Lausanne: Les journalistes catholiques romands en visite au Centre islamique de Lausanne

«Le minaret n’est pas primordial pour une mosquée»

Bernard Bovigny, Apic

Lausanne, 30 novembre 2006 (Apic) Les journalistes catholiques de Suisse romande se sont retrouvés le 29 novembre au Centre islamique de Lausanne, en compagnie de la communauté locale et de Stéphane Lathion, président du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS). Ils ont notamment analysé ce qui se cache derrière les polémiques qui agitent actuellement le pays, et font les choux gras des médias, comme les minarets, le port du voile, .

Le Centre islamique, en face de la gare de Lausanne, existe depuis 25 ans. Il s’agit du premier lieu de rencontre musulman établi dans le canton de Vaud, et le 3e en Suisse. Fondé par des étudiants de l’EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne), il est toujours dirigé par eux, ce qui lui permet de garder une certaine indépendance par rapport à des courants islamiques et de se profiler hors de tout extrémisme, selon son responsable religieux, l’imam Mouwafac el-Rifaï. «Nos portes sont ouvertes aux musulmans comme aux non-musulmans. Nous organisons d’ailleurs des rencontres communes, ici ou dans des lieux de culte chrétien», souligne le chef religieux, d’origine libanaise.

Rencontre, dialogue: autant de termes qui résonnent fort bien dans ce cadre religieux, mais qui n’est pas le moyen adopté par bon nombre de Suisses de tradition chrétienne qui assistent, apeurés, à la montée de l’islam dans leur pays. A témoin les réactions face aux projets de construction des minarets. Au fond à quoi ça sert un minaret? «Cette tour est destinée à l’appel à la prière par le muezzin. A ce titre, elle n’est pas primordiale pour une mosquée. Posséder un minaret est une chose. Mais s’il n’y a pas possibilité d’appeler à la prière, à quoi bon?», affirme l’imam el-Rifaï, tout en admettant que ce promontoire peut également avoir fonction de visibilité, pour indiquer l’emplacement de la mosquée aux musulmans de passage. «Mais le plus important reste d’avoir un lieu de prière».

Si la controverse sur les minarets a un côté plutôt anecdotique, la question des carrés confessionnels dans les cimetières, elle, revêt une plus grande importance pour la communauté islamique. Car les musulmans qui meurent en Suisse se trouvent devant cette alternative: faire rapatrier à grands frais son corps dans un pays musulman (il y a des assurances pour cela) ou se faire enterrer en Suisse, mais pas forcément selon la tradition islamique. Des tractations ont lieu, actuellement en plusieurs villes romandes, pour permettre aux communautés islamiques de disposer d’un espace dans des cimetières. Cela nécessite, des négociations – positives – sur les délais d’enterrement, la durée des concessions, l’utilisation d’un linceul en plus du cercueil, ainsi que sur l’orientation vers La Mecque. Mais, selon Stéphane Lathion, aucun de ces problèmes n’est insurmontable.

Soutien de l’Etat, au prix de l’indépendance?

Le droit musulman est-il compatible avec le droit civil en Suisse?, a demandé un parmi la dizaine de journalistes présents. Cela ne fait pas un pli pour le président du Centre islamique, le Guinéen Mouhammad Kaba: «En 25 ans, je n’ai pas vu un seul couac dans ce domaine». Oui à 95%, affirme pour sa part, un peu plus prudent, Mouwafac el-Rifaï. «Et sur le 5% restant (héritage, droit du mariage, .) on trouve toujours une solution compatible avec la loi». Le canton de Vaud, dans sa constitution, a redéfini son rapport avec les Eglises et communautés religieuses. Celles-ci peuvent recevoir un soutien financier public, ce qui est le cas des catholiques, des protestants et des juifs. Une telle perspective est-elle envisagée par les musulmans? La communauté islamique de Lausanne ne va pas se précipiter, souligne Mouhammad Kaba. Elle n’a rien demandé à l’Etat, car de nombreuses questions demeurent sur son indépendance. Un subside de l’Etat entraînera-t-il un contrôle de ce dernier sur les activités de la communauté?

L’imam devra-t-il transmettre ses prêches à l’avance pour approbation? Et qu’en est-il de la formation des imams? Les autorités voudront-elles imposer un islam à la sauce suisse? La communauté ne va pas s’engager dans un tel chemin avant d’en connaître toutes les conséquences. Elle est d’ailleurs fière de souligner que sa nouvelle mosquée prévue en 2007 juste en dessous de la gare est entièrement financée par la générosité de ses membres. Pas un sou ne provient d’Etats musulmans, contrairement à d’autres communautés islamiques en Suisse.

L’islam n’est pas la priorité de Benoît XVI

Le professeur Lathion est revenu sur la question du dialogue interreligieux, pour signaler que s’il fonctionne souvent bien au niveau local avec des initiatives comme le centre de l’Arzilier- et ce n’est pas nouveau – il pose davantage de problèmes au nouveau national, entre autres par la difficulté de trouver un véritable représentant des communautés islamiques au vu de leur diversité. Quant à sa dimension internationale, selon Stéphane Lathion, le changement de pape a modifié la donne. «Benoît XVI est préoccupé par la re-christianisation de l’Europe. L’islam, ce n’est pas sa priorité».

En tant que président du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, le professeur Lathion est un observateur avisé des sentiments de méfiance de la population face aux musulmans. «C’est normal. Le musulman fait peur, tout comme le migrant en général. La question est de savoir comment dépasser cette crainte.» Et de souligner qu’il y a 15 millions de musulmans en Europe occidentale. «La coexistence est obligatoire. Les migrants musulmans ne sont plus en visite chez nous, ils sont établis dans notre pays. Et ils ont même tous les outils pour assurer une bonne intégration». Et de souligner que certains faits peuvent être interprétés de deux manières: repli identitaire ou volonté de s’intégrer en Suisse? Pourquoi le port du voile ne serait-il pas une marque de confiance d’une musulmane face à la société, si cela fait partie de son expression de la foi? Et la volonté de disposer d’un carré confessionnel, cela ne pourrait-il pas être compris comme une volonté de s’établir totalement, jusque dans la mort, sur cette terre en Suisse?

Le port du voile réglé au coup par coup

Pourquoi le voile est-il si peu sujet à controverse en Suisse?, a demandé un participant au professeur Lathion. Faux. Le foulard pose des problèmes, comme il l’a posé à une enseignante genevoise ou à une stagiaire à l’Hôpital à Genève. «En Suisse, la question est réglée au coup par coup, y compris dans des entreprises qui admettent ou non le port du voile, selon des critères économiques. Or, un débat est nécessaire pour éviter la controverse», lance Stéphane Lathion. La controverse, justement, porte aujourd’hui davantage, et de façon disproportionnée, sur la question des minarets. «Il y a une logique médiatique derrière cela: s’il n’y a pas de controverse, il n’y a pas de sujet. Or, le minaret est un sujet controversé, donc médiatique».

Dressant un paysage de la réalité islamique en Suisse, le professeur Lathion signale qu’il y a entre 310 et 320’000 musulmans – soit 4,3% de la population – dont plus de 90% proviennent des Balkans ou de la Turquie, donc d’Europe. Dans la pratique, la communauté musulmane comprend une palette énorme de tendances et de courants. La majorité silencieuse apprécie le cadre de vie en Suisse et se sent bien intégrée. L’islamophobie, selon le président du Groupe de recherche sur l’islam, reste un phénomène bien marginal en Suisse. Elle est davantage de l’ordre des symboles que des réalités de la vie. Point de vue partagé par la communauté islamique de Lausanne. «Les musulmans en Suisse sont en majorité bien intégrés. Voyez les affaires des caricatures de Mahomet ou du discours du pape à Ratisbonne. Il n’y a pas eu de manifestations chez nous. Et nous avons appelé les fidèles au calme et au dialogue», souligne Mouwafac el-Rifaï.

« Je ne peux pas tenir un double langage. La loi de Moïse la prévoit, le Christ ne l’a pas abolie, et le Coran la mentionne. Je ne peux pas contredire le Coran. ». Interrogé sur la lapidation en cas d’adultère, l’imam lausannois se montre visiblement emprunté. En tant que chef religieux, il ne peut donner un point de vue contraire aux Saintes Ecritures. Tout comme le président de la communauté islamique, il souligne cependant que les conditions de son application sont si strictes qu’elles la rendent quasi impossible. Mouwafac el-Rifaï est également contraint, lorsqu’une musulmane lui fait part de son intention de marier un chrétien, de lui rappeler qu’un tel acte est contraire au droit musulman. Tout en précisant que son avis « n’a pas force de loi ». (apic/bb)

30 novembre 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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