Une lutte contre l’indifférence
Lausanne : La communauté Sant’Egidio prie pour la paix aux Grands Lacs africains
Déo Negamiyimana, correspondant de l’Apic à LAusanne
Lausanne, 16 mai 2004 (Apic) Une cérémonie organisée par la Communauté Sant’Egidio, section lausannoise, a eu lieu vendredi 14 mai à la basilique Notre Dame. Destinée à manifester la sympathie face aux souffrances qu’endurent les populations des Grands Lacs africains, elle a permis d’attirer le regard du monde en général, et de l’Occident en particulier, vers une partie du continent africain quasi oubliée.
Le Choeur de la basilique était comble à cette occasion. Ls participants ont représenté plusieurs horizons, comme l’a indiqué Marie Bornand, responsable de la communauté Sant’Egidio. Ils ont rappelé ce qui se passe dans la région des Grands lacs africains (Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo, Ouganda et Tanzanie).
«Nous devons faire mémoire pour inciter le monde à lutter contre la violence d’où qu’elle vienne», a indiqué la Lausannoise devant les fidèles de la paroisse Notre Dame de Lausanne et environs et des Africains d’origine sub-saharienne, dont la majorité viennent précisément de la région. Si des danses, des chants et des prières pour la paix ont pris une grande partie de la manifestation, des témoignages accablants ont fortement ému l’ensemble des personnes présentes à la rencontre.
Francine par exemple, née à la colline de Kibungo au Rwanda, avoue son incapacité de pardonner aux bourreaux de sa famille. «Parfois, confie-t- elle, quand je suis assise seule sur une chaise, à la véranda, j’imagine une possibilité: il se pourrait qu’un jour, un voisin s’approche lentement et me dise: ’Bonjour Francine. Je viens te demander pardon. C’est moi qui ai tué tes parents et tes soeurs. C’est moi qui ai tenté de te tuer aux marais. Je viens te demander pardon’. A cette personne, je ne pourrais rien répondre de bon».
Et Francine d’expliquer son amertume: «Un homme, s’il a bu un verre de trop et qu’il bat sa femme, peut lui demander pardon. Mais quand il s’est préparé à tuer tout le mois, même le dimanche, comment peut-on lui pardonner?» La Rwandaise se ressaisit: «il nous faut seulement reprendre la vie et permettre aux enseignants de reprendre le chemin de l’école. Il faut que les médecins parviennent à soigner les blessés de guerre. Je veux revoir des vaches en pleine forme, des tissus de multiple qualité et des sacs de haricot sur le marché. On recommencera ainsi à puiser à la même source, à s’échanger des paroles de voisinage, à se vendre du grain». Elle ajoute: «J’espère que dans 20 ou 50 ans, il y aura de jeunes gens et de jeunes filles qui apprendront le génocide dans les livres. Mais pour moi, c’est impossible de pardonner».
Hutu avec des enfants tutsi
Dancilla, de Ntarama au Rwanda, parle d’une église dans laquelle elle s’est réfugiée avec son mari et ses enfants. «C’est devant cette porte que mon mari s’est battu contre les miliciens. Il a tenu plusieurs heures avant d’être abattu (.). A l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR), j’ai fui vers le Zaïre, parce que la radio disait que les troupes assassinaient atrocement tous les Hutus sur son passage». En fait, Dancilla fuyait le FPR parce qu’elle était Hutu et les génocidaires parce qu’elle avait des enfants tutsi. «Je ne savais plus de quel côté aller», livre-t-elle, avant de dire sa joie qu’elle a aujourd’hui, d’être retournée dans son pays où elle élève ses enfants.
Joachim, Burundais, était au séminaire de Buta en 1997. «Un petit matin d’avril, se souvient-il, mon dortoir a été attaqué par des hommes armés. Ils ont ordonné aux élèves de se séparer en Hutu et Tutsi. Ce qu’ils ont refusé en pleine unité de coeur entre eux. Les assaillants ont alors tiré aveuglement sur quarante étudiants qui sont morts sur le champ». Le jeune garçon dit qu’il sent encore le choc de ce qu’il a vu. Même si l’école est devenue aujourd’hui un lieu de pèlerinage et que les gens viennent y faire mémoire des martyrs pour la paix. «Pour retrouver un sens à la vie, explique-t-il, je m’occupe des maibobo, (enfants de la rue). Avec mes amis, nous leur apprenons à lire, à écrire, en essayant chaque fois de leur trouver à manger. Ils arrivent ainsi à résister aux horreurs da la guerre».
Ne jamais tomber dans le fatalisme
Dans sa méditation, l’abbé Jean-Pierre Barbey, médiateur Eglise- réfugiés, a insisté sur le rôle de chaque homme et de chaque croyant. Plutôt que de s’inquiéter du silence de Dieu dans les tragédies qui agitent les Grands Lacs africains, l’ancien moine recommande de s’interroger sur la responsabilité de chacun. «Avons-nous la capacité de comprendre la souffrance des autres?», a-t-il lancé. Sans demander réponse, il a exhortés les participants à ne jamais tomber dans le fatalisme, qui «semble s’être emparé des esprits». Pour lui, certains se contentent des conclusions hâtives comme: «la guerre a toujours eu lieu, les hommes sont des hommes, pourquoi s’indigner? Ca va toujours exister,.»
Le religieux a fait comprendre que Dieu ne travaille qu’avec ceux qui luttent contre les forces du mal. Il a ainsi vivement fustigé ceux qui, en Occident, affirment que le génocide ne veut rien dire dans certaines régions. «Ne vous contentez pas seulement du chauffage assuré, du café et du thé, des belles routes et d’autres marques de votre bien-être dans lequel vous vivez en Suisse. Chaque fois que vous pouvez, pensez à changer ce qui, ailleurs, va mal», a insisté Jean-Pierre Barbey. DNG
Encadré:
Un mouvement présent dans plus de 60 pays
Née à Rome en 1968, la Communauté Sant’Egidio est aujourd’hui un mouvement de laïcs qui compte plus de 40’000 membres, investis dans l’évangélisation et dans la charité à Rome, en Italie et dans plus de 60 pays. Dans les différentes communautés, les membres partagent la même spiritualité et les fondements qui caractérisent le chemin de Sant’Egidio: prière, transmission de l’Evangile, solidarité avec les pauvres, oecuménisme et dialogue. Au coeur de Lausanne, ils sont une cinquantaine d’hommes et femmes qui mettent en pratique ces valeurs. Leur présence auprès des personnes malades, des personnes âgées et des migrants fait partie de leurs engagements. (apic/dng/bb)



