Journée thématique de la CRAL
Lausanne: Quels chrétiens dans le monde d’aujourd’hui?
Lausanne, 29 janvier 2001 (APIC) «Quels laïcs face aux demandes religieuses actuelles? Quelle perspective pour nos mouvements?»: c’est sur ce thème que se sont penchés les quelque cinquante délégués des mouvements de la Communauté romande de l’apostolat des laïcs, la CRAL, réunis autour de Mgr Pierre Farine, évêque auxiliaire à Genève, pour leur assemblée thématique samedi 27 janvier à Lausanne. Ils étaient aidés par le philosophe et sociologue français Jean-Claude Eslin, collaborateur à la revue «Esprit». Après une analyse du monde d’aujourd’hui, il a cerné les demandes religieuses qui en émanent et situé le catholicisme face aux défis de la culture contemporaine.
Pour la CRAL, il s’agissait de réfléchir sur la pertinence des mouvements qu’elle rassemble en un temps de floraison de nouveaux mouvements religieux et de nouvelles communautés chrétiennes: les anciens mouvements sont-ils dépassés ou font-ils encore des propositions qui correspondent à la faim religieuse actuelle? Interrogation d’autant plus profonde que leurs relations avec les nouveaux mouvements, caractérisés par la jeunesse, le dynamisme et la disponibilité, ne sont pas aisées. Quelques pistes de solutions ont été ouvertes: mieux se connaître et collaborer. Des pistes nées de l’analyse de Jean-Claude Eslin.
Priorité à l’individu et à ses choix
Le monde d’aujourd’hui est caractérisé par deux tendances très marquées, a relevé le conférencier en ouverture: la profondeur du choix de l’individualisme et un temps sans orientation. Partant de la réflexion de Louis Dumont: «Nous préférons la liberté individuelle et la prédominance absurde de l’économie à une subordination forcée», il a souligné la priorité accordée, dans la société moderne, à l’individu et à ses choix – professionnels, familiaux, moraux. Individualisme certes, mais non égoïsme, a-t-il précisé: la vie publique n’est pas absente de ces choix. «C’est la société qui est individualiste».
Conséquence: «On se fait soi-même à son propre rythme par essais, erreurs et retours. Une seconde chance est accordée à chacun». D’où un nouveau statut pour les institutions, appelées non plus à prescrire, à édicter des normes, mais à accompagner. Difficile «reconversion» pour l’Eglise, détentrice de dogmes et de principes à transmettre! Le monde actuel produit ainsi des individus émancipés mais angoissés par la multitude des choix, libres mais privés de repères et plongeant dans la solitude. «Tous libres donc tous conformistes?», s’est demandé Jean-Claude Eslin avec un brin d’ironie.
Le christianisme n’est pas absent de l’attitude si caractéristique de la société actuelle qui consiste à se réaliser soi-même par ses choix, a-t-il poursuivi. Pour saint Thomas d’Aquin, «quiconque tend à son accomplissement tend à sa propre perfection et tend à la ressemblance divine» et pour Maurice Zundel «L’homme est une promesse de liberté, de réalisation, d’accomplissement». «Ainsi, la source première de l’individualisme est le christianisme lorsqu’il affirme que tout homme a du prix aux yeux de Dieu», a relevé le conférencier.
Un temps sans orientation
«Fini le temps du messianisme politique, orienté selon les convictions vers la vie éternelle, la société sans classes ou la liberté de l’individu. Nous vivons un temps décompressé, nous prenons le temps de respirer, d’examiner, d’exercer notre esprit critique. Montaigne l’emporte sur Pascal.» La société moderne a sonné le glas de la militance et redonné sa place à l’opinion publique. Au point que la politique et la religion – toujours liées – devront de plus en plus en tenir compte.
Le conférencier a ensuite proposé une grille d’interprétation du monde d’aujourd’hui: le libéralisme, qui met en avant le choix de l’individu, exige la séparation des pouvoirs – dont il se méfie -, autorise des expériences, préfère permettre que construire. En résulte une société compartimentée qui «décorporéise» les choses. Un société plus proche du protestantisme que du catholicisme, traditionnellement porté à «corporéiser», habitué qu’il est aux notions de Corps du Christ et de communauté.
En quête d’une sagesse individuelle
Dans une telle société, quelles sont les demandes religieuses? Quel visage adoptent-elles? Jean-Claude Eslin a dégagé trois axes: la philosophie redevient une sagesse pratique à côté des grandes religions comme elle l’était durant l’Antiquité; la religion se dilue en religiosité abstraite, elle devient un sentiment religieux; enfin la mystique est approche du divin ou d’un Dieu qui est esprit plutôt que d’un Dieu personnel. En un mot, notre époque est caractérisée par «la recherche d’une sagesse individuelle et libérale».
«Les chemins du vrai sont pluriels»
Face au monde d’aujourd’hui, le catholicisme est «mal à l’aise», a constaté le conférencier. Parce que synthétique dans son essence – «Tout se tient», écrivait Paul Claudel -, ne séparant pas foi, morale et sacrements, foi et action. «Mais cela suppose un lien entre la foi et la civilisation dans laquelle elle s’exprime. Or aujourd’hui le catholicisme est une totalité englobante qui n’embraye plus sur le devenir des sociétés occidentales. Parce que ces sociétés ont séparé la morale – qui concerne la vie quotidienne – et la mystique, domaine de l’expérience spirituelle et de la recherche du divin», a ajouté Jean-Claude Eslin.
Alors, comment les catholiques peuvent-ils rejoindre la culture contemporaine? «En allant vers une idée de la vérité plus plurielle, moins monolithique: les chemins du vrai sont pluriels et la sagesse de Dieu est multiforme». Dans ce monde où l’obscurité domine, le chrétien cherche des rayons d’une vérité qui le dépasse et vers laquelle il est en marche. Mais pour Jean-Claude Eslin, le catholicisme a de l’avenir puisqu’il est «héritier d’une tradition large et ancienne».
Accepter notre civilisation pour la corriger
«Mais la culture catholique doit changer» car elle bute sur quatre caractéristiques du monde contemporain: le primat de l’individu sur la société; le primat de la pluralité sur l’unité; le primat de la critique sur l’admiration; le primat de la demande de sens ouverte, dans laquelle les questions comptent plus que les réponses. Inutile, pour le conférencier, de s’y opposer de front: au contraire, «il faut accepter cette civilisation pour la corriger». Comment? En réalisant que la vérité est un chemin de l’individu, qu’il est de la responsabilité du chrétien de comprendre et d’interpréter le monde d’aujourd’hui et que l’esthétique, «cette sensibilité qui n’exclut pas la raison», y joue un rôle capital. «Le vrai, le beau et le bien sont plus larges que nous l’imaginons!», a conclu Jean-Claude Eslin.
Forts de ces réflexions, les délégués présents ont réfléchi en groupes de travail à deux questions importantes pour l’avenir de leurs mouvements: «Quelles adaptations, évolutions, suppressions à opérer dans les anciens mouvements?» et «Comment collaborer avec les nouveaux mouvements?». Ils ont surtout insisté sur l’ouverture et la nécessité de se poser les vraies questions.
La journée s’est clôturée par une eucharistie à la paroisse Notre-Dame présidée par Mgr Farine et préparée par les fraternités marianistes à partir de la liturgie proposée pour le Dimanche des laïcs, le 4 février prochain, qui a pour thème «Avance au large». Elle a permis à chacun, dans le prolongement de la conférence, de prier à partir de l’actualité pour en trouver la grâce et y discerner «les germes du Verbe, les rayons de sa lumière, les traces de ses pas». (apic/gc/pr)



