750 tonnes de nourriture en 2007: 900 cette année?
Lausanne: L’aide alimentaire du CARL aux démunis a quintuplé en 6 ans
Pierre Rottet, Apic
Lausanne, 4 décembre 2008 (Apic) Plus de 750 tonnes de nourriture ont été distribuées en 2007 par la Centrale alimentaire de la région lausannoise (CARL). C’est cinq fois plus qu’il y a 6 ans. Bref, les plus démunis paient cash leur infortune, pour avoir le «privilège» de passer eux aussi à table, dans une société qui met pourtant allègrement à la poubelle son surplus alimentaire. Projecteur sur une expérience sans doute unique sous sa forme actuelle en Romandie et peut être en Suisse, par sa manière de fonctionner. Afin de remplir l’assiette de nombreuses familles. Reportage.
La crise. Il y a ceux qui en parlent. Et ceux qui la vivent, bien loin de la question du renflouement des banques, des «subprimes» et du krach des bourses. Parce que préoccupés pour trouver le plus élémentaire: de quoi manger, simplement. Nourrir sa famille. Une histoire de tiers monde… qui se vit pourtant à deux pas. En Suisse. Dans le canton de Berne, où plus de 90’000 personnes, dont 20’000 enfants sont tributaires de l’aide sociale. Comme ailleurs dans le pays sans doute.
La bouffe? «J’ai même rencontré des gens qui n’ont pas mangé chaud depuis 6 mois»! En Afrique? A Lausanne, assure Patrick Bussmann, responsable de la Centrale alimentaire de la région lausannoise, une institution subventionnée par la ville.
L’entrepôt de la CARL, en plein coeur de Lausanne, ne ressemble bien entendu en rien aux supermarchés de nos villes. Sur des palettes «à perte de vue» s’entassent des denrées de première nécessité: farine, soupe, sucre, huile, riz, lait, produits lactés, oeufs, café, thé… Des conserves, aussi, beaucoup de conserves, des pommes de terre également. Un vrai magasin, quoi. Sauf que la nourriture, ici, prendra place dans des cartons, pour une distribution hebdomadaire gratuite, avec les indispensables légumes frais, et même les chocolats et les biscuits. Pour que les gosses aient aussi un peu droit «au superflu». Rien n’est négligé pour remplir le panier de la ménagère.
La crainte de la précarité
Les chiffres parlent du reste d’eux-mêmes. Comme la courbe vertigineuse de la nourriture distribuée. En 2007, plus de 750 tonnes de nourriture ont ainsi été données. Soit cinq fois plus qu’en 2001 – 150 tonnes -, année de la création de la CARL. Cette centrale s’occupe depuis lors de récupérer et de stocker la nourriture, en vue de soutenir l’action de 19 associations caritatives de la place lausannoise, partenaires de la CARL. Toutes les semaines, entre 600 et 700 cartons de nourriture sont ainsi préparés par des bénévoles, et distribués en divers points de Lausanne par les différentes institutions partenaires, dont près de 300, chaque mercredi, dans les structures lausannoises. Cela pour des familles de 3 à 4 personnes, ou plus. Quelque 900 tonnes de nourriture pourraient être distribuées en 2008. Une hausse, reflet de l’augmentation des personnes en difficultés. Les «working poor», ou encore les bénéficiaires de l’aide sociale, de l’AI, des caisses maladie et les requérants d’asile font partie de la «clientèle» de la CARL et de ses associations caritatives satellites.
«Aujourd’hui, la pauvreté se démocratise, constate Patrick Bussmann. Dans un bus, je vous défie de me dire qui est riche, qui est pauvre. La différence vestimentaire, comme on pouvait la voir autrefois, n’est plus un critère. Tout au plus, parfois, à y regarder de plus près, peut-on déceler une expression, un visage physiquement un peu plus délabré, fatigué. Pas suffisant, pour coller une étiquette: «Au bénéfice d’une aide».
C’est dire que la pauvreté est parmi nous. Que la peur de tomber dans la précarité gagne du terrain. Et que personne n’est à l’abri. Sauf sans doute les Ospel, Vasella ou autre Brabeck. Mais c’est là une autre histoire, qu’est loin de vivre Georges (*), qui a eu un jour la mauvaise fortune de tomber malade. Agé de 43 ans, ce diplômé de l’Ecole d’ingénieur d’Yverdon est au bénéfice de l’AI. Pas de quoi s’en sortir avec sa famille. Financièrement s’entend. Comme lui, des dizaines de personnes accourent pour chercher leur carton. De quoi agrémenter les assiettes de la famille pour la semaine. Son histoire est celle de centaines d’autres, avec des variantes, certes, mais toujours avec ceci de commun que les deux bouts ne se nouent jamais.
L’étrange refus du canton
Les denrées données par une quarantaine de fournisseurs, maraîchers, grandes surfaces ou autres grandes chaînes de distribution trouvent ainsi preneur, au fil des mains qui se tendent. La ville de Lausanne, qui a donné à Caritas Vaud le mandat de gérer l’action de la CARL, subventionne à hauteur de 460’000 francs – 500’000 dès 2009 – la centrale alimentaire, commente Patrick Bussmann. 360’000 francs vont pour l’infrastructure, l’organisation et le fonctionnement, et 100’000 autres pour acheter la nourriture qui n’aurait pas été donnée: soit 8% seulement des 750 tonnes acheminées l’an dernier.
Etrangement, le canton de Vaud renouvelle périodiquement sa réponse à savoir qu’il n’entend pas entrer en matière pour un financement, considérant qu’il s’agit d’une expérience régionale. « Pour l’heure, nous sommes seuls à passer à la caisse», déplore Geneviève Ziegler, adjointe aux questions toxicomanie pour le service social lausannois. Et avec elle Michel Conti, président du CARL: «De telles subventions permettraient de nous étendre sur le territoire vaudois. Les demandes sont de plus en plus nombreuses». Invité à expliquer les raison de sa non entrée en matière, le Département de la santé et de l’action sociale, que dirige Pierre-Yves Maillard, n’avait toujours pas répondu au moment de boucler notre service.
25% de l’alimentaire détruit: la faute aux consommateurs
Un proverbe chinois le dit: «Quand les riches s’appauvrissent, les pauvres meurent». Le constat est désarmant. Même s’il est loin de s’appliquer en Suisse, force est de constater que plus d’un citoyen est largué, laissé sur la touche. Une paupérisation qui ne finit pas d’inquiéter les professionnels du social: «Le filet social en Suisse existe, mais on sent bien que c’est de plus en plus attaqué, resserré. Les inégalités sont plus présentes, plus pesantes, et le dispositif de l’assistance est plus excluant qu’auparavant. La société fixe des barèmes, que nous appliquons. Des gens font les lois, qui deviennent de plus en plus restrictives», déplore Geneviève Ziegler. Y a-t-il des gens «qui meurent de faim» en Suisse? «Oui, probablement mais cela n’est pas lié au dispositif existant».
Un constat que partage Patrick Bussmann, qui s’interroge sur l’avenir. Avec quelques craintes: «Si la spirale constatée entre 2001 et 2008 devait se confirmer à l’avenir, nous passerions alors de 800 tonnes à 3’500 tonnes d’aide alimentaire ces dix prochaines années. On ne pourrait y faire face, par manque d’infrastructures. Si demain, nous faisions une pub pour recevoir le surplus alimentaire, nous ne saurions qu’en faire. Parce que nous n’avons tout simplement pas la capacité de l’absorber. Cela nous demanderait un investissement logistique impossible à gérer».
Surplus alimentaire? Il faut savoir qu’en Europe, on détruit actuellement le 25% de l’alimentaire (*). Bien moins cependant qu’aux Etats-Unis, 48%, alors que, dans ce pays, un Américain sur dix est aujourd’hui au bénéfice d’une aide alimentaire. Et pourquoi ne pas récupérer cette marchandise? «Il est particulièrement difficile d’acheminer de l’alimentaire. Cela ne s’improvise pas. Nous sommes tous coupable. Aujourd’hui, martèle le responsable de la CARL, chaque consommateur qui va faire ses courses entre 17 heures et la fermeture exige une marchandise aussi fraîche que celle vendue dès l’ouverture du magasin, le matin ou à toute heure de la journée. Ce même consommateur entend trouver un achalandage parfait. Nous ne sommes rien d’autres que des enfants gâtés, surtout si l’on sait qu’à l’horizon, la réserve céréalière, par exemple, ne dépasse pas 45 jours. A nous de changer nos modes, nos habitudes». PR
* Prénom fictif
*Encadré encore incomplet
Supermarchés discrets
Invitées à s’exprimer sur le sujet, les trois grandes chaînes de distribution, Manor, Coop et Migros, demeurent discrètes. Seule Manor a répondu à notre sollicitation: «Un produit ’tout juste périmé’ n’existe pas. Soit, il n’est pas périmé et donc apte à la vente, soit il l’est et il est alors détruit». A la Migros de Pérolles Centre, au rayon fruits et légumes, on avoue tout de même un déchet quotidien de l’ordre de 10% des denrées. «Tout part dans un bac, sans l’emballage, avant d’être acheminée vers la centrale romande, pour finir au compost», confie-t-il. On n’en saura pas davantage pour les autres supermarchés. PR
Encadré
La soupe populaire
Une dizaine de personnes, l’équivalent de 220% de postes de travail, y compris ceux qui jouissent d’une insertion socio professionnelle, collaborent à la CARL. A noter que la «clientèle» du Centre alimentaire de la région lausannoise peut également se retrouver dans l’une des cinq épiceries créées par Caritas Vaud. La dernière s’est ouverte il y a un peu plus de trois semaines à Renens. Ces épiceries sont quotidiennement fréquentées par 150 à 200 personnes, pour y acheter au prix coûtant les quelque 160 produits à l’étalage. Pour les plus «chanceux» des défavorisés. Et qui n’en sont pas encore réduits à faire la queue chaque soir pour la soupe populaire.
(apic/pr)



