Eglise St-François pleine, pour l’initiateur de l’Ethique planétaire
Lausanne: Le théologien Hans Küng en débat à Lausanne le 17 mai
Valérie Bory, agence Apic
Lausanne, 18 mai 2006 (Apic) Le théologien catholique suisse «dissident» Hans Küng était de passage à Lausanne mercredi soir 17 mai, pour l’exposition de la Fondation Ethique Planétaire, dont il est l’initiateur. Dans le débat qui a suivi, avec Adolf Ogi, conseiller spécial à l’ONU et le maire de Lausanne Daniel Brélaz, les valeurs de base, pour dépasser les conflits, ont été évoquées. Il y eut aussi de l’émotion, lorsque Hans Küng a répondu à une question sur sa rencontre avec Benoît XVI.
L’Eglise St-François à Lausanne était comble pour un débat qui réunissait le célèbre théologien catholique Hans Küng, Adolf Ogi, ancien Conseiller fédéral, aujourd’hui Conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU pour le Sport au service de la paix et du développement, et le syndic (maire) de Lausanne, Daniel Brélaz. Le sport collectif a été abordé comme exemple d’un domaine où sans règles éthiques, la violence reprend ses droits.
La Fondation Ethique planétaire dont Hans Küng est le noyau, est une initiative de rapprochement entre les cultures et les religions, basée sur le principe des valeurs communes aux grandes religions universelles. La venue de Hans Küng le 17 mai à Lausanne et de l’exposition itinérante de la Fondation à l’Eglise St-François était organisée par le Ministère spiritualité dans la Cité de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV).
Hans Küng, ancien professeur à l’Université de Tübingen, se consacre aujourd’hui à la publication de ses oeuvres et au rayonnement de la Fondation, dédiée à la recherche, la formation et les rencontres interreligieuses. Il a rappelé qu’il avait organisé de nombreux dialogues avec le judaïsme, l’islam, l’hindouisme, les religions chinoises, le bouddhisme. «Le dialogue entre les religions n’est pas quelque chose d’académique», affirme-t-il, citant quelques-uns des conflits politiques dans le monde et lançant: «S’il y avait eu un dialogue au Liban en 1967, on aurait évité une guerre civile».
Conscient qu’il n’y a «pas d’union entre les religions», il en déduit: «ce qui est désirable, c’est la paix entre les religions». Dont découle la paix dans le monde (c’est la thèse fondatrice de l’Ethique planétaire). «Je suis arrivé à tout cela par un très long chemin», ajoute-t-il. Les règles de l’éthique sont pratiquement les mêmes dans les grandes religions, et déjà chez Confucius, rappelle le théologien. La «grande règle d’or» étant: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. C’est aussi l’engagement à la non violence et au respect de l’autre». Et de citer l’occupation des territoires palestiniens par les Israéliens et les attentats des Palestiniens. Des grands principes qui s’appliquent aussi à l’économie, ajoute-t-il: «Ne pas voler, exploiter, abuser, corrompre». Ne pas abuser encore, des femmes et des enfants, comme ce fut le cas, dit-il, dans les abus d’enfants imputés trop souvent à des hommes d’Eglise.
Sans éthique, pas de sport
A Lausanne, capitale olympique, Hans Küng a souligné que dans le sport aussi il faut des règles très simples et qu’à à la base de toute relation, la règle venue des grandes religions est la réciprocité. L’ancien conseiller fédéral Adolf Ogi, pour sa part, dans son ” français fédéral onusien de Kandersteg», constatant que les responsables politiques et religieux n’ont pas atteint le but d’un monde meilleur, avance aussi les règles sans lesquelles il n’est pas de civilisation. «Une règle peut aussi être communiquée par le sport, qui est universel».
Un idéal très difficile à défendre après les événements violents qui ont eu lieu à Bâle, lors du match de foot Bâle Zurich samedi dernier. En visite pour l’ONU en Ouganda, Adolf Ogi a organisé des jeux et mis sur pied des équipes de foot avec les réfugiés d’un camp, ” donnant un peu d’espoir et de joie éphémère à ces gens démunis de tout». Le syndic écologiste de Lausanne a mis un bémol à cet enthousiasme en rappelant que certaines religions «aussi très anciennes, ont des principes contradictoires, ne serait-ce que «OEil pour oeil dent pour dent». La voix du syndic faisant écho entre autres, «à tous ceux qui sont frappés par les contradictions du système».
Quelle différence entre le projet d’une éthique planétaire et les Droits de l’homme a-t-on demandé au professeur Hans Küng? «Les droits de l’homme sont un aspect de l’éthique planétaire a répondu le théologien, mais ils ne sont pas tout. Je préfère à droit le mot responsabilité, car les droits ne peuvent être réalisés sans quelques obligations. Les Droits de l’homme sont connus depuis la Révolution française, mais on ne les réalise pas. Les devoirs dont je parle ne sont pas seulement la conséquence des Droits de l’homme. La vérité par exemple».
Personne ne vous empêche de mentir. «Etre vrai, c’est vis-à-vis de vous-même». En outre, en Chine ou en Asie, «insister sur les Droits de l’homme, c’est faire de la double morale. Les gens vous disent: les colons hollandais en Malaisie n’ont jamais parlé de Droits de l’homme».
Au Forum économique mondial de Davos, continue-t-il, «il y a beaucoup de gens qui voudraient instrumentaliser l’éthique. Et lors de la 2e Guerre mondiale, les armées allemandes sont entrées en guerre avec de la musique! On peut employer les grandes forces de manière destructive».
Y a-t-il quelque chose de religieux dans votre conception de l’éthique, a-t-on encore demandé au théologien lucernois ? «L’éthique planétaire ne prend pas position sur les différentes religions. Les religions ont toutes des histoires, des exemples, des sermons. Je ne fais pas une apologie des religions. Le philosophe René Girard, qui est venu à l’Université de Tübingen, a rappelé que c’est la religion qui a produit la différence entre les hommes et les animaux. Il parlait de sacré magique, dans ces temps anciens, mais peu importe. Il ne faut pas tuer des innocents: l’homme a dû l’apprendre et c’est par la religion primitive qu’il l’a appris».
Quant au sport, «cette exposition aurait très bien pu avoir sa place au Musée Olympique, dans la droite ligne de l’éthique du baron de Coubertin. La Charte du Comité olympique est bourrée d’éthique! Sans cela, le sport devient juste débordement de passions et guerre».
Sa longue rencontre avec son ancien collègue, devenu Benoît XVI
La dernière question posée à Hans Küng a fait passer dans la voix du théologien des signes d’émotion, lorsqu’il a évoqué sa rencontre avec le pape Benoît XVI, le 24 septembre 2005 . «Le pape, c’est une longue histoire. J’ai attendu 27 ans qu’il me donne une réponse à mon livre Dieu existe-t-il ? (*), Jean Paul II ne m’a jamais répondu. Je me suis dit, je dois donc attendre le prochain pape». Professeurs et doyens à tour de rôle à la Faculté catholique de Tübingen, «nous avons collaboré trois ans ensemble de manière agréable», raconte Hans Küng à propos Josef Ratzinger, futur pape Benoît XVI. «Il était choqué, en 1968, quand les étudiants ont fait brutalement irruption dans ses cours et dans les miens, à l’Université de Tübingen. En 69, il a quitté Tübingen pour Paris, puis il est entré dans la hiérarchie. Nous avons représenté en somme les deux ailes de l’Eglise catholique pendant longtemps».
On le sait, Hans Küng a été très critique lors de l’élection du nouveau pape Benoît XVI. Aujourd’hui, il affirme: «Nous avons été des collègues, nous nous connaissons. Maintenant il faut lui donner une chance. Il faut lui donner du temps.» Revenant à sa rencontre privée du 24 septembre 2005 avec Benoît XV, il a raconté qu’il lui avait écrit pour le rencontrer. «Le pape a immédiatement accepté une conversation. Il a réglé cela de façon personnelle. Une voiture est venue me chercher à l’aéroport. La rencontre a eu lieu à Castel Gandolfo dans son bureau privé. Elle a duré 4 heures, nous nous sommes promenés dans le parc et nous avons déjeuné ensemble. Nous avons abordé la politique de l’Eglise, la pilule, l’avortement. Bien sûr, nous avons des positions différentes sur ces sujets. Mais nous avons un accord clair sur la position rationnelle entre les sciences et la foi chrétienne. Nous sommes aussi d’accord sur le dialogue entre religions, où il s’engage beaucoup». Hans Küng ajoute: «il a eu un grand courage de me recevoir et ce fut une surprise totale pour la Curie romaine. On a parlé comme nous parlions autrefois». Il conclut: «Il ne faut jamais désespérer; parfois il faut attendre 27 ans pour parler avec le pape, et j’ai réussi.» VB
(*) Dieu existe-t-il? Réponse à la question de Dieu dans les temps modernes (Seuil, Paris 1981).
Encadré
Hans Küng: Le Contrepoids éthique à la mondialisation
Hans Küng, né en 1928 à Sursee dans le canton de Lucerne, est nommé professeur de théologie à l’Université Eberhard Karl, de Tübingen, en Allemagne. Il participe comme son collègue d’alors Josef Ratzinger au Concile Vatican II en tant que théologien expert. Il publie de nombreux ouvrages tout en enseignant. En 1971 il remet en cause certains points de la doctrine catholique sur le dogme de l’infaillibilité du pape. Dans les années 1970, il publie son monumental Etre chrétien. En 1979, suite à une longue controverse, il se voit retiré sa missio canonica. (le droit d’enseigner au nom de l’Eglise catholique). Il reste à l’Université de Tübingen comme professeur et directeur de l’Institut de recherches oecuméniques. Il cesse son enseignement en 1996. Déjà dès 1993, il se consacre à la future Fondation «Pour un éthique planétaire» (Weltethos) La Fondation est créée à Tübingen en 1995 et à Zurich en 1996. Elle suscite un vif intérêt jusque dans les milieux de l’Onu. La Fondation s’est attelée à la tâche urgente de fournir un fondement éthique à la mondialisation. L’exposition Ethique planétaire à l’Eglise St-François à Lausanne dure jusqu’au 30 juin. Une seconde exposition était inaugurée le 17 mai en même temps, sur les communautés religieuses en Suisse romande, conçue par la Maison interreligieuse de l’Arzillier et la plateforme interreligieuse de Genève. Une trentaine d’ouvrages de Hans Küng a été traduite en français. VB
Photos disponibles auprès de Jean Brice Willemin, responsable de l’information Eglise catholique dans le canton de Vaud Tél. 021 613 23 23 (apic/weltethos/vb)



