Lausanne: création d’un oratorio pour Pâques
Johann Sebastian Bach a écrit un grand oratorio en six cantates pour les fêtes de Noël, mais sans jamais réaliser l’équivalent pour Pâques. Le compositeur Jérôme Berney et le poète Alain Rochat comblent cette lacune. Ils ont créé un oratorio en six parties et racontent l’élaboration de cette œuvre musicale d’envergure.
Matthias Wirz – Adaptation: Carole Pirker
Pour raconter le mystère de Pâques et les événements de la Semaine sainte qui commémorent la passion du Christ, les deux artistes romands ont remis au goût du jour ce genre musical remontant à l’époque baroque. A découvrir du 29 mars au 12 avril à l’église Saint-François à Lausanne.
Ce nouvel oratorio mêle tradition chorale, jazz, musiques orientales et rap car Jérôme Berney, compositeur notamment de la dernière Fête des vignerons, est aussi percussionniste jazz (voir encadré). Auteur du livret, le poète Alain Rochat (voir encadré) a procédé à différents emprunts, entre l’oratorio de Noël de Bach, des dialogues bibliques et beaucoup de textes de poètes.
Concernant le livret de cet oratorio, vous vous êtes appuyé sur «Équinoxe», un oratorio créé en 2022 pour le jour même Pâques…
Alain Rochat: Oui, «Équinoxe» est lié à la manière dont on fixe la date de Pâques, le premier dimanche qui suit la première pleine lune après l’équinoxe. Je l’avais intitulé ainsi car souvent, mes élèves ignoraient pourquoi les dates des vacances de Pâques changeaient. C’est durant les concerts d’«Équinoxe» que j’ai peu à peu imaginé la possibilité d’une suite. C’était relativement facile puisque le récit biblique de Pâques commence par l’entrée triomphante de Jésus à Jérusalem, les Rameaux, suivi le jeudi par l’institution de la Cène et par le Vendredi saint. Évidemment, le samedi est intéressant parce qu’il ne se passe rien dans le récit biblique. Il faut attendre le dimanche de Pâques, et après Pâques, les apparitions du Christ ressuscité. Elles m’ont donné l’idée de la dernière partie, qui s’appelle «Chemins», qui est une espèce d’envoi final avec des voix de jeunes solistes.

Et comment est-ce que l’on dessine cet itinéraire de manière musicale?
Jérôme Berney: C’est particulier… on est parti d’«Équinoxe» qui est la cinquième partie sur les six que compte l’oratorio. Le point de départ poétique et musical était donc ce jour de Pâques, de la résurrection et de la lumière du printemps. J’ai imaginé cette série en fonction de ce jour de Pâques. J’avais l’idée de commencer de façon assez ample, joyeuse, et j’ai rajouté de l’orgue et des motifs musicaux d’«Équinoxe». Le jour des Rameaux, il y en a déjà quelques-uns qui vont se développer peu à peu, avec «Mémoire», «La croix» et «Ténèbres», puis «Chemins» qui est un rappel de certains thèmes d’équinoxe. Le texte poétique d’Alain Rochat, magnifique, crée un écho entre le début et la fin. Donc musicalement, avec des tonalités qui changent, les choses se sont épurées, avec notamment l’idée d’amener les voix de trois jeunes solistes de 17, 18 ans, qui vont amener cette fraîcheur, cette énergie de la jeunesse pour le dimanche après Pâques.
«Le point de départ poétique et musical était donc ce jour de Pâques, de la résurrection et de la lumière du printemps.»
Jérôme Berney
Dans le livret, l’oratorio de Noël de Bach vous a beaucoup inspiré, notamment pour l’oratorio de Pâques et aussi la sixième partie de votre œuvre. Est-ce une manière d’encadrer ce récit évoquant la mort du Christ par une tonalité joyeuse?
AR: Oui, absolument, il y a cette joie de l’entrée à Jérusalem, avant le jugement et la crucifixion. Et puis la joie revient à Pâques, elle s’accentue, ensuite quand un certain nombre de disciples voient le Christ ressuscité. «Chemins» pour moi, représente la direction de l’ascension et de Pentecôte avec cette injonction de Jésus d’aller par les nations. Je ne prends pas cela au pied de la lettre, car il ne s’agit pas de mettre en musique le texte biblique, mais d’en retenir des éléments que je trouvais curieux, comme le fait que les disciples pêchent 253 poissons. Pourquoi 253 et pas 252? Personne n’en sait rien. J’emprunte différents éléments la manière d’un pointilliste. Je les choisis tout à fait librement. J’ai cité beaucoup de poètes, donc c’est un tissage très personnel.
J’emprunte différents éléments la manière d’un pointilliste.
Alain Rochat
On n’écrit pas un oratorio comme à l’époque baroque. Jérôme Berney, vous venez du monde du jazz, vous avez procédé à un métissage musical… Est-ce cela qui a permis de rendre actuelle cette forme musicale qui date d’il y a trois siècles?
JB: J’espère que ça la rend actuelle, vraiment. J’aimais dans Equinoxe la dimension cosmique, la lune, le printemps. Il y avait cette universalité du propos qui me plaît beaucoup. J’ai grandi dans une culture chrétienne, mais il y avait aussi cette dimension païenne sous-jacente avec le printemps et l’émergence de la lumière. Alain est allé du côté de cette dimension cosmique, et j’avais envie d’aller à la source, qui pour moi était l’Orient et que la culture judéo-chrétienne néglige parfois. J’ai beaucoup d’amis libanais qui m’ont fait écouter des chants maronites. C’est aussi une inflexion intérieure d’aimer les mélodies, les gammes orientales, et quand j’ai voulu chercher des musiciens aux racines orientales, j’ai tout de suite pensé à la soliste alto albanaise Elina Denis.
Pourquoi ce choix?
JB: Parce qu’elle a cette touche orientale. J’avais aussi envie d’avoir du oud (instrument à cordes pincées en forme de poire, très répandu dans les pays arabes, ndlr). J’ai ensuite rencontré Baiju Bhatt, qui est d’origine indienne. C’est une de mes pattes, je crois, d’essayer chaque fois de nouveaux mélanges. J’ai une formation jazz, mais aussi une culture classique. J’ai donc réuni avec cette musique vocale chorale classique, le jazz, l’improvisation et l’Orient. Et puis, j’ai amené de nouvelles épices dans le projet, avec de l’orgue et un rappeur, pour porter le texte de «Ténèbres». C’était une belle intuition d’Alain.
Dans votre texte, Pâques symbolise presque davantage la renaissance de la vie au printemps que l’épisode lié à la résurrection du Christ…
AR: Oui, j’ai essayé de lier tel ou tel élément du récit de Pâques à des choses plus personnelles. Par exemple, puisqu’on parlait de «Ténèbres» et du rap dans la tradition, quelqu’un a dit que le samedi saint est le seul jour dans l’histoire du monde où Dieu est absent. C’est pour cette raison que je me suis orienté vers une espèce de démembrement du langage, parce qu’au fond, il n’y a rien à dire, le samedi. J’ai poussé vraiment la chose assez loin, avec parfois des séries de syllabes qui ne veulent rien dire en jouant sur des mots qui apparaissent dans les autres textes. Je me réjouis de voir ce que ça va donner, mais ça s’annonce très bien…
Retrouvez l’entretien complet dans le podcast de l’émission radio «Babel»
Est-ce un oratorio sacré ou profane, justement?
JB: Pour moi, c’est un oratorio sacré. En fait, toute musique est selon moi sacrée. Et lorsqu’on arrive dans un lieu comme l’église de Saint-François, on sort de notre ordinaire, on change de monde, c’est comme si on entrait dans une certaine bulle. Et donc la musique est sacrée en général, et là, peut être encore plus avec les thèmes universaux que sont la vie, la mort, la renaissance et la lumière.

Est-ce qu’en écrivant la musique, vous pensez à l’espace qu’est l’église Saint-François, et aussi à la symbolique d’une église?
JB: Bien sûr! Non seulement je pense à l’espace, mais j’ai composé une partie de la musique sur place, l’été dernier. Ça m’a fait changer l’écriture, les tempi, ralentir des choses, chercher aussi des harmonies différentes. J’ai aussi adapté ma musique aux bruits extérieures à l’église (Saint-François est située à Lausanne en plein centre-ville, ndlr) et à ceux de la circulation alentours. On va commencer de façon assez ample, avec de l’orgue, pour ensuite aller vers le silence. Je pense que ce choix va aider les gens à entrer dans la musique.
Oratorio de Pâques, six créations en concerts à St-François de Lausanne, du 29 mars au 12 avril 2026. > Cliquez Pour plus d’infos <
Jérôme Berney, un compositeur qui métisse avec bonheur les genres
Né en 1971 à Vancouver, au Canada, Jérôme Berney est un musicien, percussionniste, compositeur, enseignant et professeur au gymnase de Chamblandes, à Puly (VD). Très attiré par la composition, il fonde en 1998 son propre trio, avec le pianiste Malcolm Braff et le contrebassiste Patrice Moret. En tant que compositeur, il réalise la musique de documentaires et initie plusieurs projets réunissant tout à tour jazz, musique classique, africaine et orientale. Connu pour avoir composé une partie de la musique de La Fête des Vignerons 2019, il crée en 2022 l’oratorio de Pâques «Equinoxe», qui lui a servi de point de départ pour les six créations à découvrir à l’église Saint-François. CP
Alain Rochat, un poète spécialiste de Ramuz
Alain Rochat, né en 1961 à Lausanne, est un écrivain, éditeur et poète vaudois. Après des études de lettres à l’Université de Lausanne, il travaille deux ans comme délégué CICR en Afrique, avant de se consacrer à la recherche et à l’enseignement. Enseignant dans un gymnase lausannois, il co-dirige depuis 1984 les éditions Empreintes. Il a notamment collaboré de 1997 à 2010 à l’édition des œuvres de Charles Ferdinand Ramuz. Son œuvre est essentiellement poétique. Il a reçu le prix de poésie C.F. Ramuz en 1992 pour son œuvre «Fuir pour être celui qui ne fuit pas», et en 2023 le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud pour l’ensemble de son œuvre. CP





