéaliste, sous l’influence de la philosophie marxiste, avec l’Action catholique ouvrière et l’expérience des prêtres-ouvriers. Puis est venu Mai 68 avec le slogan «faites l’amour, pas la guerre». Un moment quelque peu romantique, souligne-t-il en souriant. «Maintenant, – je l’ai peu à peu mieux compris à travers mon ministère d’aumônier de prison – , je pense qu’il faut aussi ’changer l’homme’. L’essentiel de ma tâche était d’abord de permettre à ces hommes qui ont tué, volé, violé, de parler…Voire, quand la confiance s’est établie entre nous, de «s’avouer».
Le ricanement du mal
Le Père Maillard ne joue pas au caïd, qui aurait une solution chrétienne à toute détresse rencontrée. On le sent désemparé, parfois désespéré devant la solitude et la honte des chômeurs et des drogués. Comme devant certains «salauds» qui tuent et violent des gosses, avec ce ricanement du mal pour recommencer à souiller des innocents. Mais face au déchaînement des forces du mal – qui habitent aussi partiellement chacun d’entre nous – face à ces menaces, il existe des pistes de libération. D’abord, estime-t-il, il ne faut pas oublier . Ne jamais oublier Buchenwald ou Dachau. Ni les massacres au Rwanda. Et en même temps, affirme-t-il avec force, évitons de sentir les choses et les événements seulement à travers des idées. Sachons les recueillir, avec compassion, «dans notre ventre».
Ne jamais désespérer définitivement
C’est alors qu’il ne faut jamais désespérer même si la colère et l’indignation nous envahissent. Restons modestes. Faire ce que l’on peut est déjà beaucoup. Attention pourtant à l’effort solitaire. Travaillons en équipe et en association. C’est le coup de génie de l’abbé Pierre quand il fonde les compagnons d’Emmaüs.
Le Père Maillard évoque aussi un regret: Dans nos églises, on ne donne jamais la parole aux pauvres. Et de raconter comment un «voyou» anime la prière à «Magdala», le nom de la petite communauté chrétienne de son quartier. Il a cette formule choc: «Il faut associer les gens à leur propre résurrection». Le dominicain français demande enfin la persévérance. «Il faut savoir durer». Et si on a envie de tout laisser tomber, demander la force de recommencer. Il donne alors une description savoureuse et moderne de la parabole du Bon Samaritain.
Dans la dernière partie de sa conversation, Philippe Maillard, explique comment il est venu à aimer la prière. Il est capital de se tenir devant Dieu pour rien. Quand je lis les psaumes, je présente les cris des pauvres et des exclus. Ayant exercé le yoga et le zen, quand il était directeur du Centre international de la Sainte Baume, près de Marseille, il insiste. «Il faut prendre des temps de prière qui s’inscrivent dans le corps, en donnant trois images de la vraie prière: le tournesol qui reçoit la lumière bienfaisante de Dieu, l’éolienne qui irrigue la terre, grâce au souffle de l’Esprit et du «mémorial» qui empêche l’oubli. Ces moments de prière, assure-t-il, sont des vrais moments de bonheur.
Regarder le quotidien avec un regard de foi
Les membres de la CRAL présents à Lausanne se sont ensuite rendus à la paroisse Notre-Dame pour célébrer dans la joie et reconnaissance l’Eucharistie festive du 30e anniversaire. Mgr Gabriel Bullet, ancien évêque auxiliaire à Lausanne – et l’un des membres fondateurs de la CRAL – a présidé la célébration, accompagné de Mgr Pierre Farine, évêque auxiliaire à Genève et d’une dizaine de prêtres. S’inspirant de l’évangile du jour, Mgr Bullet, dans son homélie, a déclaré que les 21 mouvements jubilaires sont un appel à la vigilance. «Le Christ vous appelle à regarder le quotidien avec un regard de foi . En particulier le monde de l’exclusion et de la marginalité». Il a rendu grâce aussi pour ces 30 ans de collaboration et de communion fraternelle vécues au sein de la CRAL. Une amitié joyeuse célébrée aussi par l’apéritif et le repas d’anniversaire qui ont suivi. (apic/ba)



