Contre l’omnipotence de la finance en politique

Lausanne : Les socialistes chrétiens romands s’interrogent sur le néolibéralisme

Jacques Schouwey, Apic

Lausanne, 3 février 2008 (Apic) La Fédération romande des socialistes chrétiens s’est penchée, lors de sa journée de réflexion du 2 février, sur la question de la reprise du contrôle du monde après les échecs du communisme et du libéralisme. Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, a esquissé une synthèse de la situation actuelle de la planète, alors que Marianne Huguenin, syndique de Renens, a insisté sur le pragmatisme à adopter dans les choix politiques.

Pour la Fédération romande des socialistes chrétiens, le tableau est sombre: le bilan du communisme est catastrophique, celui du capitalisme pas moins. Même la social-démocratie en est souvent réduite à défendre tant bien que mal les dépouilles du système social. L’objectif de la journée est de réfléchir à la tâche des socialistes chrétiens dans ce monde dominé par l’économie financière.

Dans la méditation qui a ouvert la séance, le pasteur Bernard van Baalen, de Genève, a rappelé qu’une foi qui ne s’incarne pas dans des oeuvres, dans des actes concrets en faveur de la défense des valeurs chrétiennes est vaine. Foi et prière, pour lui, exigent d’être attentifs au temps présent et d’intervenir pour mener l’humain à sa plus haute réalisation. Seul un réel engagement de tous les jours peut conduire à une revalorisation de l’humanité.

Une crise systémique du capitalisme

Ignacio Ramonet voit dans la crise boursière du 21 janvier 2008 une sérieuse remise en question du capitalisme, différente de celles qui ont eu lieu précédemment. Il se demande si ce n’est pas le début d’une crise beaucoup plus profonde qui nécessitera un changement de système. Analysant la situation actuelle de la planète, il base sa réflexion sur une vision du monde synthétique et non kaléidoscopique comme celle proposée par les médias. La globalisation ou mondialisation néolibérale, amorcée dans les années 90, se caractérise par une articulation particulière entre le capitalisme financier, qui dirige l’économie, et les médias, qui ont perdu leur rôle de quatrième pouvoir ou de contrepouvoir. Au service du pouvoir financier, les médias véhiculent des images morcelées de la réalité et diffusent l’idée que seule la solution de la mondialisation est moderne, toutes les autres approches relevant de l’archaïsme.

Pour Ramonet, les médias procèdent à un «lavage de cerveau planétaire» visant à faire croire que le capitalisme surmontera aussi cette crise et qu’il y aura encore beaucoup d’argent à gagner, que ce système est le seul apte à édifier un monde meilleur. Dans ce système, les acteurs ne sont plus les Etats, mais les entreprises et les médias, et le produit qui s’achète et se vend constamment est l’argent. Malgré la difficulté pour le citoyen de prendre du recul, le conférencier plaide pour un engagement commun à l’image de ce qui s’est produit dans certains pays d’Amérique latine.

L’émergence de nouvelles puissances économiques

Le défenseur de l’alter mondialisme considère «stratégiquement importante» la montée des pays asiatiques. La Chine, par exemple, sort de «dix siècles de décadence» et a connu une expansion économique prodigieuse en quelques décennies. Ce pays de 1,3 milliard d’habitants vit sous un régime communiste sévère dans la surveillance de la population et de libéralisme économique effréné. Actuellement 3ème puissance économique mondiale, avec un tiers de la population au niveau de vie presque égal à celui de l’Européen le plus pauvre (Portugal), la Chine, si elle poursuit son développement, passera vers 2020 au premier rang. Elle prendrait alors le relais des Etats-Unis. Mais ce scénario facile à imaginer dépend, selon le journaliste, de plusieurs facteurs, notamment de la stabilité du pays. Il s’agira pour cet Etat d’affronter les tensions qui apparaissent déjà entre riches peu nombreux et pauvres toujours plus nombreux. Annuellement, la Chine a besoin, par exemple, de 24 millions d’emplois et n’en crée que 10 millions ; ce qui ne fait qu’accroître le fossé entre riches et démunis.

L’épuisement des ressources naturelles et l’environnement

Selon les statistiques, d’ici 50 à 60 ans, le pétrole, sur lequel est fondé le monde actuel, viendra à manquer. Il faut donc songer à le remplacer, et Ignacio Ramonet constate que la question du nucléaire revient en force. Ce genre d’énergie redevient une option, avec tous les dangers qu’elle renferme. Nombreux sont les pays qui ont déjà adopté cette alternative au pétrole. La Chine, par exemple, a prévu de construire 2 centrales nucléaires par mois durant les 5 ans à venir. D’autre part, ce qui passait il y a 30 ans pour une lubie de scientifique est devenu une réalité: la question de l’environnement est une question d’ordre géopolitique de premier ordre, et l’urgence ne se discute plus. Les désordres climatiques, comme au Darfour et au Sahel, engendrent des désordres politiques.

Le journaliste affirme qu’il n’y a plus d’Etat en guerre ouverte contre un autre Etat, et que l’on vit dans un monde où il y a des «foyers perturbateurs du monde». L’Europe a joué ce rôle au 20ème siècle entraînant dans ses conflits la mort de 70 millions d’êtres humains. Aujourd’hui, 80 à 90% des conflits se situent dans l’axe Pakistan, Afghanistan, Iran, Irak Proche-Orient, Somalie, Darfour. Une des raisons en est que c’est là que se trouvent les principales matières premières. Une autre raison en est le rôle de l’islam avec ses deux principaux courants : sunnisme et chiisme. Mais tous ces conflits sont avant tout des guerres des Etats contre des organisations non étatiques armées. Et Ramonet de constater qu’aucun des Etats ne l’emporte sur ces organisations, à l’exemple de la Colombie qui lutte depuis 60 ans contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc).

Le Venezuela, un modèle ?

A la question de savoir que faire aujourd’hui, le directeur du «Monde diplomatique» prend comme modèle l’Amérique latine, et en particulier le Venezuela, véritable démocratie, selon lui, qui a su se doter de structures économiques et sociales dignes d’être des sources d’inspiration. Le président Chavez a réussi, à ses yeux, le grand changement qui consiste à donner une reconnaissance administrative à tous les Vénézuéliens, extirper l’analphabétisme et mettre en place une aide à l’alimentation.

L’exemple de l’Amérique latine n’a pas vraiment convaincu certains socialistes chrétiens présents, considérant que les liens de Ramonet avec ces pays étaient trop ambigus et que les «réussites» du président Chavez ne sont pas nécessairement exemplaires d’une démocratie.

Une championne du pragmatisme

La syndique de Renens, Marianne Huguenin, «communiste athée» partageant avec les socialistes chrétiens la défense des valeurs humanistes, s’est montrée très pragmatique: pour elle, il ne s’agit pas de faire de la philosophie sur des systèmes, ni de s’enfermer dans un idéal paradisiaque utopique. Constatant une «dissolution du politique», parce que la démocratie n’a pas de pouvoir sur l’économie, elle prône un engagement quotidien dans la lutte pour la justice, l’égalité, la meilleure répartition des biens. Elle propose ainsi aux socialistes de ne pas lutter seulement pour la diminution des prix pour les consommateurs, mais pour une meilleure politique salariale, où aucun chef d’entreprise ne gagnerait plus en un seul jour l’équivalent de deux salaires moyens annuels. JS

Encadré :

Ignacio Ramonet et Attac

Ignacio Ramonet, né en Galice (Espagne) en 1943, est journaliste, directeur du mensuel français «Le Monde diplomatique» depuis 1991. Auteur de plusieurs livres de géopolitique et de critique des médias, il est également le fondateur de l’association ATTAC, et promoteur du Forum Social Mondial de Porto Alegre, dont il a proposé le slogan «Un autre monde est possible». L’objectif de l’association Attac était d’introduire une taxe sur les mouvements internationaux de capitaux afin de décourager la spéculation; le produit de cette taxe devait être attribué à des projets de développement écologique et social. Sans être opposée à la mondialisation, Attac est surtout critique de la mondialisation économique qu’elle qualifie de néolibérale. En ce sens, elle s’en prend à toutes les décisions de l’OMC, de l’OCDE et du FMI qu’elle ne voit pas comme des instances de régulation favorables à une amélioration de la situation sociale. Altermondialiste, Attac affirme que des politiques économiques anti-libérales sont possibles.

(apic/js)

3 février 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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